Lamine Yamal, dont le nom traverse désormais les frontières, peut devenir champion du monde ce dimanche deux ans après avoir conquis l’Europe avec l’Espagne. Derrière le footballeur, le numéro 19 espagnol est surtout l’incarnation de Rocafonda, son quartier à Mataró, et le visage de la Catalogne moderne. Reportage sur un béton qu’il connaît par cœur.
« Malfamé », « dangereux », « délaissé », « pauvre », beaucoup d’adjectifs négatifs entourent le quartier de Rocafonda et ses 11 000 âmes. Située sur les hauteurs de Mataró, la capitale du Maresme, à une trentaine de kilomètres au nord est de Barcelone, les édifices colorés qui forment Rocafonda restent tout de même loin des préjugés qui lui sont adossés lorsque l’on s’y promène, même si près de 50 % de la population vit sous le seuil de pauvreté édicté par l’Institut national des statistiques et que des heurts éclatent parfois. À quelques heures de la finale du Mondial, pas de bagarre à l’horizon, où les drapeaux espagnols sont légion aux fenêtres des immeubles. Dans les rues, plusieurs maillots espagnols, barcelonais et un seul flocage : Lamine Yamal, l’enfant du barrio.
La fierté de tout un quartier
Pour savoir si vous êtes bien arrivés à Rocafonda, il suffit de regarder autour de soi et de voir à quel point le nombre 304 est partout. Un nombre rendu célèbre dans le monde entier par le prodige local, Lamine Yamal Nasraoui Ebana de son nom complet, grâce à sa célébration devenue iconique ou encore le bandeau qu’il porte désormais en match orné du 304 et du nom de son quartier. Une référence directe au code postal de Rocafonda : 08304, là où bien avant de briller aux États-Unis ou sur les terrains de Liga, il a émerveillé les habitants de son quartier. La dalle bétonnée, au-dessus du terrain synthétique du CF Rocafonda, garde encore la trace de ses exploits, tout comme les autres jeunes de son âge avec lesquels il tapait le cuir le week-end en revenant de la Masia. À l’instar d’Ayoub, la vingtaine à peine fêtée, qui continue de se rendre au terrain une fois que le mercure est redescendu à une température supportable pour l’organisme : « J’ai beaucoup joué avec lui ici. Quand il était petit, nous savions déjà qu’il jouait au Barça, mais on sentait qu’il allait percer. On sentait qu’il allait percer, mais on ne s’attendait pas à ce que ça arrive si tôt», témoigne le jeune homme.
La dalle bétonnée qui a vu les premiers pas de footballeur de Lamine Yamal dans son quartier de Rocafonda.
Pour les plus jeunes aussi, Lamine, comme il est appelé dans le quartier, est un modèle, notamment pour Aaron, 10 ans, qui tente d’imiter son idole à chaque touche de balle sous l’œil protecteur de sa mère Elisabeth : « C’est un modèle à suivre. Je suis content parce que c’est dans ce parc qu’il s’entraînait. » Un modèle aussi pour les parents, dixit la maman : « Lamine est un garçon très humble, espérons qu’il le restera et qu’il se souvienne de ses origines et d’où il vient surtout, que les enfants voient en lui un exemple pour leur propre avenir. Ils veulent tous l’imiter. Mon fils, par exemple, il veut tout avoir comme lui.» La figure de Lamine est omniprésente à Rocafonda, comme l’explique Xavi, professeur de latin au lycée du quartier : «Les élèves viennent tous en maillot, que ce soit celui du Barça ou celui de l’équipe nationale, ils ont tous, à 100 %, le flocage Lamine Yamal. »
En apportant son soutien médiatique, en devenant célèbre, il contribue à changer l’image du quartier et de ses habitants. Rocafonda passe ainsi du statut de quartier marginal ou pauvre à celui du quartier du meilleur joueur du monde.
Ayoub, habitant de Rocafonda qui tapait la balle avec Lamine Yamal
Le numéro 19 de l’Espagne s’avère également le meilleur ambassadeur de son quartier. « Nous en sommes fiers, rien que par sa présence, par ses commentaires à notre égard, il nous aide déjà, rappelle Ayoub. Après tout, c’est un quartier exposé au risque de pauvreté, où les gens se lèvent chaque jour pour gagner leur pain, ça fait la différence. En apportant son soutien médiatique, en devenant célèbre, il contribue à changer l’image du quartier et de ses habitants. Rocafonda passe ainsi du statut de quartier marginal ou pauvre à celui du quartier du meilleur joueur du monde.»
Même son de cloche du côté de Carolina, attablée au Bar 2018, à quelques encablures de celui toujours tenu par l’oncle de Lamine Yamal, fermé depuis la semaine dernière pour cause de déplacement aux États-Unis. « Nous sommes fiers qu’il joue avec la Roja et qu’il célèbre en faisant le 304. Il a donné un nom au quartier dans les médias. Il faut aussi savoir que ce quartier a beaucoup changé, s’émeut-elle tout en tapotant sa canette de Fanta. Il y avait tout à une époque, puis on a perdu beaucoup de commerces, il s’est dégradé petit à petit. Ce que je veux dire par là, c’est que le fait que Lamine fasse connaître Rocafonda contribue aussi beaucoup à redorer l’image du quartier et à ce qu’il ne soit plus uniquement considéré comme un quartier conflictuel. »
Le bar à Rocafonda tenu par l’oncle de Lamine Yamal.
Allégorie du catalanisme moderne
Érigé dans les années 1960 pour loger les ouvriers arrivant principalement d’Andalousie et d’Estrémadure pour travailler dans les usines textiles catalanes, Rocafonda a accueilli au fil des décennies de nouvelles vagues d’immigration venue de l’étranger, en particulier du Maghreb et d’Amérique latine à partir des années 1990, qui aujourd’hui représente près de la moitié de la population du barrio. Lamine Yamal a débarqué dans ce monde à Esplugues de Llobregat, dans la banlieue de Barcelone, d’un père marocain, Mounir Nasraoui, et d’une mère née en Guinée équatoriale, Sheila Ebana, avant que la famille ne vienne s’installer à Rocafonda. Une trajectoire catalane comme tant d’autres, comme le rappelait dans son travail Jaume Vicens Vives, historiographe catalan du XXe siècle : « La Catalogne était une terre de passage, et c’est ce qui l’a façonnée, car c’est une région marquée par le métissage. » Un discours confirmé par Josep María Solé I Sabaté, historien catalan : « Pour des raisons économiques, culturelles et historiques, la Catalogne a toujours accueilli des immigrés et ces immigrés se sont progressivement intégrés. Dans notre engagement comme nation, nous devons faire en sorte que cette immigration participe à notre vie, sous tous ses aspects, y compris, logiquement, à l’école et dans la culture catalane. »
Pour des raisons économiques, culturelles et historiques, la Catalogne a toujours accueilli des immigrés.
Josep Maria Solé I Sabaté, historien
Alors que la Rojigualda (le drapeau espagnol) règne en maîtresse dans les rues de Rocafonda, contrairement à la Senyera (le drapeau catalan), Lamine Yamal se révèle être le parfait représentant d’un gamin qui a grandi dans la grande couronne barcelonaise, catalan de culture mais loin des agitations indépendantistes qui ont pu caractériser la vie sociale et politique de la région au mitan des années 2010. Le barrio est loin d’être un point névralgique du nationalisme catalan, comme en témoignent Carolina et Xavi : « La périphérie de Barcelone n’est pas aussi favorable à l’indépendance que les villages de l’intérieur de la Catalogne, qui le sont beaucoup et qui ne supporteront pas la sélection dimanche. Mais Mataró n’est pas vraiment indépendantiste et Rocafonda non plus.»
Cette situation se retranscrit lors des différentes élections, comme ce fut le cas en 2024 à l’occasion de celles au Parlement de Catalogne. Si à Rocafonda le taux d’abstention reste élevé avec 55,90% d’électeurs qui ne se sont pas rendus aux urnes, contre 44% dans le reste de la ville selon les données de la Generalitat de Catalunya, ce sont les forces de gauche non indépendantistes qui sont arrivées en tête dans le quartier. Le Parti socialiste catalan a recueilli plus de 42% des suffrages exprimés, suivi par le parti de droite Partido Popular (14,54%) et d’extrême droite Vox (12,71%).
À Rocafonda, les drapeaux espagnols fleurissent au fur et à mesure que la finale face à l’Argentine approche.
La posture du joueur de 19 ans reste pourtant particulièrement scrutée et ciblée dans le reste de l’Espagne, en partie par les milieux conservateurs, comme le rappelle Solé I Sabaté : « L’espagnolisme doit s’adapter à cette nouvelle société plurielle qui se développe en Espagne sous l’effet de l’immigration. Cela ne les dérange parce que Lamine est une personne issue de l’immigration qui ne le cache pas, qui ne cache pas sa religiosité, qui ne fait pas non plus tout ce qu’on attend d’elle, qui revendique son quartier, par ses gestes, et qui, en plus d’être intégré, adopte une attitude catalane, normale et ordinaire ; elle s’exprime davantage en espagnol, mais si elle doit parler catalan, cela ne lui pose aucun problème. » Qu’importent la nationalité, l’origine sociale ou professionnelle, ce dimanche à 21 heures, tout un quartier, une ville, une région et un pays vibreront au rythme des accélérations du génie de Rocafonda, en rêvant d’une deuxième étoile pour la Roja. Quelques années seulement après que le deuxième au classement du Ballon d’or 2025 a frappé son dernier ballon sur la dalle bétonnée de la Ronda Rafael Estrany, où une fresque en son honneur observe désormais les parties de ses successeurs.
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