- Top 50
- Sélections africaines
Top 50 : le Nigeria des nineties, plus grande sélection africaine de l’histoire
De toutes les grandes générations du football africain, celle du Nigeria des années 1990, couverte d’or aux Jeux olympiques d’Atlanta, est sans doute la plus belle, au point de lui attribuer la première place de notre top 50 des sélections africaines de l’histoire. Problème : ses succès coïncident avec les pires années du régime dictatorial de Sani Abacha, dont une bonne partie des Super Eagles fréquentait les chaudes soirées.
⇐ Retrouvez ici la sélection classée 2e
On raconte que le jour où Ken Saro-Wiwa, Baribor Bera, Saturday Doobee, Nordu Eawo, Daniel Gbokoo, Barinem Kiobel, John Kpuinen, Paul Levura et Felix Nuate ont été pendus à Port Harcourt, le dictateur Sani Abacha a organisé une fête avec de nombreuses femmes à l’hôtel Hilton d’Abuja, la capitale du Nigeria. L’exécution en 1995 de ces neuf activistes a scandalisé la moitié de la planète. L’autre moitié achetait du pétrole à Abacha et a préféré regarder ailleurs. La nouvelle de l’exécution de Ken Saro-Wiwa se répandit dans toute l’Afrique, car l’écrivain figurait alors parmi les favoris pour remporter le prix Nobel de littérature. Il dénonçait de sa plume la corruption et la violence subies par les populations du delta du Niger, l’une des zones les plus riches au monde en ressources naturelles, mais aussi les plus pillées par des entreprises occidentales comme Shell, dont les extractions ont dévasté la région. Cette année 1995, Abacha n’hésita pas à signer de sa propre main l’ordre d’exécution de ceux qui défendaient les communautés les plus vulnérables. Voilà comment l’homme en uniforme a tué le poète. Et célébré ces pendaisons avec une fête qui ne manquait de rien, surtout pas de jeunes femmes d’origine indienne. Sani Abacha était ainsi : il aimait les films de Bollywood, les femmes asiatiques, et le football.
Nous avons grandi avec le fantôme de la guerre, nos parents l’ont subie et la peur était toujours présente.
Trente ans plus tard, ces exécutions restent un sujet tabou pour de nombreux footballeurs nigérians. Dans les années 1990, le Nigeria vendait son pétrole, s’enorgueillissait de ses Super Eagles et cachait ses crimes. Mais les exécutions de Port Harcourt ne pouvaient être dissimulées, et l’Afrique du Sud, hôte de la CAN 1996, fit savoir au gouvernement d’Abuja que ses sportifs ne seraient pas les bienvenus sur son sol. Et c’est ainsi que le Nigeria, champion en 1994, n’a pas pu défendre son titre deux ans plus tard. « On avait une génération brillante, et on n’a pas pu disputer ce tournoi. C’est dommage. Nous, on voulait juste jouer au foot », se souvient Emmanuel Amunike, qui assure ne pas disposer d’assez d’informations pour donner son avis sur les vies perdues de Port Harcourt. « Notre histoire n’est pas simple, cette région a toujours été marquée par la violence », se contente de dire l’ancien coéquipier de Luis Enrique au Barça, à propos du delta du Niger, théâtre d’une guerre civile et de tragédies environnementales causées par la cupidité occidentale. Amunike est pourtant bien placé pour en parler : il est né dans cette région, à Eze Obodo, le jour de Noël 1970. « Nous avons grandi avec le fantôme de la guerre, nos parents l’ont subie et la peur était toujours présente, confie-t-il. Le football m’a ensuite conduit à Lagos. » D’autres joueurs préfèrent carrément se taire. Ou parlent ici et là en termes élogieux de Sani Abacha, dont ils fréquentaient les soirées.

Militaire originaire de Kano, au nord du Nigeria, Sani Abacha a activement participé à deux coups d’État. Lors du premier, en 1985, il a aidé le général Ibrahim Babangida à prendre le pouvoir. Le second, en 1993, fut à son propre bénéfice : il se proclama président, supprima les libertés individuelles, exécuta des opposants et pilla le pays jusqu’à accumuler environ 4 milliards de dollars d’avoirs à l’étranger. La « fête » dura jusqu’en 1998. Cette année-là, dans le même hôtel où il avait célébré les exécutions de Port Harcourt, il mourut d’une crise cardiaque après un dîner de gala avec Yasser Arafat, le dirigeant palestinien. À l’époque, une rumeur circula : le dictateur serait mort en pleine orgie. Sa mort permit à beaucoup de respirer, mais tous ne s’en réjouirent pas. Certains footballeurs, par exemple.
Snoop Dogg et le ministre tyrannique
Les années 1990 furent des années sauvages, auxquelles les sportifs contribuèrent. À l’été 1996, le public oublia les exécutions et les répressions grâce à la médaille d’or remportée par la sélection nigériane de football aux Jeux olympiques d’Atlanta. Les États-Unis, encore une fois : là même où les Super Eagles s’étaient arrêtés en huitièmes de finale de la World Cup deux ans plus tôt, après avoir fait suer l’Italie de Roberto Baggio (2-1). « Le Mondial 1994 nous a démontré que l’on pouvait tenir tête à n’importe qui, remet Amunike, buteur contre la Nazionale. Ce fut un été magnifique. Beaucoup de Nigérians qui vivaient aux États-Unis venaient mettre l’ambiance pendant les entraînements. L’équipe était unie, nous écoutions du rap… C’étaient les années de Dr. Dre et de Snoop Doggy Dogg. »
J’essayais de mettre de l’ordre, mais ce n’était pas facile. J’ai dû interdire le sexe avant les matchs, car l’hôtel était plein de filles.
Le Nigeria était alors dirigé par le Néerlandais Clemens Westerhof, qui garde lui aussi un bon souvenir de cette Coupe du monde, même si « elle était pleine de dirigeants qui n’aidaient pas, chacun voulant commander. J’essayais de mettre de l’ordre, mais ce n’était pas facile. J’ai dû interdire le sexe avant les matchs, car l’hôtel était plein de filles. C’était de la folie. » Amunike, lui, assure se souvenir « d’une préparation normale, avec une bonne ambiance ». Toujours est-il que la bonne performance aux States et la CAN remportée en Tunisie cette même année 1994 confirmèrent ce que tout le monde pouvait voir : le Nigeria possédait une génération en or. Le régime sut en tirer profit. La victoire aux JO d’Atlanta, acquise après une victoire 3-2 contre l’Argentine en finale, permit à Sani Abacha de bomber le torse. « La télévision d’État a laissé entrer des gens dans les stades pour qu’ils expriment leur joie face à la caméra, trois jours de fête nationale ont été décrétés, on ne parlait de rien d’autre, resitue le journaliste sportif Rotimi Fawole. Même dans les villes musulmanes du pays, la bière a coulé jusqu’à épuisement des stocks. C’était la première fois que je voyais mon père bourré. »
<iframe loading="lazy" title="Nigeria's journey to Olympic Football gold" width="500" height="281" src="https://www.youtube.com/embed/UtZl_sq7kVA?feature=oembed" frameborder="0" allow="accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share" referrerpolicy="strict-origin-when-cross-origin" allowfullscreen></iframe>
Pourtant, avant le tournoi olympique, l’euphorie provoquée par les bons résultats de 1994 s’était dissipée. Pour compenser l’impossibilité de disputer la CAN 1996, la fédération avait organisé toute une série de matchs amicaux, même si plusieurs – contre le Honduras ou Israël, par exemple – furent annulés pour des raisons politiques. Quelques semaines avant de partir pour les États-Unis, le Togo avait battu la sélection olympique à Lagos. « Peu de gens croyaient en nous à ce moment-là, confirme Amunike, le héros de la finale. On est un peuple passionné, qui passe rapidement de l’euphorie au pessimisme. » Après la défaite face au Togo, le ministre des Sports, Jim Nwobodo, se mit dans une colère noire et ordonna d’organiser un dernier match amical contre la première équipe venue. « On nous disait qu’on ne pouvait pas partir après un match comme ça, se remémore Joseph Dosu, le gardien de l’épopée d’Atlanta. Nwobodo nous criait dessus, il nous disait que nous n’étions pas de dignes ambassadeurs. Ils ont donc organisé un petit match contre un club appelé 3SC, de la ville d’Ibadan. J’ai été titularisé et on a gagné. Cette victoire a calmé les choses, et le chef de l’armée de l’air, qui venait toujours nous voir, nous a chanté une chanson : “Last night a DJ saved my life, last night a DJ saved my life, go in there and save the U-23.” » Un général qui reprend un tube du groupe de disco-funk Indeep pour demander la victoire de la sélection : voilà une façon typiquement nigériane de célébrer le départ pour les États-Unis de ces jeunes Super Eagles, qui avant de monter dans l’avion ont eu droit à trois semaines de repos et à toutes sortes de privilèges de la part du dictateur aux commandes du pays.
Nwobodo n’a jamais compris qu’une sélection nigériane bien préparée et disciplinée était imparable. C’était un pauvre idiot obsédé par l’argent.
Jusque-là, Jim Nwobodo dirigeait de manière tyrannique, nommant et destituant les sélectionneurs à sa guise et selon ses intérêts personnels. Mais en 1996, Abacha lui demanda de laisser travailler tranquillement l’entraîneur néerlandais Jo Bonfrère, adjoint de Westerhof en 1994. Celui-ci put ainsi diriger comme il le voulait les entraînements aux États-Unis, malgré les tentatives d’interférence de Nwobodo. « Comme les autres sélections, nous pouvions convoquer trois joueurs âgés de plus de 23 ans, rejoue le coach natif de Maastricht. Nwobodo m’a appelé pour m’ordonner que l’un des trois soit Finidi George, qui jouait alors à l’Ajax. » Vainqueur de la C1 l’année précédente, Finidi était l’un des joueurs en forme cet été-là, et s’apprêtait à rejoindre le Betis. Mais l’attaquant, né à Port Harcourt, le lieu des exécutions de 1995, ne fut finalement pas retenu dans la liste. Bonfrère préféra embarquer Amunike, alors au Sporting Portugal, le défenseur du Fenerbahçe Uche Okechukwu, et Daniel Amokachi, le buteur d’Everton. Ce qui rendit fou Nwobodo. « Il m’a insulté, même si je lui ai clairement exposé mon point de vue, défend le Néerlandais, à qui la suite a donné raison. Quand on a gagné la médaille d’or, il ne l’a même pas célébrée. Il aurait sûrement préféré une défaite pour avoir une bonne raison de me licencier. Nwobodo n’a jamais compris qu’une sélection nigériane bien préparée et disciplinée était imparable. C’était un pauvre idiot obsédé par l’argent. »

Bonfrère se souvient de cet été 1996 à Atlanta comme du meilleur de sa vie. « Peu de sélections ont réuni autant de talent à la fois », dit-il encore aujourd’hui, avant d’énumérer les joueurs à sa disposition, qui allaient briller par la suite en Europe : Taribo West, Celestine Babayaro, Nwankwo Kanu, Emmanuel Amunike, Jay-Jay Okocha, Victor Ikpeba, Sunday Oliseh… Tombeur des Hongrois (1-0) puis des Japonais (2-0), tout ce beau monde s’incline face au Brésil lors du dernier match de poule (1-0), sur un but du jeune Ronaldo. Après s’être débarrassés du Mexique en quarts, les Super Eagles retrouvent la Seleção en demi-finales, dans un match fou : menés 3-1, ils reviennent au score à la dernière minute grâce à Kanu, qui donne la victoire aux siens avec un doublé en prolongation (4-3). Malgré Ronaldo, Bebeto, Rivaldo et Roberto Carlos, le Brésil est à terre. « Quand cette équipe jouait unie, elle ne perdait jamais la foi », revit Bonfrère. « En prolongation, les Brésiliens étaient très fatigués et abattus, c’était incroyable de se sentir supérieurs à eux », complète Amunike. En finale, la victime fut l’autre géant sud-américain, l’Argentine de Crespo, Ayala, Zanetti, Simeone, el Piojo López et Gallardo, qui menait elle aussi 2-1 à la 74e minute, avant qu’Amokachi égalise et qu’Amunike marque le but de la victoire à la 90e. « Le meilleur moment de ma carrière », résume celui qui filait au Camp Nou dans la foulée. « La fête a été monumentale, retient de son côté Joseph Dosu. Le président de la fédération ne lâchait pas le micro au karaoké, et certains joueurs n’ont pas dormi dans leur chambre, mais dans celles d’athlètes des Bahamas au village olympique. »
« Certains ont perdu le contrôle »
Les fêtes organisées par le régime d’Abacha furent remémorées pendant des années, même si elles provoquèrent le début de la fin. « Les dirigeants étaient déjà corrompus, mais les joueurs, eux, se sont transformés en demi-dieux, regrette Bonfrère, parti après Atlanta 1996, lassé de toutes les magouilles. Ils recevaient des cadeaux, se sont mis à donner des ordres… Je crois avoir été le seul sélectionneur pendant des décennies à ne pas avoir touché d’argent sur le transfert d’un joueur. Voilà le problème : la corruption. Le Nigeria est un État corrompu, mais la fédération l’est encore davantage. Dans mon bureau, c’était un défilé de personnages qui, après avoir remis des enveloppes aux dirigeants, m’ordonnaient de faire jouer tel ou tel joueur, afin de toucher leur part s’ils arrivaient en Europe. »
Peut-être aurions-nous gagné davantage avec plus de discipline, c’est vrai. Ceci dit, remporter l’or olympique a permis d’envoyer un message au reste du monde : les Africains peuvent vaincre.
Amunike admet aujourd’hui que ces pratiques ont beaucoup nui au football nigérian. Elles ont également usé Bonfrère, qui décide à l’époque de renoncer au défi de qualifier le Nigeria pour la Coupe du monde 1998. La tâche fut confiée au Français Philippe Troussier. Une mission réussie, même si le globe-trotter parisien a fini par démissionner avant le tournoi, fatigué de voir comment les choses fonctionnaient. « Certains ont perdu le contrôle, même si ce n’était pas facile de passer de la pauvreté à la richesse, juge Amunike. Okocha et moi avons commencé dans la rue, en tapant dans des oranges… » Pour remettre de l’ordre, le Serbe Bora Milutinović fut nommé. Avec ses gros verres fumés, il découvrit comme les autres un groupe de très haut niveau, mais à qui on donnait trop de pouvoir. Lorsque le technicien des Balkans mit en place des entraînements plus exigeants et voulut fermer les portes du camp d’entraînement, plusieurs stars de l’effectif se rebellèrent et appelèrent personnellement le dictateur Abacha pour qu’il le renvoie. Il ne restait que quelques jours avant le premier match contre l’Espagne à La Beaujoire, et l’entraîneur comprit que son aventure avec les Super Eagles serait de courte durée. C’est à ce moment-là, le 8 juin 1998, cinq jours avant l’entrée du Nigeria dans la compétition, que le cœur de Sani Abacha s’est arrêté au Hilton d’Abuja. « Dès lors, le chaos s’est installé, remet le journaliste Rotimi Fawole. Les militaires ne s’attendaient pas à sa mort et se sont concentrés sur la consolidation du pouvoir. Les joueurs influents, comme Okocha, Kanu ou West, se retrouvèrent sans interlocuteur et n’eurent d’autre choix que de se plier aux ordres de Milutinović. » L’ancien Monégasque Viktor Ikpeba, l’un des rares joueurs qui défendaient le coach serbe, prit publiquement la parole : « Certains coéquipiers ont parlé avec le président pour devenir titulaires, mais à présent, nous sommes tous sur un pied d’égalité. » Le Nigeria s’imposa 3-2 contre la Roja, termina premier de son groupe, et se qualifia pour les huitièmes de finale.

Milutinović ne résista pas pour autant à la lourde défaite (4-1) contre le Danemark des frères Laudrup au tour suivant. Le nouveau ministre des Sports écouta alors les stars et finit par rappeler Jo Bonfrère. Un second passage sur le banc qui a tourné court. « On m’avait dit que le Nigeria était devenu démocratique, et il est vrai que certaines choses s’étaient améliorées. Mais les joueurs voulaient donner les ordres et m’ont laissé seul », regrette le Néerlandais. « Peut-être aurions-nous gagné davantage avec plus de discipline, c’est vrai, admet Amunike à l’heure de faire le bilan. Ceci dit, remporter l’or olympique a permis d’envoyer un message au reste du monde : les Africains peuvent vaincre. » Pas de quoi enlever à Bonfrère ce goût d’amertume qui ne l’a jamais quitté malgré les années qui passent : « Je continue de penser que le Nigeria a gaspillé la meilleure génération de son histoire. »
Article publié initialement dans le hors-série de So Foot spécial Afrique, actuellement en kiosque.
Le gardien du Nigeria a pensé à arrêter le foot après la perte de ses parentsPar Toni Padilla
Tous propos recueillis par TP (Panenka)




























