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Les US et les coutumes

Par Théo Denmat, à Boston
8' 8 minutes
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Les US et les coutumes

C'était une entrée en lice hollywoodienne, avec des stars, du mauvais goût et un certain sens du spectaculaire. Les États-Unis ouvraient leur Mondial dans la nuit face au Paraguay, l'occasion d'une démonstration sur le terrain et de pauses fraicheurs sponsorisées par Lay's et des voitures autonomes. Pourquoi? Parce qu'on est en Amérique, bordel, on fait ce qu'on veut.

Il est américain et il aimerait que vous le sachiez, alors il a décidé de laisser quelques indices. D’abord, ses biceps semblent vouloir arracher son t-shirt, il a les muscles bandés comme un arc et le dos gonflé par les journées à la salle, les litres de protéines-shake, les films de The Rock, le skyr au petit déjeuner et les bananes quatorze fois par jour, ce type-là buvait probablement du Hipro au biberon. Ensuite, il porte une moustache, comme l’homme moderne qu’il a décidé d’être, absurde comme la dessinerait un enfant, allongée de tout son long d’une commissure à l’autre, et c’est une certitude, il conduirait à merveille des camions sur la Route 66. L’endroit s’y prête peu : Boston, Massachusetts. Des écureuils pour coyotes, des glands comme rocailles. L’homme a opté pour un pantacourt et, au moment de chanter The Star-Spangled Banner, « La Bannière Étoilée », l’hymne étatsunien, il a porté sa main au cœur comme si tous ses choix, dans sa vie, l’avaient amené ici, ce soir-là, au summum de son existence : la Coupe du monde de football.

Le lieu s’appelle le Banshee, le « BOSTON #1 SPORT BAR » d’après son site – tout, aux États-Unis, est premier de quelque chose -, un bar irlandais posé au Sud de la ville, dans le quartier d’Uphams Corner – le plus grand, évidemment. On y diffuse de tout, mais surtout des matchs de foot européens, les gens font un peu de route pour venir ici, car on sait de quoi on parle : il y a une reproduction du panneau du tunnel d’Anfield et des maillots encadrés ; John Terry, Cristiano Ronaldo, Lionel Messi, Denis Irwin. Les treize TV que proposent l’établissement éclairent à elles seules la pièce qui irradie d’Amérique : on a branché Fox News, gros plan sur Tom Cruise, Bill Gates et David Beckham, Hollywood, Wall Street et la FIFA réunis, les drapeaux américains et paraguayens grands comme le monde, puis dézoom, trois hélicoptères survolent le stade comme Kubrick filmait Apocalypse Now, le soleil se couche, il est 21h au « pays des libertés » et les États-Unis rentrent dans leur Coupe du monde au coup de sifflet de Danny Makkelie: « LET’S GOOOO BABY! »

« Ça donne envie de s’intéresser aux choses »

Ainsi donc, dans la nuit de vendredi à samedi, le pays hôte « principal » de ce Mondial à trois têtes se lançait à son tour dans le grand bain du passage à l’âge adulte, après le Mexique face à l’Afrique du Sud (2-0) et, un peu plus tôt dans la journée, le Canada contre la Bosnie (1-1). Le match, retransmis aux États-Unis sur quatre chaînes, Fox et FS1 en anglais, Telemundo et Universo en espagnol, ainsi que devant les 70 492 spectateurs du Los Angeles Stadium, était surtout l’occasion pour les US de tester l’engouement de ses habitants et lancer la dynamique d’un évènement qui, sur place, semblait pour l’instant se dérouler à l’autre bout du monde. Les hommes sont venus chauffés à blanc, tôt au bar, et ceux qui n’y pensaient pas ont été surpris à la sortie du travail – 17h, ici – par des grappes de supporters écossais sa baladant en ville, venus assister au Écosse-Haïti de ce samedi 13 juin. « Qui sont ces types ? Qu’est-ce qu’ils font là ? demande Harry, trentenaire venu assister à la rencontre. C’est en se posant ces questions qu’on débute le cycle de l’intérêt. Ça donne envie de s’intéresser aux choses et à ce qui se passe, et c’est le principe d’un Mondial. »

Ça nous intéresse une fois tous les quatre ans, comme les Jeux olympiques. Tout comme j’aime bien voir une petite skateuse faire ses débuts.

Allen

Dans la foule, la plupart ont fait des efforts: ici et là, des maillots de Pulisic, Landon Donovan, Weston McKennie et Clint Dempsey. L’Amérique étant l’Amérique, il y a quelques maillots de baseball, l’autre sport national à Boston. Probablement, aussi, « une bonne moitié de gens ici qui ne connaissent pas les règles », estime Kirk, 25 ans, supporter de QPR expatrié aux États-Unis. En début de compétition, au moment de la première des trois expulsions du match d’ouverture, un encart parut sur l’écran expliquait aux téléspectateurs ce que signifiait un carton rouge. « Bien sûr que ça nous intéresse, assure Allen, 25 ans, officier de sécurité du Banshee. Parce que l’Amérique nous intéresse. Mais ça nous intéresse une fois tous les quatre ans, comme les Jeux olympiques. Tout comme j’aime bien voir une petite skateuse faire ses débuts. »

À bras le Coor

Pour des débuts, il se trouve, pour ceux qui dormaient, que les États-Unis ont gagné 4-1. Ce fût « le meilleur match depuis des années, estimait Harry à la mi-temps (3-0). J’ai l’impression d’avoir fumé du crack. » En ville, comme partout ailleurs, l’héroïne et le fentanyl ont fait leur trou. Les matchs amicaux de préparation des hommes de Pochettino avaient ressemblé à une lente marche funèbre : trois défaites en cinq matchs contre l’Allemagne, le Portugal et la Belgique, un calendrier de haute adversité qui, sans doute, a rendu un peu plus simple l’opposition du soir. Un homme dit : « Pour être honnête, le Paraguay est probablement aussi l’une des équipes les plus faibles de la compétition… » Un autre répond : « Avec tout le respect, va te faire foutre ».

Bien sûr, les hommes d’ici boivent de la Coor ou de la Bud. C’est au concours de celui qui parle le plus fort, qui pisse le plus clair, qui mange le plus gras. Ils crient. Prenez l’ouverture du score à la 7e minute. À la 7e minute et deux secondes, s’est probablement produit dans tous les bars de ce pays la même chose, au même moment : la foule a commencé à hurler « USA ! USA ! USA ! ». Le poing brandi, les pieds sur leurs pointes, comme s’il fallait péter le plafond. Il y a là-dedans un côté réunion d’homme des cavernes, sans doute parce que l’européen est habitué à plus de créativité dans les chants de supporters. Le « USA » en dit sûrement un peu du rapport des Étatsuniens avec le soccer: il n’a rien de spécifique au football, c’est un cri de ralliement utilisé partout, tout le temps, en sport, en politique, propre à rien si ce n’est à l’américain moyen, qui hurle sa patrie comme si le doute pouvait susciter qu’il vienne d’ailleurs, ce qui est d’ailleurs, au fond, un peu le cas.

« Hydratation break is fucking ruinin’it »

Ce début de Mondial fut aussi l’occasion de voir quelques absurdités : le stade de Los Angeles, par exemple, dépourvu de son naming sur décision de la FIFA, pour des raisons qui lui appartiennent. Ainsi le SoFi Stadium, du nom d’une société financière, fût et sera appelé le « Los Angeles Stadium » pour la durée de la compétition, comme on jouait avec Merseyside Blue sur PES6 et Lance Armstring sur Pro Cycling Manager. The New York Times révélait récemment dans une enquête fouillée que le cahier des charges de la FIFA impliquait aux villes participantes de retirer tous les affichages de marques dans les stades désignés pour la compétition, de même que modifier tous les panneaux de signalisation en ville les faisait figurer, quinze jours avant le début du match d’ouverture.

Quand, à la 13e minute, Infantino apparut sur l’un des treize écrans TV du Banshee, il fût sifflé allègrement. Pendant les deux pauses fraîcheur, il y eût des pubs pour tout ce que l’Amérique compte d’entreprises saines: une pour Lay’s avec Will Ferrell, Coors light, Google, Waymo (des voitures autonomes), Verizon (télécommunications). Personne n’y faisait attention : les hommes étaient occupés à trinquer en se regardant dans les yeux : « pause fraicheur! » « Hydratation break is fucking ruinin’it », râle un mec dans la queue pour les toilettes.

Fin de tournage

Alors que le match touche à sa fin, sur le trottoir d’en face, Lacey, serveuse fatiguée de la pizzeria Pantry Pizza, termine une « journée compliquée » : le nombre de commandes à emporter a augmenté de 25%. Praxash, serveur timide de 42 ans de la supérette alentour, a fait son chiffre d’affaires en chips, sodas et bonbons. Il vient du Népal, a mis le match sur la TV à la place des caméras de surveillance. George, 45 ans dont douze comme pompier, assis dans son camion, assure la distribution en eau d’un immeuble victime d’un saut de tuyauterie, dans le noir le plus absolu, en demandant si « les États-Unis jouent ce soir ».

En réalité, les Étatsuniens sont surtout pris, en ce moment, par un suspense qui leur appartient, celui des finales NBA (Knicks-Spurs), et celui des finales NHL, le hockey sur glace, où les Carolina Hurricanes (Raleigh) et les Golden Knights (Vegas) se disputent la Coupe Stanley. « C’est juste un mauvais timing pour la Coupe du monde », regrette George. L’idée même de regarder le match en streaming sur son téléphone lui semble être la pire des punitions. Au Banshee, le but du 4-1 de Giovanni Reyna siffle le début du rêve d’une Coupe du monde réussie pour les États-Unis autant que la fin de la récré. Le journaliste Griffin Gonzalez, de la chaîne de TV NBC10 Boston, a choisi le bar comme lieu de son direct de fin de soirée. La foule enchaîne les « USA ! USA ! USA !  ». Derrière le comptoir, après avoir coupé le micro et remercié la foule, alors que Griffin Gonzalez quittait le Banshee au milieu d’américains extatiques, personne ne prit le temps de voir la première news qui ouvrait le journal télévisé: « Teen arrested in lemonade stand armed robbery » 2. Bienvenue aux États-Unis.

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Par Théo Denmat, à Boston

Tous propos recueillis par TD.

1. Traduction : « Cette pause pour s'hydrater, ça fout tout en l'air  »
2. Traduction : « Un adolescent arrêté pour un vol à main armée commis à un stand de limonade »


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