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« On ne pouvait pas les presser » : comment l’Espagne use ses adversaires grâce à la possession

En 2018 et en 2022, l’Espagne s’est cassé les dents en huitièmes de finale à cause d’une possession beaucoup trop stérile. Depuis l’arrivée de Luis de la Fuente, elle cherche toujours à confisquer le ballon, mais arrive à trouver la faille par un dynamisme constant. Si bien que cette passe à dix mouvante permet de crever les défenses adverses.
Aucun international n’oublie sa première sélection. Surtout quand il n’en compte qu’une seule. Surtout quand c’était contre l’une des meilleures équipes de l’histoire. « Je m’en souviens très bien, évidemment. En face, il n’y avait que des joueurs du Real ou du Barça, il y avait David Villa, Fernando Torres, Busquets, Iniesta, Xavi, Xabi Alonso, Fábregas… », énumère Michaël Ciani, 16 ans après sa première et unique cape avec les Bleus. À quelques mois de la première étoile espagnole et du drame de Knysna, la Roja s’amusait des Français (0-2, « presque un bon résultat », selon l’ancien défenseur de Bordeaux) et continuait la révolution commencée en Catalogne. Avec 63 % de possession ce soir-là, la formation de Vicente del Bosque avait fait tourner celle de Raymond Domenech en bourrique. Avant de mettre le monde à ses pieds.
La kryptonite du pressing
Depuis le Mondial sud-africain, l’Espagne confisque le ballon à l’écrasante majorité de ses adversaires, mais pas toujours avec la même réussite. Parfois morte avec ses idées entre 2014 et 2022, elle ne s’est pas reniée avec Luis de la Fuente sur le banc, en témoignent les 63 % de possession (68,3 % sur l’ensemble de la compétition, soit le plus haut total, même si on reste loin des 75 % des deux dernières éditions) et 629 passes contre l’Autriche. Prostré sur son banc, Ralf Rangnick, mage du gegenpressing, n’a pu que constater que ses troupes couraient dans le vide, incapables de mettre fin aux circuits espagnols incessants. « Même en essayant de mettre de l’intensité, c’est difficile de leur prendre le ballon sans faire faute. Ils font tourner la balle au milieu, derrière, donc tu montes, et ils te prennent dans le dos », analyse Ioánnis Koúsoulos, milieu chypriote, ayant désespérément tenté de gêner Rodri, Gavi et compagnie durant un match de qualif terminé par un score de tennis (6-0). Trois ans plus tard, Rangnick pousse le parallèle avec la balle jaune plus loin. « On a vu à quel point il est difficile de jouer contre l’Espagne, avoue face à la presse le sélectionneur autrichien en débrief de la rencontre. Pousser cet adversaire à la faute ou espérer qu’il commette ce qu’on appelle au tennis des fautes directes, cela n’a aucun sens car il n’en commet tout simplement pas. »
À la mi-temps, on s’était dit qu’il fallait leur rentrer dedans, mettre plus d’intensité, être plus proche du porteur du ballon, mais ce n’était pas possible, ça jouait trop vite. Dès qu’on s’approchait, il n’était déjà plus en possession de la balle.
La Roja version Luis de la Fuente a retrouvé les vertus de son aîné : garder le ballon pour ne pas se mettre en danger défensivement, tout en imposant des mouvements effrénés pour donner le tournis à l’adversaire. « C’est un redoublement de passes, puis ça change de côté, encore et encore. Il n’y avait que des joueurs qui s’entendaient parfaitement et qui bougeaient dans tous les sens. On ne pouvait pas les presser pour récupérer le ballon parce qu’ils bougeaient tout le temps », se souvient Michaël Ciani.

Au vu de la prestation contre l’Autriche et de l’ensemble de l’Euro 2024, ce n’est donc pas un blasphème de comparer la bande de Pedri et celle de Xabi Alonso. « À la mi-temps, on s’était dit qu’il fallait leur rentrer dedans, mettre plus d’intensité, être plus proche du porteur du ballon, mais ce n’était pas possible, ça jouait trop vite, en une touche ou deux touches maximum. Dès qu’on s’approchait, il n’était déjà plus en possession de la balle », témoigne Ciani, quand Koúsoulos assure que « cette équipe (actuelle) est au-dessus techniquement, mais aussi physiquement, elle t’use en te faisant courir », prenant pour exemple les quatre buts chypriotes encaissés après la 70e.
Fatigue physique et psychologique
« Je suis d’ailleurs convaincu que courir 90 minutes après le ballon, ça fatigue. Et il devient compliqué avec la fatigue pour les adversaires de garder leurs cages inviolées », prophétisait Andrés Iniesta durant l’Euro 2016. « Il a tout dit, s’exclame l’ancien défenseur central français. C’est épuisant physiquement, mais surtout psychologiquement. Avoir un temps de possession très court, puis courir derrière le ballon, ça te fait perdre en lucidité, tu vas forcément faire des erreurs de placement, tu vas être en retard sur des interventions. Ils exploitent cette faille-là pour accélérer le jeu. C’est une préparation qui sert à te piquer au bon moment. » L’Espagne lasse son adversaire, sans trop s’employer pour autant car, avec 143,6 mètres, elle est l’équipe qui sprinte le moins du Mondial. Encore une similitude entre les deux générations, mais un léger bonus pour l’actuelle : Lamine Yamal. « Il n’avait pas marqué contre nous, mais c’est un poison. Il court beaucoup, on doit être plusieurs pour le contenir », souffle Koúsoulos, encore épuisé. Face à l’Autriche, le crack n’a pas été décisif non plus, mais il a plus que participé à faire souffrir la défense, Konrad Laimer en tête.

Certains ont bien tenté d’attendre l’Espagne dans sa surface, n’exerçant pas le moindre pressing et n’attendant qu’une frustration adverse au fil des minutes. En ouverture de ce Mondial, le Cap-Vert a notamment fait craquer le champion d’Europe en titre (0-0). Une prouesse qui en appelle d’autres ? « Il faut compter sur des exploits défensifs, que le gardien soit en feu, ce n’est pas si facile. Courir 90 minutes sans ballon est trop difficile. On aura toujours plus de facilités à courir avec le ballon que sans, il y a beaucoup plus de motivations », estime le Chypriote. L’Espagne de 2010 avait justement fait perdre le sourire à beaucoup d’équipes en confisquant le ballon, au risque d’ennuyer les téléspectateurs. Le comble d’une formation théoriquement offensive restée dans les mémoires comme le vainqueur le moins prolifique (8 buts en sept matchs). « Ce sont des Footix qui se plaignent de ça, ils veulent du spectacle, mais ils ne se rendent pas compte que tout est maîtrisé avec l’Espagne. Tactiquement, elle ne perdait jamais la balle et finissait par gagner, c’était super bien joué », défend Ciani. En 2026, la Roja maîtrise autant le contrôle que la furia offensive et pourrait marquer autant les esprits que les cœurs.
Gavi prend la défense de Cristiano RonaldoPar Enzo Leanni
Propos recueillis par EL, sauf mention.


















































