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Pourquoi les Japonais préfèrent nettoyer leurs tribunes plutôt que leurs chiottes ?

À chaque compétition internationale depuis le Mondial 1998, la planète entière s’extasie devant le civisme de supporters japonais nettoyant leur tribune. Tout le monde, sauf peut-être une partie de la gent féminine nippone, habituée à consacrer en moyenne cinq fois plus de temps aux tâches domestiques que les hommes.
C’est bien connu : à chaque saison son marronnier. La chasse aux œufs de Pâques au printemps, la canicule et le chassé-croisé des vacances l’été, la rentrée scolaire en automne, les courses de Noël et le retour de la neige en hiver… Pour les périodes de Coupe du monde de football, l’aesculus hippocastanum favori des chaînes de télévision vient lui tout droit du pays du Soleil Levant. Plus particulièrement de ses humbles et respectueux supporters qui nettoient systématiquement les tribunes visitées. Un geste citoyen, révérencieux et bien sûr admirable, mais qui pose question. Dans un pays où les inégalités de genre, notamment dans la répartition des tâches ménagères, sont parmi les plus élevées au monde, pourquoi diantre certains Japonais préfèreraient nettoyer leurs tribunes plutôt que leur propre baraque ?
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Scènes de ménage
Certes, l’image de ces supporters vêtus du maillot national, hachimaki sur le front et un sac poubelle matchy allant bien avec la tenue des Samurai Blue est sympathique. Elle ouvre malgré tout grand la porte aux clichés les plus éculés sur la population nippone. En témoigne CBS Texas, pour qui la collecte des déchets représente « la responsabilité collective et la propreté définissant la société japonaise », faisant la part belle à cet « esprit japonais ». Un esprit qui valorise un nettoyage d’un lieu public, réalisé sous les caméras du monde entier, bien plus que la vaisselle faite dans sa cuisine ou la serpillière passée dans la salle de bains, à en croire les statistiques de l’OCDE. Alors les fans japonais sont-ils seulement des prouveurs ?
Nettoyer le stade, c’est montrer un Japon propre, meilleur que les autres pays, avec cette morale qui passe par ce geste. C’est une sorte de nationalisme.
Selon Atsuko Tamada, professeure en littérature française à l’université de Chubu, arpenter les tribunes sac-poubelle à la main constitue « un geste viril, tandis que le travail domestique est plutôt féminin », au regard d’une « société assez masculino-centrée ». « Nettoyer l’espace public est un geste plutôt habituel au Japon : de l’école au lycée, ce sont les élèves qui font le ménage. C’est un geste bénévole, sans rapport avec le travail domestique », explique la chercheuse ayant étudié la place (peu avantageuse) de la condition féminine dans la pensée des Lumières. Une pratique louable, mais connectée à un imaginaire loin d’être anodin. Celui de « Japonais efficaces et propres, comme une sorte de tradition héritée de l’ère Edo, de l’époque des samouraïs », estime Atsuko Tamada.
Un patriotisme auquel se réfère directement le surnom de la sélection, qui en serait le vecteur, et donc également incarné par ses supporters en tribune. « On sait moins qui distribue ces sacs-poubelle bleus : c’est APA Hôtel [une chaîne hôtelière], longtemps dirigée par un patron à l’idéologie plutôt d’extrême droite. » Feu le PDG, Toshio Motoya, décédé à 82 ans en février dernier, était connu pour ses idées négationnistes et antisémites, et utilisait son empire hôtelier pour les promouvoir. « Nettoyer le stade, c’est montrer un Japon propre, meilleur que les autres pays, avec cette morale qui passe par ce geste. C’est une sorte de nationalisme », appuie l’universitaire.
Un coup de balai à mettre dans les relations hommes femmes
Si le Japon peut se targuer d’une belle 16e place au classement FIFA, il se situe en revanche à une bien moins enviable 118e position à l’index des inégalités de genre calculé par Forum économique mondial. Au sein d’un couple, les Japonaises passent en moyenne cinq fois plus de temps à s’occuper de leur foyer que les hommes, contre 1,7 fois plus en moyenne en France. Une disparité accentuée par un marché du travail où plus de la moitié des femmes ont un emploi à temps partiel, et « ne peuvent pas vraiment gagner un bon salaire », selon Atsuko Tamada. « Le système des impôts favorise les femmes au foyer, ou celles qui gagnent moins d’un million de yens (l’équivalent de 5 000 euros, NDLR). Au Japon, on pense que c’est normal que des femmes ne travaillent pas ou gagnent peu, et fassent dans le même temps tout le travail domestique. »
Cet archétype du travailleur japonais, inlassable bosseur, laissant à la femme au mieux un rôle subalterne, est d’ailleurs parfaitement mis en scène par la campagne publicitaire Japan Pride du groupe APA Hôtel, dans le cadre de son partenariat officiel avec la sélection. On y voit un homme d’un certain âge, en costard, quitter un hôtel en saluant une hôtesse d’accueil avant de filer dans un taxi. Une certaine vision de la société, au sous-texte savamment patriarcal, et désormais daté d’après Atsuko Tamada : « Il y a l’idée que les hommes travaillent beaucoup, pourtant, depuis dix ans, on voit que l’équilibre vie professionnelle / vie personnelle s’est amélioré, que l’on passe moins de temps au bureau. Pourtant, les hommes ne participent pas plus aux tâches ménagères. » Pour remédier à cela, peut-être existe-t-il une solution : diffuser les exploits ménagers en mondovision, et garnir les poubelles de l’archipel de petits sachets bleus, afin de redéfinir au mieux la « Japan Pride ». Pas sûr qu’APA Hôtel sponsorise l’opération, pour le coup.
Les adversaires potentiels du Brésil et du Maroc en 16es de finalePar Baptiste Brenot
Propos de Atsuko Tamada recueillis par BB.





















































