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Comment la sélection colombienne s’est retrouvée au cœur de la campagne présidentielle

En pleine préparation pour le Mondial américain, la Colombie de Luis Díaz et de James Rodríguez s’est retrouvée au cœur des débats pour l’élection présidentielle colombienne, dont le second tour opposera le candidat de gauche Ivan Cepeda, proche du président sortant Gustavo Petro, au candidat d’extrême droite Abelardo de la Espriella. De quoi perturber l’entrée en lice des Cafeteros, prévue trois jours avant le scrutin final ?
C’est un geste technique vieux comme le monde, auquel le ballon rond est bien habitué : récupérer le cuir, pour l’orienter dans le sens d’une communication politique douteuse. Rarement élégante mais potentiellement diablement efficace, l’action permet souvent de marquer les esprits, en témoigne le « plat du pied sécurité » du candidat Macron à Sarcelles en avril 2017, ou encore l’appropriation bolsonariste du maillot de la Seleção en 2022. Parfois, la sélection nationale sert même directement de support aux idées de politiciens en manque de publicité. Ce fut le cas avec les commentaires racistes de Jean-Marie Le Pen, plus tard copiés par son héritière Marine Le Pen. Stigmatisant l’un et l’autre les trop nombreux « étrangers » qui portaient selon eux le maillot de l’équipe de France, leurs attaques ciblaient directement les joueurs issus de l’immigration. En Colombie, la lutte pour récupérer un peu du buzz de la sélection cafetera a pris une tout autre ampleur ces dernières semaines, entrant malgré elle en jeu dans le match étriqué opposant le candidat de gauche Ivan Cepeda et celui d’extrême droite Abelardo de la Espriella. Le tout, alors que le match retour des élections présidentielles locales est prévu le 21 juin prochain, trois jours après l’entrée dans la compétition de Luis Díaz et consorts. On a connu contexte plus serein pour débuter dans la reine des compétitions…
Le maillot au centre du débat
Pourtant, au pays du réalisme magique si cher à Gabriel García Márquez, une règle prévalait jusque-là pour éviter les effusions de sang. En public, ne parler ni de foot, ni de politique. Lors de ces dernières semaines, les deux ont été allègrement mélangés. Résultat, une polémique nationale à n’en plus finir, dont le coup d’envoi fut donné par Abelardo de la Espriella, au soir de l’annonce des résultats du premier tour des élections présidentielles le 31 mai dernier. Arrivé en tête à la surprise générale (43,74% des suffrages exprimés, devant Ivan Cepeda, 40,90%), le candidat italo-colombiano-américain d’extrême droite triomphait, maillot de la sélection sur le dos.
Certains se sont demandé comment on pouvait s’approprier ce maillot pour mener une campagne qui exclut beaucoup de communautés, comme les diversités sexuelles, qui s’oppose aux droits de la femme, des peuples autochtones, des afro-descendants…
En essayant d’accaparer ce symbole populaire, l’avocat de l’ancien président omnipotent Álvaro Uribe espérait sûrement marcher dans les pas de Jair Bolsonaro. Dans son bingo des symboles des leaders de l’extrême droite latino-américaine, casquette « Abelardo Presidente » sur le crâne, celui qui affirme vouloir « étriper » la gauche singeait sans fard l’image d’un président jeune, « cool » et autoritaire, filon déjà exploité par le dictateur salvadorien Nayib Bukele. Le tout avec un tigre dessiné sur le torse en référence au surnom qu’il s’est lui-même donné, imitant cette fois le fameux « leon » propre à Javier Milei.
Ce style vestimentaire s’inscrit dans « un processus jusqu’alors jamais observé de capture de la tradition populaire du football et de ce que représente ce maillot pour les Colombiens », analyse Elizabeth Oviedo, ancienne présidente de l’Association nationale du football féminin, une ONG colombienne visant à lutter contre les inégalités de genre et à défendre les droits humains à travers le football. « Certains se sont demandé comment on pouvait s’approprier ce maillot pour mener une campagne qui exclut beaucoup de communautés, comme les diversités sexuelles, qui s’oppose aux droits de la femme, des peuples autochtones, des afro-descendants… » Alors que la polémique enflait, la fédération colombienne n’a pas tardé à riposter. « Nous regrettons profondément que le maillot de l’équipe nationale colombienne […] fasse l’objet de polémiques sans rapport avec la réussite sportive », se défendait la FCF. Et de conclure : « L’équipe nationale colombienne est un symbole d’unité. Que la campagne électorale ne devienne pas un prétexte ou un nouvel élément de confrontation politique. »
Ne jamais dire James
L’histoire aurait pu s’arrêter là. Ou, peut-être, à la contre-attaque du camp d’en face, qui profitait du dernier match de préparation de la sélection sur le territoire national le 2 juin, au Stadio El Campin de Bogota, pour y organiser une manifestation en marge de la réception du Costa Rica, facilement défait trois buts à un. C’était compter sans la cérémonie organisée par le président Gustavo Petro – issu d’une coalition de gauche – deux jours plus tard sur le tarmac de l’aéroport militaire de Bogota. Une rencontre protocolaire relativement classique, lors de laquelle Petro devait serrer la main et remettre quelques bibelots aux joueurs avant leur départ pour les États-Unis, devant les caméras de tout le pays… Jusqu’au moment où James Rodríguez, capitaine et légende vivante de la sélection, a ostensiblement mis un vent à Antonella Petro, la fille du président, fan revendiquée de l’ancien Madrilène.
#Deportes l PRESIDENTE PETRO ENTREGA DETALLE A LOS 26 FUTBOLISTAS DE LA SELECCIÓN COLOMBIA RUMBO A LA COPA DEL MUNDO 2026 Presidente Petro entrega un detalle que busca motivar a los jugadores de la selección, liderada por James Rodríguez, Luis Díaz y David Ospina, de cara al… pic.twitter.com/EnGBrfYvy0
— RTVC Noticias (@RTVCnoticias) June 4, 2026
Un affront suffisant pour relancer la polémique, et mettre à nouveau le feu aux poudres. « Un joueur peut utiliser sa voix, ses gestes pour porter des messages d’union, sans forcément de caractère politique, estime Elizabeth Oviedo. Mais ce refus a été perçu comme fortement connoté dans l’imaginaire collectif du pays, comme un geste de soutien au camp d’en face, et donc favorable à l’éradication de nombreux droits, à plus de privatisation. » Cette image a sonné comme un désaveu pour le président de gauche, nourri par celle de joueurs tirant sévèrement la tronche au moment de poser avec l’ancien guérillero, mais visiblement bien plus détendus au moment d’embarquer.
Plus récemment, certains joueurs avaient rendu visite à l’ancien président Álvaro Uribe, comme Yerry Mina. La différence, c’est que c’est la première fois que ce conflit porte directement sur la sélection.
Dans le même temps, un juge de la capitale colombienne interdisait officiellement au candidat Abelardo de la Espriella d’utiliser le maillot de la sélection dans le cadre de sa campagne, considérant que « l’utilisation politique de ce symbole sportif pourrait porter atteinte à des droits fondamentaux tels que l’égalité, la non-discrimination et la liberté de vote ». Une décision de justice dont se fichait bien De la Espriella six jours plus tard, au moment de publier son clip de campagne annonçant « la sélection du Tigre » pour la « finale » du 21 juin. Pour battre « le communisme d’une victoire écrasante », ce dernier s’est permis d’aligner des légendes telles que Faustino Asprilla ou encore Carlos « El Pibe » Valderrama.
« Ce n’est pas la première fois que le football est instrumentalisé à des fins politiques dans le pays, tempère Elizabeth Oviedo. « Par exemple, lors de la prise du Palais de justice (le 6 et 7 novembre 1985, 35 guérilleros du M-19 dont est issu le président Petro prenaient le Palais de justice de Bogota ; une centaine de personnes sont mortes lors de l’assaut donné par l’armée pour reprendre le bâtiment, dont des magistrats tués par les militaires, NDLR), les médias avaient décidé de diffuser un match de foot alors qu’on assassinait des gens à l’intérieur. Plus récemment, certains joueurs avaient rendu visite à l’ancien président Álvaro Uribe, comme Yerry Mina. La différence, c’est que c’est la première fois que ce conflit porte directement sur la sélection. » Suffisant pour peser sur les joueurs, voire sur le résultat de l’élection présidentielle ? Une partie de la réponse se trouve entre les pieds de James Rodríguez. L’autre dans le bulletin que choisiront une majorité de Colombiens.
James Rodríguez déclenche une polémique au paysPar Baptiste Brenot
Propos d’Elizabeth Oviedo recueillis par BB.




















































