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  • Italie – 15 octobre 1967 – Le jour où…

Gigi, la mort trop tôt

Par Régis Delanoë
Gigi, la mort trop tôt

Luigi « Gigi » Meroni était à la fois George Best, Éric Cantona et Al Pacino. Un pur artiste du ballon, un héros de ce Torino maudit, le plus beau footballeur italien des sixties. Il est mort le 15 octobre 1967, à 24 ans, fauché par une Fiat conduite par un futur président du club turinois.

Il est 22h40 ce 15 octobre 1967, il y a très exactement 48 ans, quand le cœur de Gigi Meroni cesse définitivement de battre. On est dimanche, soir de la Domenica Sportiva, l’émission culte de la Rai. Le présentateur Enzo Tortora apprend en plein direct la nouvelle de l’accident fatal dont est victime le joueur du Torino, mais il s’abstient d’en parler. Ce n’est que le lendemain que l’Italie se réveille avec cette terrible perte, celle d’un champion fantasque, hors du commun, qui divise un pays encore très marqué à l’époque par le conservatisme religieux. Les circonstances de l’accident sont désormais connues. Meroni était accompagné par son coéquipier et grand ami Fabrizio Poletti. Les deux larrons venaient de gagner avec le Torino quelques heures avant à domicile face à la Sampdoria 4-2. Ils avaient rendez-vous avec leurs compagnes. Ils garent leur véhicule le long du très fréquenté Corso Re Umberto, une deux fois deux voies. Pour rejoindre le bar Zambon, situé en face, ils doivent traverser. Il pleut, la nuit tombe, c’est dangereux, mais ils s’engagent. C’est alors que surgit une Fiat 124 conduite par un jeune étudiant en médecine de 19 ans nommé Attilio Romero. Il est fan du Torino, il a assisté au stade au match face à la Samp’, sur un mur de sa chambre est accroché un poster à l’effigie de Meroni. Ce dernier est percuté et projeté violemment sur l’une des voies en sens inverse de la circulation, où déboule un autre véhicule, une Lancia Aprilia. C’est ce second choc qui sera fatal au joueur de 24 ans, tandis que son coéquipier Fabrizio Poletti s’en tire avec de légères blessures. Meroni est mort avant d’arriver à l’hôpital, et 20 000 personnes assistent à ses obsèques. Le dimanche suivant, hasard du calendrier, c’est jour de derby turinois. Dans un état second, les Grenats cartonnent le rival 4-0, du jamais vu. Et puis rideau, il faut composer avec le traumatisme de cette perte, faire comme si ce club n’était pas maudit, continuer la saison et tenter d’oublier. À tel point qu’aujourd’hui, en dehors de l’Italie, plus beaucoup de monde ne sait qui était Gigi Meroni, probablement le plus artiste des joueurs des sixties, en tout cas avant que n’émerge en Angleterre le talent de George Best.

Gigi Meroni ou Frank Serpico

Meroni est né à Côme en 1943, au début de la période de l’ultra domination du Torino dans le football transalpin (cinq titres entre 1943 et 1949), domination stoppée tragiquement par la tragédie aérienne du Superga qui emporte toute l’équipe le 4 mai 1949. Pour en revenir à Meroni, lui aussi est touché par le drame. Orphelin de père à 2 ans, il est élevé dans un milieu très modeste par sa mère et commence sa carrière de footballeur dans le club de sa ville, avant de partir au Genoa, puis de signer en 1964 au Torino pour une somme record à l’époque pour un joueur de son âge : 300 millions de lires d’indemnités. Ailier droit spécialiste des dribbles et des feintes, il hérite du surnom de « farfalla granata » , le papillon grenat qui papillonne aussi bien sur le terrain qu’en dehors, où il se fait vite remarquer par son mode de vie radicalement différent de la norme des footballeurs de l’époque. Comme Cantona des décennies plus tard, il aime la peinture, surtout le dimanche soir, après le match du week-end, pour retrouver calme et sérénité. Comme Best, il aime les femmes et tombe amoureux de Cristina Uderstadt, une Italo-Polonaise qu’il fréquente sans qu’ils soient mariés – une rareté dans l’Italie de l’époque – et dont il reste l’amant après qu’elle a finalement été contrainte par sa famille à s’unir à un autre. Comme Frank Serpico, le personnage qu’incarnera quelques années plus tard Al Pacino dans le film éponyme de Sidney Lumet, il arbore un style très « libre » : cheveux longs et moustache qui cède vite place à une barbe qui le fait devenir le « beatnik du football » .

Victime fatale du futur président du Torino

Cette réputation d’original qu’il entretient plus qu’il ne cache lui coûte d’ailleurs sa place en sélection. Malgré son talent, il ne dispute que six matchs avec l’équipe nationale, dont un seul à l’occasion du piteux Mondial 66 où l’Italie, minée par les tensions entre Milanais et Intéristes, se fait humilier par la Corée du Nord à Middlesbrough. C’est avec le Torino qu’il s’amuse le plus et épate le public, numéro 7 sur le dos, les chaussettes toujours baissées. À Torino, on lui pardonne ses frasques (il se balade dans les rues de la ville avec une Fiat Balilla des années 30 repeinte couleur or), on accepte sa vie de bohème du moment qu’il reste bon sur la pelouse, comme lorsqu’il marque le but d’une victoire historique à San Siro face à l’invincible Inter d’Helenio Herrera. Quand une rumeur l’annonce partant pour la Juve, des supporters du Torino ouvriers chez Fiat décident de faire grève pour faire plier la famille Agnelli. Le 15 octobre 1967, Gigi l’amoroso dispute face à la Samp’ le 145e match de sa carrière en Serie A. Son dernier. Le plus incroyable est encore à venir. Bien des années plus tard, Attilio Romero, le jeune homme qui l’avait percuté sur le Corso Re Umberto, remis du traumatisme d’avoir contribué à la mort de son idole, s’oriente finalement vers des études de science politique. Il entre à la Fiat, devient porte-parole de Gianni Agnelli et finit par devenir président du Torino en 2000. Un mandat qui se terminera mal, par la faillite du club en 2005.

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Par Régis Delanoë

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