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Jessica Houara : « Le monde se portera mieux quand on arrêtera de dicter à une femme comment elle doit s’habiller »

Sur son compte X, Jessica Houara a décidé de répondre sans détour à une campagne publicitaire de la FFF « libres de jouer ». Car, pour rappel, en France, tout le monde n’est pas libre de pratiquer le football en compétition, et notamment les footballeuses portant le voile. Entretien avec l’ancienne internationale française, qui va droit au but.
En réaction à la campagne promotionnelle de la FFF pour ses nouveaux maillots avec le slogan Libres de jouer, vous avez décidé de réagir sur votre compte X en expliquant que « malheureusement en France, NON, nous ne sommes pas toutes libres de jouer ». C’était la goutte de trop ?
Quand j’ai vu cette campagne de la FFF, ça m’a un peu interloquée. Ça fait longtemps que j’essaye, à mon niveau, de faire bouger les choses et ce slogan « libres de jouer », c’était trop pour moi. Je m’attendais à un retour de bâton, mais il fallait parler et dénoncer.
Pour rappel, les femmes portant le voile ne peuvent pas pratiquer le football en compétition en France. Quel est votre ressenti sur la situation : de l’agacement, de la frustration, du désespoir ?
Je n’ai pas envie de baisser les bras et je ne les baisserai jamais ! Pour la nouvelle génération, et j’ai des enfants aussi, c’est important de continuer à se battre, même si on est confrontée à beaucoup de portes fermées. Il ne faut pas être résignée.
À l’heure actuelle, si je veux entraîner en compétition en France, ce n’est pas possible. Je n’ai pas le droit d’être sur la feuille de match si je porte le voile.
La résignation peut se comprendre.
C’est normal, surtout frustrant pour ces femmes qui peuvent s’entraîner mais se retrouvent privées de compétition. Comme n’importe quelle autre fille, les filles voilées ont simplement envie de jouer des matchs en compétition, mais elles en sont privées. Je comprends totalement leur frustration et leur résignation, surtout que ce problème n’existe pas dans les autres pays. Je suis peinée de voir des jeunes filles partir à l’étranger pour pouvoir jouer au football et pour toutes les filles qui sont interdites de compétition en France. Certes, ma carrière de joueuse est derrière moi, mais aujourd’hui je ne peux, par exemple, pas entraîner en portant le voile. Toute mon expérience et ma passion, je ne peux pas la transmettre, uniquement car je porte le voile.
L’interdiction du port du voile ne concerne pas seulement les joueuses, mais aussi les entraîneuses ?
À l’heure actuelle, si je veux entraîner en compétition en France, ce n’est pas possible. Je n’ai pas le droit d’être sur la feuille de match si je porte le voile. Le problème ne concerne pas seulement les joueuses.
En tant qu’ancienne internationale française, est-ce que vous avez été soutenue par les acteurs/actrices du monde du football ?
Le post a fait réagir, avec parfois des réponses très critiques à mon encontre, mais concernant les acteurs du football, je n’ai eu aucune réponse, hélas.
Vous avez déjà eu des échanges avec la Fédération à ce sujet ?
J’ai eu effectivement quelques échanges avec des personnes de la FFF, dont un il n’y a pas longtemps. On n’est pas d’accord, mais ça n’empêche pas d’échanger. Ce que je leur dis, c’est qu’il y aura toujours ce sujet sur la table quand on se verra, je ne lâcherai pas.
Je suis surprise de lire ça... C'est faux... Malheureusement en France, NON, nous ne sommes pas toutes libres de jouer 🧕🤷🏻♀️ https://t.co/tDPBaeJTKU
— Jessica Houara d'H.8 (@JessicaHouara) March 24, 2026
Justement, quels sont les arguments donnés par la Fédé pour justifier cette interdiction ?
On me sort souvent l’excuse du principe de sécurité sur le terrain, que la FFF ne peut pas garantir la sécurité et le bon déroulement d’un match si une joueuse porte le voile, que ça peut amener des réactions en bord du terrain. Mais c’est une fausse excuse.
En 2023, le collectif Les Hijabeuses a contesté devant le Conseil d’État le règlement de la FFF interdisant le port du voile en compétition et la plus haute juridiction administrative a rejeté leur recours*. Qu’est-ce qui explique que la France ait été le premier pays à l’interdire en Europe ?
C’est clairement une décision politique. On voit les nombreuses dérives islamophobes en France depuis plusieurs années. Le principe de laïcité est détourné pour réprimander encore une fois les musulmans et les musulmanes. Ce détournement me gêne. Jusqu’à preuve du contraire, les joueuses portant le voile ne sont pas des fonctionnaires et du service d’État, elles ont le droit de porter un voile et de jouer au football. La laïcité, c’est simplement la séparation de l’Église, du culte, et de l’État, ça ne doit pas aller plus loin. En France, on aime bien parler d’égalité. Dans le cas des footballeuses voilées, le principe d’égalité est bafoué.
Porter un voile sur la tête ou un collant, ce n’est pas dangereux pour la pratique du foot, la FIFA et l’UEFA l’autorisent.
Comme vous dites, le principe de laïcité est souvent utilisé en France pour discriminer les musulmans, avec comme volonté d’exclure de la société les femmes portant le voile.
C’est un peu la chasse aux sorcières, hélas. On aime bien en France associer le voile à un manque de liberté, c’est hypocrite car on nous prive justement de nos libertés en tant que femme. Nous empêcher de jouer au football, et de manière plus générale de faire des activités en France, c’est ce qui crée de l’isolement et le fameux communautarisme qu’ils aiment bien évoquer. Les femmes qui ont décidé de porter le voile l’ont fait par acquit de conscience, sans que personne ne leur dise quoi faire. Elles aspirent juste à vivre en paix, pratiquer un sport si elles en ont envie et c’est tout. En France, on les prive de ça. Il y a tellement de choses plus graves en France qu’un voile sur la tête d’une femme. La liberté est essentielle pour tout le monde, et le monde se portera mieux quand on arrêtera de dicter à une femme comment elle doit s’habiller, peu importe ce qu’elle porte, avec un voile, une robe, un survêtement.
Cette interdiction, elle a une portée islamophobe, mais aussi sexiste ?
Effectivement, cette interdiction montre que la femme n’a pas sa liberté de s’habiller comme elle en a envie. Si on revient au football, porter un voile sur la tête ou un collant, ce n’est pas dangereux pour la pratique, la FIFA et l’UEFA l’autorisent (depuis 2014, NDLR). Il n’y a aucune raison valable qui justifie cette interdiction, c’est une nouvelle fois la volonté de s’en prendre aux femmes musulmanes et de contrôler leurs corps. Le football est un vecteur d’émancipation et on prive ces femmes de ça.
Justement, avez-vous eu des échanges avec ces footballeuses portant le voile privées de compétition ?
Oui, j’échange régulièrement, j’ai échangé notamment à plusieurs reprises avec Les Hijabeuses. C’est difficile à vivre, surtout pour les plus jeunes. J’ai 38 ans, c’est plus facile pour moi que pour une jeune fille de 15 ans de canaliser sa frustration. Quand je jouais au football, je ne portais pas le voile, je n’étais pas directement concernée. Si je l’avais porté durant ma carrière, la situation aurait été différente.
Qu’auriez-vous fait ?
J’aurais tout simplement été privée de ma passion. Il y a de grandes chances qu’effectivement, je serais partie jouer à l’étranger, comme l’a fait Lina Boussaha et d’autres, car elles n’ont tout simplement pas eu le choix. Ça aurait été un frein à ma carrière, c’est certain mais j’ai envie de transposer ça à la vie quotidienne. Hélas, pour beaucoup de femmes portant le voile en France, c’est un parcours du combattant que ce soit dans le monde du travail, les activités, le quotidien. Et j’en suis un exemple : je suis aujourd’hui obligée de retirer mon voile quand je travaille en France.
Les choses pourraient changer si les personnes influentes du monde du football prennent la parole, c’est sûr que ça aiderait.
Pour en revenir au monde du football, il est particulièrement silencieux. On a seulement eu trois anciens internationaux français (Éric Cantona, Lilian Thuram et Vikash Dhorasoo) qui ont par exemple été signataires de la tribune « Laissez jouer les Hijabeuses ». Pourquoi ce silence ?
Parce que les gens ne se sentent pas directement concernés et affectés. C’est triste.
En privé, vous n’échangez jamais à ce sujet avec d’anciennes coéquipières ou des acteurs du football français ?
Si, ça arrive régulièrement. Mais c’est surtout avec des joueurs et joueuses d’autres pays qui sont toujours hallucinés par la situation en France. Quand je leur ai dit que je ne pourrais pas non plus entraîner, ils sont encore plus choqués.
Attendez-vous une prise de position des acteurs du football français en général, même les personnes qui ne sont pas concernées ?
Honnêtement, j’aimerais beaucoup voir une prise de position du football français, ça ferait certainement bouger les choses. C’est essentiel que ça ne soit pas seulement les personnes concernées qui prennent la parole, à l’instar de toutes les discriminations : tout le monde doit parler et prendre part au sujet. Cette interdiction, c’est une discrimination. Tout le monde doit la dénoncer, sinon la situation ne bougera pas.

Depuis quelques mois, vous êtes membre du Player’s voice panel (un groupe de 16 anciens joueurs et joueuses mis en place par la FIFA pour jouer un rôle de conseil et de représentation dans la lutte contre le racisme). Est-ce que vous comptez utiliser votre rôle au sein de la FIFA pour faire bouger les choses ?
Le rôle du panel est d’utiliser notre expérience pour éradiquer le racisme et les discriminations dans le monde du football. Et concernant le sujet du voile en France, on l’étudie car il rentre parfaitement dans le cadre de la lutte contre le racisme et les discriminations. Le sujet est sur la table.
Et la FIFA ne pourrait pas débloquer la situation ?
On travaille sur le sujet mais la FIFA n’a pas tous les droits, elle ne peut pas aller à l’encontre des lois d’un pays par exemple. Ce qui est sûr, c’est que la FIFA est au courant du sujet, et qu’on essaye de faire bouger les choses.
Qu’est-ce qui pourrait enfin faire changer les choses, dans un pays où le racisme et l’islamophobie sont de plus en plus banalisés ?
Honnêtement, je ne sais pas, surtout dans un pays qui tourne de plus en plus vers les idées d’extrême droite. On sait très bien le rapport qu’a l’extrême droite avec les musulmans. Cette interdiction est avant tout une décision politique, c’est un sujet qui dépasse le cadre du football. Les choses pourraient changer si les personnes influentes du monde du football prennent la parole, c’est sûr que ça aiderait.
Une prise de position de Mbappé ou d’un autre joueur de l’équipe de France, avec la portée internationale que cela aurait, pourrait tout changer ?
C’est difficile à dire, sachant que cette interdiction est inscrite dans le règlement de la Fédération française de football. Pour en revenir à Mbappé, il mène les combats qu’il a envie de mener, il ne faut pas le forcer à prendre la parole sur ce sujet, c’est son choix personnel, on ne le lui imposera pas. Maintenant, c’est vrai que si Mbappé ou un autre joueur de l’équipe de France prenait la parole, ça serait une grande chose et on serait très honorées qu’ils nous soutiennent !
Les Bleuettes commencent parfaitement leur MondialPropos recueillis par Tristan Pubert
* Selon un rapport d’Amnesty International, la France est la seule à appliquer une interdiction généralisée du voile dans le football de compétition.


















































