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Le jour où la fac de Coimbra a défié le Benfica d’Eusébio

Un an après Mai 68 en France, une violente crise étudiante éclate au Portugal. Démarrée à l’université de Coimbra, la lutte contre le régime atteint son paroxysme le jour où l’équipe de la fac se qualifie pour la finale de coupe, contre le Benfica d’Eusébio.

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L’ambiance est tendue pour cette finale de Coupe du Portugal 1969. En ce 22 juin, près de 70 000 spectateurs remplissent le Stade national du Jamor, à Lisbonne, où les étudiants de l’Académica de Coimbra défient le Benfica de Simões, Coluna et Eusébio. « Nous sommes entrés à pas lents et avec la cape ouverte en signe de deuil académique pour montrer notre solidarité » , se remémore le milieu visiteur Rui Rodrigues. Dès le début du match, dans le kop des supporters de l’Acamédica, pancartes et banderoles font leur apparition. Elles réclament « moins de police » ou « l’université pour le peuple » , et passent de main en main pour déjouer les saisies des forces de l’ordre. Alors que plus de trente mille tracts sont lancés pendant la rencontre depuis les tribunes, au coup d’envoi, Antonio Simões, ailier du Benfica, questionne son vis-à-vis Mario Campos : « Mais pourquoi l’Académica est en deuil? » Signe que la censure du régime a bien fonctionné, puisque depuis deux mois, une crise étudiante secoue la ville de Coimbra et défie le gouvernement autoritaire de Marcelo Caetano. « On manifestait pour dénoncer les entraves à la liberté, les problèmes dans l’enseignement, les inégalités sociales extrêmement graves, les problèmes d’émigration et les guerres coloniales » , énumère José Belo, défenseur central, en référence au quelque un million quatre cent mille Portugais ayant choisi le chemin de l’expatriation au cours des années 1960 et 1970, pour fuir une situation sociale dramatique et la perspective d’aller combattre en Angola, en Guinée-Bissau ou au Mozambique.

« J’ai examen d’allemand demain... »


Si depuis 1933, et l’instauration de la dictature militaire de l’Estado Novo, la ville de Coimbra, centre universitaire du pays, est en première ligne dans la contestation, c’est en avril 1969, le 17, à l’occasion de l’inauguration d’un bâtiment par le président de la République, que la révolte explose. Ce jour-là, Alberto Martins, président de l’Associação Académica de Coimbra (AAC), organisation étudiante, entend exprimer les revendications de ses camarades. « Je me suis levé au milieu de la salle et j’ai demandé à Américo Tomas (président de la République, N.D.L.R.) de me donner la parole. » Demande rejetée. Dans la nuit, aux alentours de 2 heures du matin, Alberto Martins est arrêté alors qu’il sort des locaux de l’AAC. Dans la foulée, des dizaines d’étudiants se massent devant le siège de la Pide – la police politique – pour demander sa libération. La riposte est violente. Graça Nunes, alors étudiante de la faculté de lettres, se souvient : « Ça a été terrifiant, la police a lâché les chiens. Il y a eu de nombreux blessés, l’un d’entre eux était dans un état grave. » En signe de protestation, l’AAC vote en assemblée générale au cours du mois de mai le deuil académique et la grève aux examens. La section football de l’AAC, composée d’étudiants et de lycéens, n’y échappe pas et s’engage dans la lutte. « Si on regarde l’équipe de la finale de 1969, huit sont diplômés sur les onze » , recense José Belo. « Au jour le jour, nous étions camarades de classe et donc ensemble dans la lutte » , étaye le gardien Viegas, étudiant en ingénierie à l’époque.

« On insultait les policiers. Ils ne pouvaient pas nous arrêter, sinon c’était la révolte. »
Pour de nombreux joueurs, en fait, le football est un moyen de poursuivre des études souvent réservées à une minorité. Il est même loin d’être une priorité pour ces étudiants, « toujours prêts à faire la fête » , selon l’avant-centre Manuel Antonio, aujourd’hui chef de service à l’hôpital. Signe de cette décontraction, lorsque, en 1967, un journaliste demande à Artur Jorge s’il pense au titre, l’attaquant aura cette réponse géniale : « Quel titre ? J’ai examen d’allemand demain... » Sportivement, l’AAC sort pourtant d’une période dorée avec une deuxième place en championnat en 1967, et fait même ses débuts européens en octobre 1968 face à l’Olympique lyonnais en coupe des villes de foires, avec un football fait de passes rapides et de compensations. « Les conditions de l’Académica ne permettaient pas d’avoir une préparation physique aussi développée que dans les autres clubs. Ils avaient une plus grande réflexion. C’était une démocratie footballistique » , témoigne Fernando Mexia, supporter historique du club. Un « pré-football total » , ose même l’entraîneur Francisco Andrade.

Meeting au stade du Jamor


Hasard du calendrier, le pic de la crise étudiante coïncide avec le début de la coupe. À l’époque, cette dernière est organisée en mai et juin. Chaque tour est l’occasion pour les joueurs de Coimbra d’afficher leur solidarité avec leurs camarades en lutte. En quarts de finale retour, face au Vitória Guimarães, ils respectent ainsi quelques secondes de silence, avant de s’imposer 5 à 0. En demies, face au Sporting Portugal, les étudiants choisissent cette fois de porter un brassard noir. Une initiative qui pousse la Fédération à interdire tout changement d’équipement. Qu’à cela ne tienne, au match retour, dans leur stade du Calhabé, les joueurs contournent la censure en arborant un adhésif blanc barrant l’écusson du club, avant de se qualifier grâce à un but de Manuel Antonio, déjà meilleur buteur du championnat 1968-1969. Cette finale, Mario Campos la voit comme la « cerise sur le gâteau de grandes manifestations étudiantes » . Luis Eugénio, lui aussi médecin à l’hôpital de Coimbra, va lui plus loin, estimant que le football, est alors « la seule manière d’exporter la crise et de la rendre visible du pays » .

Le régime semble partager l’analyse : la transmission en direct de l’événement est annulée, le président de la République ne fait pas le déplacement et le stade national du Jamor est quadrillé par la police. « On voyait les Pides passer avec nos camarades arrêtés, se souvient Manuel Antonio. On les insultait. Nous, ils ne pouvaient pas nous arrêter, sinon il n’y avait pas de match et c’était la révolte. » Car les supporters de l’AAC sont venus en nombre et improvisent même un cortège dans le centre-ville de Lisbonne la veille de la finale. Dans son discours d’avant-match, Francisco Andrade souligne le caractère politique de cette finale : « Nous pouvons être ceux qui ont ouvert une fenêtre alors que tout était fermé. » Malgré la nervosité, l’équipe de Coimbra parvient à résister au double champion d’Europe 1961 et 1962, et marque même à dix minutes de la fin. « En cas de victoire, nous avions prévu d’aller chercher le président de l’université, pour qu’il vienne recevoir la coupe avec nous » , se rappelle le buteur, Manuel Antonio. Alberto Martins ne viendra malheureusement pas chercher le trophée, car quatre minutes plus tard, Simões égalise, avant qu’Eusébio, en prolongation, offre de la tête le titre aux Lisboètes. La révolution attendra. En juin et juillet, quatre-vingts étudiants sont arrêtés et quarante-neuf d’entre eux sont incorporés de force à l’armée. Ces militants continuent leur combat au sein des casernes et participent à la politisation des officiers qui mettront finalement un terme au régime autoritaire, le 25 avril 1974. Avec le recul, cette défaite était peut-être donc la meilleure issue pour les étudiants, car comme le rappelle l’entraîneur Francisco Andrade, « si nous avions gagné le match, je ne sais pas ce qui se serait passé » .



  • Cet article est paru initialement dans le magazine SO FOOT #144.
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    Par Pierre Marie.