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Mongui, la fabrique de ballons

Par Florian Lefèvre, à Mongui
Mongui, la fabrique de ballons

Dans les montagnes de Colombie, le petit village de Mongui, peuplé de quelque 5000 habitants, s’est fait une spécialité : la fabrication de ballons de foot. On s’y est rendu pour parler cuir et couture avec Edgar Ladino, petit-neveu du pionnier des ballons à Mongui.

Gravir les routes sinueuses du Boyacá, c’est l’assurance de croiser des vaches, des randonneurs qui viennent humer l’air frais des paramos (un écosystème tropical de montagne à la lisière entre la forêt et les neiges éternelles) et des cyclistes qui font la grimace. Pas étonnant que cette région montagneuse de l’est de la Colombie soit une terre de vélo fière de son champion local Nairo Quintana. Perché à 2 900 m d’altitude dans la cordillère Orientale des Andes, le village de Mongui a bien son magasin de vélos, mais il est surtout connu pour autre chose: ses ballons de foot. Avec pas moins d’une trentaine de fabriques de ballons de foot pour autant de points de vente, l’industrie génère 200 emplois pour un peu plus de 4 000 habitants en 2019, ce qui en fait la première source d’emplois et aussi la vitrine du village. L’héritage d’une tradition vieille de 80 ans pas facile à entretenir avec la mondialisation.

Une idée importée du Brésil

À Mongui, Edgar Ladino connaît la genèse de cette histoire mieux que personne. Il est comptable public à la mairie et il administre de l’autre côté de la place du village un mini-musée du ballon. L’homme de 57 ans est le petit-neveu de Froilan Ladino, qui n’est autre que le pionnier de la fabrication de ballons à Mongui.

« Mon grand-oncle a ramené l’idée à Mongui, et, en 1934, les habitants du village ont commencé à coudre le cuir à partir de peaux de porcs découpées »

Sur de vieilles photos jaunies, on remarque chez Froilan des yeux plissés et une mâchoire carrée semblables au visage de son petit-neveu Edgar. Tout commence au début des années 1930 quand le jeune Froilan se retrouve au Brésil pour faire son service militaire. À Manaus, le Colombien remarque ces prisonniers assignés à la fabrication de ballons pour les écoles de la région et apprend à coudre des ballons en les regardant. Dès lors, celui qui était promis à une vie d’agriculteur voit son futur dans le commerce du ballon. « Mon grand-oncle a ramené l’idée à Mongui, et, en 1934, les habitants du village ont commencé à coudre le cuir à partir de peaux de porcs découpées » , raconte aujourd’hui Edgar, en désignant de vieux morceaux de cuir qui formaient des patrons prêts à être assemblés pour former un ballon.

« Le samedi était le jour où le commerce marchait fort. Avec l’argent reçu pour les ballons, les artisans achetaient les produits du marché »

Les décennies suivantes, Froilan Ladino creuse son sillon et s’installe même à Bogota, la capitale de la Colombie, une position stratégique pour vendre des ballons dans tout le pays, avant de passer le relais plus tard à son neveu, c’est-à-dire le père d’Edgar. « Le samedi, les artisans venaient voir mon père, reprend Edgar Ladino. À partir de 6 h du matin, ils formaient une queue devant la maison afin de remettre la dizaine de ballons qu’ils avaient cousus pendant la semaine et recevoir en retour leur salaire et les morceaux de cuir à coudre pour la semaine suivante. Le samedi était le jour où le commerce marchait fort. Avec l’argent reçu pour les ballons, les artisans achetaient les produits du marché. »

« Avant, c’était plus rentable… »

L’âge d’or de l’industrie du ballon à Mongui se situe dans les années 1970. Les usines génèrent alors un millier d’emplois, soit un par famille à une époque où le village comptait 7 000 habitants. À cette époque, la fabrication de ballons est assignée aux femmes et peut aussi être une activité secondaire pour les hommes en complément de la journée de travail dans les champs de pommes de terre ou de maïs du coin. Ricardo Rodriguez, 56 ans, homonyme du joueur de l’AC Milan, a appris à coudre des ballons par sa mère quand il avait neuf ans. Devenu commercial, il nous montre dans le musée du ballon comment il fabriquait des ballons étant jeune. « Tu as besoin d’un pied de table, une aiguille, du nylon et de la cire que l’on frotte au nylon et que l’on va coudre sur le cuir. Un ballon cousu à la main demande trois à quatre heures de temps. Mais, avant, c’était plus rentable » , note Ricardo, un brin nostalgique.

« À l’époque, les ballons du championnat venaient d’ici, reprend son ami Edgar. Mongui vendait des ballons au Venezuela, en Équateur… »

« Un ballon cousu à la main demande trois à quatre heures de temps. Mais, avant, c’était plus rentable. »

Depuis, les temps ont bien changé. Fournisseur officiel du championnat professionnel de Colombie, la marque Golty a encore un atelier dans le village, mais c’est une exception, car la majorité des usines Golty se situent au Pakistan, où ô surprise, la main-d’œuvre est moins chère. D’ailleurs, c’est aussi au Pakistan qu’Adidas fait fabriquer les ballons officiels de la Coupe du monde. La mondialisation et les progrès de la technologie sont passés par là. Pourquoi coudre à la main des ballons quand, de nos jours, une usine de 45 employés peut fabriquer 900 ballons par jour à la chaîne avec des machines ? À Mongui comme ailleurs, les ballons vulcanisés (la vulcanisation est un processus chimique qui permet d’assembler les morceaux de synthétique qui forment la surface extérieure du ballon autour d’une sphère en latex) ont remplacé les ballons cousus à la main.

« De la première étape, qui consiste à gonfler une sphère en latex et l’entourer de polyester, jusqu’au contrôle de qualité du ballon, le ballon nécessite trois à cinq jours de fabrication selon la qualité du ballon »

Dans l’atelier de l’entreprise Arcueros, trente ouvriers répètent toute la journée leurs tâches. Certains se dédient à la découpe et à la sérigraphie des morceaux synthétiques, d’autres apposent dessus le design propre au ballon, d’autres encore s’occupent d’assembler les formes de synthétique sur la sphère en latex avant de passer le tout dans une machine pour donner du relief au ballon… « De la première étape, qui consiste à gonfler une sphère en latex et l’entourer de polyester, jusqu’au contrôle de qualité du ballon, le ballon nécessite trois à cinq jours de fabrication selon la qualité du ballon » , précise Sandra, employée à la boutique qui jouxte l’atelier. Un délai qui s’explique car le mastic (une sorte de pâte plastique) utilisé pour coller les morceaux de synthétique doit être séché plusieurs fois.

Des ballons mythiques

Même si les ateliers de Mongui ne fabriquent plus les ballons officiels du championnat de Colombie, les boutiques du village restent une mine d’or pour trouver les ballons replica mythiques des diverses Coupe du monde. À commencer par le Telstar, le ballon du Mondial 1970 (au Mexique), appelé ainsi car il ressemblait avec ses facettes noires et blanches au satellite de télécommunications « Telstar 1 » qui fut mis en orbite quelques années plus tôt. Avant de quitter le musée, Edgar Ladino contemple les ballons des Coupe du monde. Les ballons qui ont ses faveurs sont les anciens, forcément, car ce sont ceux qui étaient cousus à la main. « « L’avantage d’un ballon vulcanisé, c’est qu’il est vraiment rond et davantage imperméable à l’eau qu’un ballon cousu à la main, reconnaît-il, avant de pointer le ballon en cuir du Mondial 1930, le tout premier. Mais celui-ci a quelque chose que n’ont pas les ballons vulcanisés : au toucher, c’est une merveille, il est doux, pourtant, plus personne ne l’achète… Les gens préfèrent les nouveaux ballons. »


L’évolution des ballons lors des Coupes du monde

1930. T-Shape & TientoÀ l’origine, le ballon est en cuir et assemblé par des lacets. Chose étonnante, non pas un, mais deux ballons distincts sont utilisés lors de la première Coupe du monde. L’Uruguay – pays organisateur – et l’Argentine – son voisin – ont chacun le leur. Deux ballons avec un point commun : s’il pleut, il est vite gorgé d’eau et la partie devient un calvaire.

1938. AllenLa troisième Coupe du monde qui se déroule en France voit l’apparition du système de la valve. Dès lors, plus besoin de découdre le ballon à chaque fois que l’on a besoin de le regonfler. Il suffit d’une pompe et d’une aiguille. Ou d’aller chez Decathlon.

1970. TelstarPour la première fois, la Coupe du monde qui se déroule au Mexique est diffusée en couleurs. Pour la première fois, aussi, le ballon adopte la forme géométrique dite de l’icosaèdre tronqué avec ses 32 faces. Et le ballon devient bicolore – noir et blanc –, car c’est plus télévisuel… et beaucoup plus classe.

1978. Tango RosarioLa Coupe du monde en Argentine coïncide avec l’apparition du design dit des « triades » : 20 formes noires qui forment sept grands cercles sur le ballon. Une identité qui va se perpétuer jusqu’à l’édition 1998 en France.

2002. FevernovaRévolution ! Au revoir les « triades » , en 2002, le design novateur très coloré s’inspire de la culture asiatique pour cette Coupe du monde en Corée du Sud et au Japon. Surtout, le ballon est doté d’une mousse syntactique qui rend le ballon flottant et imprévisible pour les gardiens.

2018. Telstar 18Retour aux bases, le ballon de la Coupe du monde en Russie s’inspire du design du « Telstar » de 1970. Mais, comme d’habitude lors des dernières éditions, ce ballon doté d’une technologie qui le rend hyper léger n’est pas forcément bien accueilli par les gardiens. Pas vrai, David de Gea ?

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Par Florian Lefèvre, à Mongui

Article initialement paru dans SO FOOT CLUB #55

Tous propos recueillis par FL.

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