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Poussières d’étoiles rouges de Belgrade

Par Thomas Goubin
Poussières d’étoiles rouges de Belgrade

Le 8 décembre 1991, l'Etoile Rouge de Belgrade donne à la Yougoslavie sa première Coupe Intercontinentale. Tragiquement, le talent aussi certain que capricieux des Yougoslaves finit par enfanter de succès internationaux au moment où leur pays se disloque dans le sang.

Les voisins, amis, familles, commencent à s’entre-tuer. Eux courent toujours ensemble. La Yougoslavie, dans sa forme titiste, s’effondrera officiellement un mois plus tard, mais pour le monde, l’Etoile Rouge continue de l’incarner. La base de la sélection yougoslave qualifiée pour l’Euro 92, et candidate au titre, est d’ailleurs constituée par les représentants du vainqueur de la Coupe des champions 91. Alors que les diplomates du Vieux continent s’inquiètent, l’Europe du football fantasme encore sur la plus belle génération enfantée par la fédération balkanique. Militant nationaliste croate, Zvonimir Boban a, lui, déjà préféré mettre son talent à l’écart de la sélection.

Le 8 décembre 1991, l’Etoile Rouge se trouve à Tokyo, au pays du Soleil Levant, pour briller une dernière fois. Son adversaire : Colo-Colo, le vainqueur de la Libertadores. Comme s’ils pressentaient que l’Uefa les privera d’une dernière danse dans la douceur de l’été suédois, les Serbes Jugovic et Mihajlovic, le Macédonien, Ilija Najdoski, et le Monténégrin, Savicevic, vont baisser le rideau en donnant l’un de leur plus grand récital, loin des échanges de tirs, dans la quiétude de l’autre bout du monde.

Six mois plus tôt, un 29 mai à Bari, l’Etoile Rouge est devenue championne d’Europe aux dépends de l’OM de Papin et Waddle. Un mois plus tard, la Croatie et la Bosnie déclarent leur indépendance, seulement reconnue internationalement en janvier 1992. Depuis Bari, l’Etoile Rouge a perdu Robert Prosinecki, d’origine croate (par son père). L’Ange Blond fait jouer, à présent, son pied droit soyeux au sein du grand orchestre merengue. Il s’engagera ensuite dans les rangs de la sélection à damiers. Face à l’OM, l’Etoile Rouge avait présenté un visage infidèle à son essence. Glacial, réservé, et finalement impitoyable. Une stratégie gagnante mais qui fera dire à Sinisa Mihaljovic, dont la mère est croate malgré ses affinités avec les nationalistes serbes, que la finale entre OM et Etoile Rouge fut « la plus moche de l’histoire » (So Foot n°89). Une stratégie assumée par l’entraîneur, Ljupko Petrovic. « En étudiant le jeu de l’OM, j’avais réalisé qu’on ne pouvait pas battre Marseille, sauf s’ils commettaient une erreur. J’ai donc dis à mes joueurs de se montrer patients et d’essayer d’atteindre les tirs aux buts. » La veille de leur sacre, les Yougoslaves avaient multiplié les séances de pénaltys. Six mois plus tard, Petrovic a été remplacé par Vladimir Popovic, légende du club, et pas trop client des options conservatrices.

Cette fois, Savicevic, Jugovic, et Pancev, plutôt que d’avancer masqués, vont exhiber leur talent, et étriller Colo-Colo (3-0). Manière de rappeler au monde que l’Etoile Rouge brillait avant tout par la qualité technique hors-norme de ses éléments offensifs. Pour atteindre la finale de la Coupe des champions, Pancev et consorts avaient ainsi inscrits 19 buts en huit matches, dont quatre face au Bayern en demi-finale.

Face à Colo-Colo, Jugovic, servi par un intenable Savicevic, fait céder les Chiliens dès la 19e minute. Savicevic sera exclu peu avant le repos pour un naïf tacle d’attaquant. Tournant du match ? Non, réduite à dix, l’Etoile Rouge continue de tourmenter les sud-américains, et Jugovic s’offre un doublé (58e), avant que Darko Pancev, soulier d’or européen 1991, rappelle qui est l’avant-centre du club (72e). Elu homme du match, Jugovic remportera une nouvelle Ligue des champions, en 1996, avec la Juve. Il donnera même la victoire aux Bianconeri en frappant le dernier tir au but face à l’Ajax.

Le coup de sifflet final à Tokyo signe la fin de la grande Etoile Rouge. Au printemps, le club de Belgrade est évincé de la Coupe des champions, incapable de rivaliser avec la Sampdoria. Les Yougoslaves disputent alors leurs matches à domicile…en Bulgarie. Malgré les tueries et les bombes, l’Etoile Rouge est à nouveau sacrée championne nationale au terme de la saison. Mais de quelle nation ? Le moment est venu pour ses talents de fuir le pays, et d’aller briller chez les plus prestigieuses écuries. Jugovic part à la Sampdoria, Mihajlovic à l’AS Rome, Savicevic au Milan AC, Pancev à l’Inter. Le vieux Miodrag Belodidic, roumain d’origine serbe, et déjà vainqueur de la Coupe des champions avec le Steaua Bucarest en 1986, s’engage, lui, avec Valence. La Yougoslavie s’est vue interdire l’accès à l’Euro 92, mais l’Europe continuera de profiter de ses talents au moment même où l’ex république fédérale plonge en enfer.

Par Thomas Goubin

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