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Comment le maillot de la Seleção est devenu le symbole des bolsonaristes

Par Baptiste Brenot
Comment le maillot de la Seleção est devenu le symbole des bolsonaristes

Dimanche 8 janvier, la démocratie brésilienne a été victime d'une attaque « sans précédent dans son histoire », selon le président Lula. Des milliers de partisans du président déchu Jair Bolsonaro, vêtus du maillot de la Seleção, ont saccagé les institutions de la place des Trois Pouvoirs, haut lieu de la démocratie brésilienne. Mais comment « le pays du football » en est arrivé là ?

« Nous allons tous les retrouver et ils seront tous punis de manière que personne n’ose, avec un drapeau national sur le dos ou en portant le maillot de l’équipe brésilienne [de football], prétendre être patriote, être brésilien, et faire cela. » Au lendemain de l’attaque de la place des Trois Pouvoirs à Brasilia par des partisans pro-Bolsonaro, Lula s’est empressé de contester un des principaux symboles de cette mobilisation : le maillot auriverde de la Seleção. Un combat loin d’être nouveau pour le président fraîchement investi, et aussitôt mis en danger par une mobilisation antidémocratique qui est allée jusqu’à attaquer le palais présidentiel, dit palais du Planalto, le Congrès et la Cour suprême brésilienne. Cela à peine une semaine après le retour à la présidence du représentant travailliste.

Un symbole un temps contesté

À la vue des images de ce remake brésilien de l’assaut du Capitole, le symbole de ralliement des émeutiers est évident : le drapeau sur les épaules, et le maillot jaune et vert de la sélection sur le dos. Un symbole fort et identificateur pour les assaillants et leurs partisans. À tel point que ces groupes violents, nostalgiques de la dictature militaire, ont aujourd’hui confisqué l’usage du T-shirt aux cinq étoiles. Un conflit symbolique qui en dit long sur les ruptures politiques au sein de la société brésilienne.

Au fil des mobilisations depuis les manifestations pour la destitution de Dilma Roussef en 2015, le maillot auriverde s’est imposé comme un des symboles des militants de droite, désormais capté par les militants antidémocratiques et pro-bolsonaristes. « On peut même remonter aux élections de 2014 entre Dilma Rousseff et Aécio Neves. Mais cette appropriation a été bien plus nette durant la procédure de destitution de Dilma Roussef en 2016 », détaille Ronaldo George Helal, sociologue spécialiste de la question du lien entre football et identité nationale au Brésil. Ladite procédure avait été enclenchée en raison d’irrégularités fiscales visant à cacher le déficit public brésilien, dans un contexte marqué par le scandale de corruption de l’entreprise Petrobras, mis au jour par Lava Jato, l’enquête judiciaire qui a éclaboussé l’ensemble du système politique du pays. Pour 20 minutes, Juninho résumait de manière lapidaire le processus ayant mené à cette appropriation du maillot : « Bolsonaro a fait ce qu’ont toujours fait les extrémistes de droite, c’est-à-dire parler de patriotisme, d’amour du drapeau et bla, bla, bla. Vous imaginez le poids de ce maillot au Brésil ? Il s’est mis à le porter dès le début, pour l’associer à l’amour de la patrie, de la famille et de Dieu. À chaque fois qu’ils sortaient, les bolsonaristes portaient le maillot de la Seleção, ça a malheureusement dégoûté plus d’un Brésilien. »

L’espoir du Mondial qatari

Cette récupération, voire cette confiscation des couleurs brésiliennes par le mouvement antidémocratique, était l’un des principaux enjeux à l’approche du Mondial qatari. La Coupe du monde 2022 était vue comme une formidable opportunité de rassemblement de la nation brésilienne et d’une réappropriation populaire du maillot auriverde. En témoignent les efforts du président Lula au moment de la compétition, qui déclarait sur Twitter : « Le vert et le jaune n’appartiennent pas à un candidat, n’appartiennent pas à un parti. Le vert et le jaune sont les couleurs des 213 millions d’habitants qui aiment ce pays. Alors vous me verrez avec le maillot vert et jaune, mais le mien aura le numéro 13 (numéro du bulletin de son parti aux élections, NDLR).  » Une contre-offensive sur l’un des symboles les plus populaires du pays de l’ordre et du progrès que salue Ronaldo George Helal : « Lula a donné une impulsion pour que cela change, car ce sont les couleurs du pays tout entier et non d’un parti politique. Lula a lancé ce mouvement durant le Mondial au Qatar, en s’affichant publiquement comme supporter de la Seleção, avec le maillot auriverde. »

L’importance du conflit politique autour de ce fameux maillot dans cette récente démocratie (le Brésil n’est sorti de la dictature militaire qu’en 1985) est telle qu’avant même les évènements de dimanche soir, Lula en parlait dans son discours d’investiture du 1er janvier. Le président travailliste a rendu hommage à ceux qui ont eu « le courage de porter notre maillot, et en même temps de brandir le drapeau brésilien quand une minorité violente et antidémocratique essayait de censurer nos couleurs et de s’approprier le vert et le jaune qui appartiennent à tout le peuple brésilien ».

Une tentative de dépolitiser le port du maillot de la sélection comme celui du drapeau national afin de rendre à l’ensemble de la population ces symboles dans laquelle s’est inscrite la CFB, la fédération brésilienne de football. Avec un clip publicitaire vendant une ferveur populaire transsociale et multi-ethnique sur une reprise rap de la chanson Ela me faz tao bem ( « Elle me fait tant de bien » ), création originale du chanteur Lulu Santos, ouvertement bisexuel, soutien de Lula et ami du compositeur Caetano Veloso, opposant de l’ancienne dictature militaire fantasmée par le camp bolsonariste, la fédération a tant bien que mal défendue une vision transpartisane du soutien à la sélection. Une vision quelque peu écornée par la prise de position du leader charismatique et technique de l’équipe alors emmenée par Tite, Neymar, annonçant son soutien à Bolsonaro lors de la violente campagne présidentielle d’octobre dernier, et allant jusqu’à annoncer qu’il dédierait son premier but du Mondial au président sortant d’extrême droite.

À l’approche du Mondial, certains espéraient pourtant encore voir la Seleção rassembler le peuple brésilien. C’était le cas de Juninho, fervent supporter de Lula, qui osait espérer dans le Guardian le 22 novembre dernier « qu’une Coupe du monde réussie puisse rapprocher le pays, déclenchant un sentiment de réconciliation dans une nation aux blessures douloureuses et fraîches ». Il chargeait par la même occasion Neymar, qui avait selon lui « tourné le dos aux plus de 30 millions de Brésiliens affamés et aux 120 millions qui vivent au bord de l’insécurité alimentaire ». Il dénonçait également « le détournement politique du maillot jaune historique et très respecté de l’équipe nationale du Brésil, conçu pour booster le mouvement nationaliste de Bolsonaro, qui a fait renier et refuser de le porter, même pour une Coupe du monde, des millions de Brésiliens ».

« Séquestration des couleurs brésiliennes »

L’appropriation politique du maillot des quintuples champions du monde n’est pas une chose nouvelle au Brésil, comme le rappelle l’épisode de la Coupe du monde 1970. Lors de cette édition mexicaine, le sélectionneur João Saldanha avait été viré peu avant le début du tournoi en raison de son engagement communiste. Résultat, les livres d’histoire ont retenu du triomphe brésilien au Mexique les noms du Roi Pelé et du pompier de service Mário Zagallo, qui avait hérité d’une équipe flamboyante pourtant sculptée par le génie de João Saldanha. « La dictature n’avait pas réussi à s’arroger l’exclusivité du maillot de la sélection, rappelle Ronaldo George Helal. Mais cette fois, la confiscation des couleurs et du maillot national a rencontré un franc succès. Pour vous donner une idée, je n’oserais pas sortir dans la rue avec un maillot du Brésil, par peur d’être confondu avec un militant d’extrême droite. »

La victoire aux élections de Lula et sa communication pour rompre la mainmise bolsonariste sur les couleurs jaune et verte ont un temps permis de contester ce monopole. C’est ce qu’explique Pierre-Yves, Français d’origine brésilienne, présent dans le pays de Sócrates lors du Mondial : « Les supporters de Bolsonaro ont le drapeau aux fenêtres. Pour contester cette appropriation, les supporters lulistes ont mis le drapeau avec un autre drapeau, celui de Lula, à côté. De même, pendant la Coupe du monde, beaucoup hissaient le drapeau aux fenêtres, mais avec l’inscription « copa » juxtaposée, pour bien montrer qu’ils soutenaient la Seleção et non Jair Bolsonaro. » Si les Brésiliens ont bien sorti la camiseta nacional pendant la compétition au Qatar, elle est vite redevenue l’apanage des bolsonaristes une fois cette parenthèse refermée. « Les gens souhaitent porter le maillot, mais tous ont peur d’être confondus avec les militants antidémocratie », qui campent quotidiennement devant les casernes pour appeler les militaires à l’insurrection armée. « Par l’action de Lula, les gens osaient de nouveau sortir avec le maillot. Mais il était compliqué de sortir supporter l’équipe en place publique, on ne pouvait pas savoir si on était à côté d’un supporter lambda, ou d’un partisan de Bolsonaro. C’est extrêmement délicat », insiste le sociologue Ronaldo George Helal.

Au lendemain de l’assaut des principaux lieux de pouvoir brésiliens par une foule souhaitant faire de son uniforme le linceul doré de la démocratie, ce conflit identitaire est bien mal embarqué pour l’ensemble de la population opposée au retour à la dictature militaire. Pour la première fois de son histoire, la fédération brésilienne de football a réagi à des évènements politiques et a cette appropriation du maillot des quart-de-finalistes du dernier Mondial. « Le maillot de l’équipe nationale brésilienne est le symbole de la joie de notre peuple. C’est pour encourager, vibrer et aimer le pays. La CBF est une entité non partisane et démocratique. Le maillot doit servir à unir et non à séparer les Brésiliens. Nous rejetons avec véhémence l’utilisation de notre maillot dans des actes antidémocratiques et de vandalisme. » Une réaction tardive de la CBF, « qui, tout ce temps, n’a absolument rien fait », déplore Ronaldo Georges Helal.

Ce communiqué signe à demi-mot un aveu de défaite, dans ce conflit hautement symbolique qui illustre les ruptures de la société brésilienne entre les partisans de la démocratie et ceux d’un retour à la dictature militaire. Les récentes images semblent consacrer, cette fois aux yeux du monde entier, l’usage du maillot brésilien comme vecteur identitaire des partisans d’un retour à la dictature. Les espoirs de rétablir les couleurs nationales comme symbole d’unité et de joie ont pris du plomb dans l’aile. Pourtant, avant le Mondial, la victoire de Lula et son invitation à ce que tout le monde sorte dans la rue avec le maillot du Brésil afin de rappeler que ces couleurs appartenaient à tout le monde avaient suscité un réel engouement. « Le changement que cela avait initié ne motive plus tellement aujourd’hui », concède le sociologue. Un état de fait dangereux, et presque aussi désolant que les images des dégradations du palais présidentiel. Ces dernières témoignent d’une démocratie ébranlée par une foule compacte, unie, diligentée et financée par des puissances qui restent à identifier selon le président Lula. Ce dernier se montre, après ces tristes évènements, comme le symbole de la résilience de la démocratie, et de l’union de la nation.

Pour réunir le Brésil autour des couleurs de la Seleção, le chemin semble encore très long. Surtout quand on se rappelle que Neymar, symbole de la sélection brésilienne et de toute une génération, reste le premier supporter de l’idole de ceux qui ont attaqué la démocratie brésilienne dimanche dernier.

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Propos recueillis par BB, sauf mentions

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