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Mircea Lucescu, mourir sur scène

Décédé de manière brutale, après une vie qu’il aura dédiée au football et à la promotion d’un produit roumain de qualité, Mircea Lucescu laisse derrière lui un héritage indélébile. Il était un modèle de vertu, de droiture et d’abnégation pour des générations de footballeurs, quitte à rendre jaloux l’inventeur du terme de « stakhanovisme ». Hommage.
À 80 ans bien entamés, Mircea Lucescu aurait dû être en train de profiter d’une paisible retraite amplement méritée, loin, très loin du tumulte du monde du football. Hélas pour ses proches, pour sa femme Neli et son fils Răzvan, « Il Luce » n’était pas de ceux qui savent se ménager. Tout simplement car il ne l’a jamais voulu. Sa vie entière était dédiée à sa passion et à son amour inconditionnel pour le ballon rond. Il ne vivait que pour transmettre son savoir-faire aux générations futures, il ne vivait que pour laisser une trace et une base de travail. Les hommages du monde entier en témoignent : sa dimension et son influence étaient mondiales.
Si je n’obtiens pas la réussite que j’espère, je vais tomber malade et mourir.
Sa fin tragique, deux semaines seulement après un barrage de Coupe du monde perdu en Turquie sur le banc de la sélection tricolore, « Nea Mircea » l’avait prédit au mois d’octobre, en conférence de presse, après une âpre bataille remportée dans les arrêts de jeu face à l’Autriche (1-0), en qualification : « À mon âge, je n’envie personne, et mon seul focus est la réussite. Réussir ma mission, je ne vis que pour ça. Si je n’obtiens pas la réussite que j’espère, je vais tomber malade et mourir. On a gagné tous les duels aujourd’hui, on n’a pas le droit de baisser la garde et de faire moins bien que ça à l’avenir. Ni vous, en tant que journalistes, ni moi en tant que sélectionneur. On n’a pas le droit ! » Sa dernière bataille, il l’a perdue les armes à la main, ce mardi 7 avril à l’hôpital universitaire de Bucarest, vers 20h30, heure locale, plongeant la Roumanie dans un long et éprouvant deuil national.
Le guide ultime du football roumain
Il suffit d’écouter Gheorghe Hagi, la gorge nouée entre les larmes pendant 4 minutes lors d’une interview téléphonique accordée à TVR Info, ce mardi soir, pour comprendre l’impact de Lucescu sur la vie des gens qu’il a côtoyés au plus près : « Je n’ai pas les mots, il a été comme un père pour moi. Il m’a élevé, il a été mon professeur. Il a dédié sa vie à notre sport et au football roumain. J’avais 18 ans quand il m’a lancé dans le grand bain en sélection, je lui en serai éternellement reconnaissant. Il m’a aussi coaché à Brescia, à Galatasaray. Il restera le plus grand de tous les temps. C’est tellement triste, on avait parlé il y a 3 jours, il allait mieux… Paix à son âme. » Combien de joueurs, devenus entraîneurs ou ambassadeurs du football, l’ont désigné comme “professeur” et “paternel”, avant que « Regele » Hagi, capitaine des Tricolorii sous ses ordres à seulement 20 ans, en fasse de même.
Au-delà de ses 37 trophées majeurs glanés en carrière, qui le placent sur le podium mondial derrière Sir Alex Ferguson et Pep Guardiola, son plus beau titre au palmarès restera sa revanche sur son enfance passée dans une pauvreté extrême, après la guerre, entouré de ses trois frères et de sa sœur. « Mon père était brancardier. Il était analphabète, très sévère, mais il nous a donné une éducation extraordinaire. On était cinq pour un bout de pain, c’est là que j’ai appris que seul le travail me donnerait à manger », a-t-il déclaré à un média de Donetsk. Déjà, alors qu’il était joueur, le natif de Bucarest, se comportait comme le technicien qu’il allait devenir. Toujours à l’affût de nouvelles langues à apprendre, il était ce personnage anachronique, épris de culture, de théâtre, de musées, aux bouclettes noires et aux déboulés saillants sur son aile droite. Des habitudes qu’il ne lâchera jamais, en français dans le texte : « J’aime beaucoup aller à Paris, quand j’ai du temps libre. Je vais voir les expositions de peinture, j’aime bien ça, d’ailleurs je collectionne les peintres roumains de l’entre-deux-guerres. C’est marrant, les musées parisiens, il y a des kilomètres de queue, avec tous ces parapluies… », confiait-il à So Foot, en 2011.

Capitaine de la Roumanie au Mondial 1970, il était le relais du manager et gourou, Angelo Niculescu, inventeur du tiki-taka (sous le nom de temporizare). D’aucuns diraient même que chacun de ses centres faisait mouche. Autoritaire naturellement, cérébral, un organisateur de jeu à la technique impeccable. Le genre de joueur à qui Pelé vint demander son maillot après un succès étriqué de la Seleção (3-2). D’abord entraîneur-joueur à Hunedoara, à la fin des années 1970, prônant un jeu offensif et romantique, le « Maestro » Lucescu démontra tout son flair en dénichant les joueurs roumains de demain : Ioan Andone, Mircea Rednic, Dorin Mateuț, Ioan Petcu, Dorin Nicșa, Romulus Gabor et le regretté Michael Klein. De quoi poser les bases d’une génération extrêmement talentueuse, qu’il entraînera un quinquennat durant en équipe nationale (1981-86), avant de se faire doucement évincer par… le tyran Nicolae Ceaușescu, en pleine lutte pour la suprématie nationale entre le club de l’armée (le Steaua, préféré par le dictateur) et celui de la police politique (le Dinamo, son club de toujours, qu’il entraînait en parallèle depuis 1985). Au-delà des performances exceptionnelles qu’il connaîtra également sur le banc du Dinamo, avec lequel il aura tout connu depuis sa majorité – jusqu’à une demi-finale de Coupe d’Europe des vainqueurs de coupe en 1990 – il s’exportera avec un succès retentissant. Sur le plan humain, d’abord, en Italie, là où le football était à son zénith, avant de mettre la Turquie et l’Ukraine à ses pieds.
Du Bosphore au Donbass : un prophète voyageur
À Brescia, c’est un certain Andrea Pirlo, du haut de ses 15 piges, qui s’est vu promu en équipe première par Lucescu : « Je me suis retrouvé face à des joueurs avec le double de mon âge. Ils me rentraient dedans, sans me ménager une seule seconde. J’en ai eu besoin, c’est comme ça que je suis devenu un homme. » Le virtuose transalpin lui consacrera d’ailleurs un chapitre entier dans son autobiographie, parue en 2014. Un autre de ses anciens élèves, un certain Diego Simeone, a fendu l’armure auprès de Sky Sport, après le décès de son mentor : « À Pise, Lucescu m’invitait très souvent chez lui pour dîner. J’ai démarré dans le foot grâce à lui. Il m’a protégé, je n’étais qu’un gamin. Direct, humble, avec un grand cœur, voilà qui il était. » Malgré un passage moins réussi à l’Inter Milan (1998-99), marqué par un conflit avec un Ronaldo peu discipliné et la dure réalité d’un vestiaire de stars, il revint rappeler à tout le monde son goût de l’impossible, offrant au Rapid Bucarest son premier titre national 32 ans après, flanqué de Bogdan Lobonț et de Răzvan Raț.
C’était le boss, toujours souriant, calme et raisonnable, il donnait les meilleurs conseils et transformait ses hommes en morts de faim.
Après la Turquie, c’est dans le Donbass, avec son fidèle soldat Raț, qu’il aura bâti son bébé : le Shakhtar Donetsk, de Rinat Akhmetov (2004-16). Le club des mineurs de l’est ukrainien est passé d’un relatif anonymat au toit de l’Europe, avec une Coupe de l’UEFA en 2009, sur un modèle qui a fait des émules : l’importation de joueurs brésiliens. Les lusophones aux manettes de l’offensive, avec la touche technique, pendant que les locaux ou Est-européens assuraient l’arrière-garde. Fred, Fernandinho, Darijo Srna, Douglas Costa, Luiz Adriano, Alex Teixeira et Henrikh Mkhitaryan ne sont que quelques noms qu’il a fait décoller. Le butin ? Pas moins de 22 titres, qui lui auront valu d’être adulé, et même citoyen d’honneur de la ville, avant de filer au Zénith Saint-Pétersbourg et de boucler sa riche histoire avec l’Ukraine au Dynamo Kiev (2020-23), en héros, malgré la guerre.

Mais retour dans le temps. Au jeu des chaises musicales avec Fatih Terim, « Il Luce » aura aussi découvert la rive européenne d’Istanbul, où il sera érigé au rang de demi-dieu en seulement 4 ans. Avec Galatasaray, il terrasse le Real Madrid en Supercoupe d’Europe et se fait virer… tout en étant champion. Son président de l’époque, Faruk Süren, décrira plus tard à Gazeta Sporturilor : « C’était le boss, toujours souriant, calme et raisonnable, il donnait les meilleurs conseils et transformait ses hommes en morts de faim ». Au Beşiktaş, il remporte la Süper Lig la saison du centenaire du club, établissant un record de points (85). Pascal Nouma, son élève indomptable chez les Aigles, a récemment salué « celui qui [lui] a montré comment être un guerrier sur le terrain et un homme en dehors ». Pour l’histoire et sa légende, c’est au Inönu, le mythique stade du BJK face au Bosphore, qu’il aura dirigé, le 26 mars dernier, son ultime match ; le 1245e. Ce stade, il y est d’autant plus lié qu’en 2004, alors que le Beşiktaş se serrait la ceinture financièrement, « Mister » renonçait à un an de salaire et à sa dernière année de contrat pour aider le club à moderniser son enceinte, tout en restant dans les clous.
Toute la symbolique des adieux
Revenu sur le banc de la Roumanie après l’Euro 2024, face à la sélection turque qu’il a également coaché dans un contexte difficile (2017-19), il rêvait de terminer sa carrière en mettant fin à une disette qui désespère son peuple – 28 ans sans participation à un Mondial. Mais il ne possédait plus l’équipe qu’il avait bâti au siècle passé. Sa longue étreinte au coup de sifflet final avec Hakan Çalhanoğlu, un autre joueur dont il a façonné la carrière, sonne, après coup, comme un adieu à sa patrie d’adoption. Que son héritage permette à la Roumanie de retrouver, d’ici quelques années, un soupçon de son éclat d’antan. Voilà le meilleur hommage que puisse lui rendre son pays. Toute forme de médiocrité persistante viendrait à l’achever une deuxième fois, et dans son dos. Oui, le football a tué Mircea Lucescu. Mais telle était sa dernière volonté, de mourir debout et sur le terrain. Il ne pouvait en être autrement pour quelqu’un que le sport roi a sorti de la misère. Que la terre lui soit légère. Quant à sa mémoire, en Roumanie, en Turquie ou en Ukraine, son vrai tombeau sera celui des plus grands ; à savoir le cœur des vivants.
Benoît Cauet : « Mircea Lucescu était un peu comme un papa »Par Alexandre Lazar















































