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Endrick est-il la réincarnation des Shadoks ?

Par ses multiples frappes de balle et les œillères qu’il semble porter sur le terrain, Endrick a mis en application un principe simple, hérité de la planète Shadok : plus ça rate, plus on a de chances que ça marque. Et si le Brésilien sortait tout droit de l’imagination de Jacques Rouxel.
24 mai 2006, XVIe arrondissement de Paris. Claude Piéplu, 83 ans, porte-parole à la retraite du peuple des Shadoks, passe l’arme à gauche. Déjà endeuillée par la perte de son père fondateur Jacques Rouxel deux années plus tôt, la planète Shadok risque de disparaître une bonne fois pour toutes dans le cosmos. Un péril dont n’ont absolument pas conscience Cintia Ramos Moreira et Douglas Sousa à quelques mois d’accueillir dans leur famille le petit Endrick Felipe Moreira de Sousa, qui sort finalement du ventre de sa mère le 21 juillet de cette même année. Absolument rien ne semble alors lier les destins de Panoramix dans Astérix et Obélix contre César au rejeton d’un foyer brésilien des environs de Brasília qui galère à joindre les deux bouts. Pourtant, 19 ans, 9 mois et 19 jours après la mort de Piéplu, Endrick nous a prouvé le contraire. Sa performance, la semaine dernière sur la pelouse du Celta de Vigo, en témoigne : il est un fier ambassadeur de la philosophie shadokienne. Et peut-être un Shadok lui-même ?
« Ce n’est qu’en essayant continuellement que l’on finit par réussir. En d’autres termes… Plus ça rate et plus on a de chances que ça marche », expliquait Claude Piéplu. Un adage visiblement pris au pied de la lettre par Endrick dès qu’il foule une pelouse. Chaque frappe de bourrin ratée par le Brésilien – que rien ne semble intéresser d’autre que de canarder les buts adverses, sans égard pour sa position, celle des défenseurs adverses, ou même les mouvements de ses coéquipiers – revient à appliquer strictement ce principe fondateur du Shadok way of life. Alors, à la 87e minute, quand le pauvre Ionuț Radu s’est légèrement troué en laissant passer cette frappe pas folichonne mais assez puissante du buteur rhodanien, il n’a pas seulement relancé ce huitième de finale de Ligue Europa. Il a surtout, bien malgré lui, rendu ses lettres de noblesse à une philosophie jusqu’alors méprisée, en témoignent les commentaires de pisse-froid critiquant les dernières prestations de l’espoir madrilène.
Une question de vie ou de mort
Pour comprendre la philosophie shadokienne, et à travers elle, le jeu d’Endrick, un voyage dans le monde pas si lointain de ces étranges oiseaux aux longues pattes s’impose. L’univers des Shadoks est constitué d’une planète, la planète Shadok, donc, opposée à celle des Gibis, petits êtres dont la forme se situe entre celle du chat et de la saucisse, habillés d’un chapeau melon. « Les Gibis sont très intelligents, élégants, pragmatiques », nous explique Sylvain Portier, docteur en philosophie et supporter du FC Nantes, auteur de Zlatan Ibrahimović ou comment retrouver le sérieux que l’on mettait dans ses jouets, étant enfant, Friedrich Nietzsche. Chez les Gibis, « tout est pensé et réfléchi, comme certains schémas de jeu minutieusement préparés, qui ne laissent pas de place au feeling ». Des principes de jeu aux antipodes des Shadoks, « qui fonctionnent au talent, en se disant que si ça ne marche pas cette fois-ci, ce n’est pas dit que ça ne marchera pas la prochaine fois, et misent tout sur la chance et la répétitivité ».
Dans la logique Shadok, un Shadok mort est un Shadok qui ne pompe plus, donc un Shadok qui ne pompe plus est un Shadok mort. Il en va de même pour un attaquant qui arrête d’attaquer.
La répétitivité, tel semble être le leitmotiv d’Endrick. Que peut-il bien faire quand il est trouvé sur l’aile, à l’arrêt, et qu’un coéquipier dédouble, seul dans son couloir ? Ou bien quand son équipe est sous pression, aux portes de l’élimination en Coupe de France, et obtient un coup franc intéressant, mais excentré ? La solution est simple : s’orienter vers les buts, et tirer, tirer, encore tirer. Tel un véritable Shadok, il vaut mieux tirer même s’il ne se passe rien que de risquer de ne pas tirer et qu’il se passe quelque chose de pire. Les Shadoks pompaient inlassablement pour assurer leur salut. Endrick, lui, frappe au but. Alors, quand on demande au docteur Portier si le Brésilien est bien un Shadok, le diagnostic est clair : « S’il s’entête sans cesse avec le seul espoir que les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets, il est Shadok, c’est certain. Dans la logique Shadok, un Shadok mort est un Shadok qui ne pompe plus, donc un Shadok qui ne pompe plus est un Shadok mort. Il en va de même pour un attaquant qui arrête d’attaquer. »

Il n’y a donc pas de remède, si ce n’est de laisser Endrick continuer à mettre tout son cœur dans ses frappes de mule. « Les Shadoks sont décrits comme bêtes et méchants, mais en même temps, ils sont attachants, mignons et émouvants. Endrick, quand il refuse de se décourager, c’est pareil. Il tente avec toute la fougue, tout le peps, toute la gouaille de la première fois… Et il le refera avec la même confiance en lui, alors que ça fait dix fois que ça ne marche pas. » En d’autres termes, le Brésilien est un esprit libre, dont le charme repose sur ses gros mollets qui lui donnent une telle force de frappe. Un énergumène, dans un football qui s’est « très clairement “gibisé”, standardisé », selon le philosophe nantais. « Gilles Deleuze disait qu’on ne peut vraiment aimer quelqu’un sans saisir le grain de folie qui est en lui. Ce grain de folie chez un joueur, c’est ce qui le rend humain, et donne des moments de grâce. » Et permettra à nouveau au ballon de glisser sous le bras de Ionuț Radu ce jeudi soir ?
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