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Suárez : le bon, la brute et la FIFA…

Par Nicolas Kssis-Martov, à Rio
Suárez : le bon, la brute et la FIFA…

Ce Mondial n'aura pas été finalement qu'un long fleuve tranquille vers une victoire du Brésil, ponctué d'une avalanche de buts et de spots pub de Nike ou Coca. Suárez a décidé de sortir de cette compétition de la seule façon digne de son statut : viré comme un relou en boîte. Seulement, avec un proprio content de l'avoir comme client pour mettre l'ambiance et remplir le tiroir-caisse, on ne peut s'empêcher de prendre – un peu - son parti.

Suárez ne mordra donc plus. Du moins pas tout de suite. Le reste du Mondial devra se passer de ses coups de génie et de folie. Si les Colombiens ne devaient pas être les plus effrayés par le personnage, d’autres équipes doivent tout de même souffler et pouvoir se concentrer sur d’autres aspects tactiques que la manière de dompter cet imprévisible diablotin, simulateur et divin. Naturellement, la morale sportive et la rigueur disciplinaire imposaient que la terrible vedette de Liverpool soit sanctionnée à la mesure de son « syndrome Dracula » . Pourtant, ce type de footballeur, dont il est peut-être l’un des seuls et derniers représentants dans cette Coupe du monde si bien taillée pour l’audimat et les sponsors officiels, va probablement nous manquer. Et aussi quelque part certainement à la FIFA, sans qu’elle puisse évidemment (se) l’avouer.

Cette double peine qui frappe Luis Suárez – suspendu neuf matchs internationaux et contraint à quatre mois d’abstinence footballistique – prétend évidemment à une petite vertu exemplaire. Personne n’est au-dessus du lot commun. Il était forcément impossible pour l’organisateur de la Coupe du monde de fermer les yeux sur cette énième crise canine de l’attaquant de la Céleste. Pourtant, il faut aussi se poser la question : quel peut être l’intérêt et le prix d’un Mondial sans ce type de personnalité ? Il ne s’agit même pas de sortir de grande théorie sur la beauté des « bad boys » dans le foot ou le fait que la tricherie a toujours construit l’histoire du ballon rond, ses légendes et ses tragédies, au même titre que les exploits strictement sportifs. Il faut bien parler de temps en temps à d’autres gens ou clients que ceux qui ramènent des maillots de Neymar Jr du Brésil.

La FIFA braque son coffre-fort

On peut en passer au préalable par les évidences. La morsure ne fait pas encore partie des lois du jeu de l’International Board – malgré les succès de True Blood et autres considérations sur les droits de vampires. Le foot s’est originellement construit dès le départ, voici 150 ans, dans le refus de la « violence » du rugby et du droit de taper dans les tibias. Durant la Coupe du monde de la Goallinetechnology, comment fermer les yeux sur un tel geste, digne d’un Mike Tyson des grands jours ? Ce brave Suárez est avant tout un bon indicateur des contradictions du foot moderne et de l’hypocrisie de la FIFA. On va éviter les arguments du style untel a fait pire ou pointer du doigt la corruption qui règne à Zurich. Aucune loi ne cesse de s’appliquer parce que ceux qui sont censés la faire respecter manquent parfois à leur mission. Le point crucial s’avère, de fait, encore plus complexe. Le foot a besoin de « caractères » comme celui de Suárez au même titre que le cinéma des gangsters pour ses scénarios de blockbusters. Le seul problème réside dans la nature de la FIFA, qui fusionne à la fois le rôle d’un ministère de l’Intérieur, de la Culture et la fonction de producteur de cinéma. Sans oublier celui du banquier suisse. Ce cumul des mandats rend sa position forcément délicate, et l’oblige à balancer dans une sorte de contradiction permanente dont forcément – les rapports de forces sont ainsi – les joueurs seuls, parfois bien complices, paient la note finale.

Car le talent de Suárez est indissociable de sa folie. Et ce mélange, loin d’entrer en contradiction avec les belles paroles d’évangile d’avant-match au Maracanã, booste les droits télé autant qu’il construit un storytelling digne du Silence des Agneaux. Il a surtout l’immense mérite d’agréger autant l’enthousiasme chauvin des supporters des équipes pour lesquelles il évolue que de provoquer la colère vengeresse chez les « fans » de ses adversaires. Et cette catharsis assez unique se transforme en bout de chaîne – du buzz vine à l’achat de maillot – en monnaie sonnante et trébuchante. À force de vouloir lisser le foot, de nous proposer le Mondial le plus propre sur soi, avec la meilleure qualité de jeu dans le cadre le plus politiquement correct, on risque d’endormir le clapping et l’argent, qui en tombe alors des mains. Un foot sans extrême(s) n’aurait plus de sens ni d’équilibre, et les finances se gonflent de ce cercle vicieux. Suárez n’est au final que le « mordeur utile » de la FIFA.

Par Nicolas Kssis-Martov, à Rio

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