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« La chance d’une vie » : Boston, l’autre capitale d’Haïti

Boston, qui abrite l’une des plus grosses communautés haïtiennes des États-Unis, s’est transformé en capitale du petit pays insulaire à l’occasion de la rencontre historique entre les Grenadiers et l’Écosse, dans la nuit de samedi à dimanche. Il fallait y être, tout simplement.
Commençons par la fin : dans la nuit de samedi à dimanche, au Gillette Stadium de Foxborough, Frantzdy Pierrot n’a pas réussi à moucher le portier écossais Angus Gunn, et sa sélection d’Haïti a dû admettre sa défaite face à l’Armée au tartan (1-0) pour son entrée en lice dans ce drôle de Mondial. Le castard d’1,94 mètre s’en fout, au fond : sa Coupe du monde, il l’a déjà réussie depuis le 26 mai dernier. Date que la gouverneure du Massachusetts, Maura Healey, avait cochée pour dédier une journée à l’actuel attaquant de l’AEK Athènes : ainsi naquit le « Frantzdy Pierrot Day », célébré à Boston avec une cérémonie, au Capitole de l’État du Massachusetts, au cours de laquelle le principal intéressé est venu faire admirer son costume à double boutonnage et, évidemment, prononcer un discours inspirant.
Non pas que Healey la démocrate soit une supportrice de l’En Avant de Guingamp, même si elle en aurait tout à fait le droit. Mais simplement que le Pierrot est, quelque part, l’un des plus beaux symboles de cette World Cup. Né en Haïti mais arrivé dans la capitale du Massachusetts à peine sa douzième bougie soufflée, il a été l’un des artisans de la qualification des Grenadiers pour la plus grande des compétitions – la première depuis 1974. Il était évident, alors, que le tirage au sort offrirait à notre homme un retour au bercail. Là où, comme lui auparavant, de nombreux autres ressortissants de « la perle des Antilles » construisent aujourd’hui leur avenir – ils seraient une vingtaine de milliers, rien que dans la ville de Boston.
ICE et Four Seasons
Plusieurs centaines de ces ressortissants ont d’ailleurs donné le coup d’envoi des festivités dès l’heure du déjeuner, ce 13 juin en plein cœur de Boston, dans une encoignure de Copley Square. Ils viennent de tous les quartiers périphériques du Greater Boston : « Mattapan, Dorchester, Hyde Park, Cambridge, Medford », énumère Joyian, le casque au-dessus des oreilles et des yeux rouges qui n’ont rien à voir avec une allergie au pollen. Voir son équipe évoluer en Coupe du monde, qui plus est ici, aux États-Unis ? « Ça représente beaucoup. J’aurais bien aimé aller au match, mais c’était compliqué d’avoir des billets », admet-il en haussant le ton pour se faire entendre au milieu d’un joyeux vacarme – le son des vaksin et des koné, trompettes traditionnelles des défilés de rue haïtiens, se mélangeant à celui des percussions pendant que la foule remonte la Boylston Street avant de passer, hasard du tracé, devant l’hôtel Four Seasons des Bleus. Un parcours planifié « avec la collaboration de la mairie de Boston. Il y a une conseillère municipale qui est haïtienne, c’est elle qui a pris l’initiative », nous dit-on dans l’oreillette.

Alven est un chanceux : son entrée pour le match du soir, on la lui a offerte. « Toute ma famille vit ici, explique-t-il. C’est une petite Haïti. » Comme beaucoup, il est né sur l’île mais a fait sa vie sous la bannière étoilée. Comme beaucoup, il aime rappeler le nombre d’années (52) qu’il a fallu attendre pour revoir son pays participer à une Coupe du monde. Dans le cortège, ça chante, ça danse, ça crie, sous les yeux de supporters écossais présents en nombre dans les rues depuis la veille, et enchantés par le spectacle proposé – certains iront même se caler sur le rythme, au milieu de la masse et des pancartes « Grenadye, alaso ! » (« Guerriers, en avant »). « On a le sentiment d’être chez nous, savoure Lerby, qui n’avait malheureusement pas 800 dollars à dépenser dans un ticket de match. Ce sont des choses que nous faisons chez nous, on a l’occasion de le faire ici à Boston, c’est merveilleux. » Encore plus dans l’Amérique de 2026 : « J’ai moi-même des amis qui, à cause de la politique migratoire, ont peur d’aller au match. Ils préfèrent rester dans leur zone, regarder ça à la télé, c’est beaucoup plus “safe” comme ça », explique le trentenaire, présent au rassemblement avec deux de ses potes.
Lionel Lucien, deux fois plus d’années au compteur, est membre du comité exécutif du centre culturel haïtien de Boston – inauguré en mai 2025. À l’occasion de la rencontre face à l’Écosse, il sera à l’organisation d’une watch party pour ses compatriotes qui, comme lui, n’ont pas raflé de billet. Évidemment, le sujet ICE lui est malheureusement familier : « On a beaucoup de gens qui ont été forcés de retourner en Haïti, qui ont été arrêtés, mis dans des centres de détention. D’autres ont décidé de rentrer en Haïti d’eux-mêmes, pour éviter une humiliation, malgré le fait que ce soit assez difficile en ce moment là-bas. » Un euphémisme, au vu de la guerre des gangs qui continue de traumatiser tout le pays.
« C’était sûr que tout le monde se rassemblerait aussi »
Pourquoi autant d’Haïtiens élisent domicile à Boston ? « Il y a beaucoup d’opportunités de travail ici, pour les immigrants », expose tout simplement Dongadi, croisé un peu plus tard au pied du stade avec sa brochette de cousin(e)s : Jeff, Daphney, Steff et Nelly. Stevens, maillot de Fafà Picault sur les épaules, est lui venu directement de Paris pour assister aux trois matchs de sa sélection, mais il peut faire le même constat : « Là on est chez nous, on est à domicile, se marre-t-il. Haïti, c’est à deux heures, on a beaucoup de famille ici. On savait qu’il y avait beaucoup d’Haïtiens, mais on ne savait pas qu’il y aurait autant de ferveur ! »
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« On a des grosses communautés un peu partout, c’était sûr que tout le monde se rassemblerait ici », sourit de son côté Rahina, drapeau noué à la ceinture. Avec Emanuel – elle est née aux États-Unis, lui au Canada –, ils sont descendus depuis Montréal, à quelque 300 miles plus au nord, pour pouvoir faire partie de ce petit moment d’histoire – il y avait, à la louche, à peu près autant d’Haïtiens que d’Écossais, dans les travées de cet immonde stade de foot US – et entonner La Dessalinienne en mondovision, quelques minutes plus tard : « C’est la chance d’une vie, que ce soit aussi proche de nous. » Quitte à se taper les heures de bouchons, les parkings à 100 dollars, voire les deux en même temps. Bien pire qu’un but de raccroc de John McGinn avant la demi-heure de jeu.
Haïti lésé par l’arbitrage contre l’Écosse ?Par Jérémie Baron, à Boston et Foxborough




















































