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Grégory Poirier : «  La France a perdu son rapport de force tactique et technique »

Propos recueillis par Clément Gavard
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Grégory Poirier : «  La France a perdu son rapport de force tactique et technique<span style="font-size:50%">&nbsp;</span>»

Ancien coach du Red Star, qu’il a mené en barrages cette saison, Grégory Poirier apporte son éclairage tactique après les matchs de l’équipe de France dans cette Coupe du monde. Le technicien revient sur la faillite collective et individuelle des Bleus contre l'Espagne, qui a misé sur ses forces plutôt que de s'adapter au jeu tricolore.

Sans que ce ne soit une très bonne entame, on a l’impression que les Bleus ont complètement perdu le fil après le penalty encaissé. Qu’est-ce qui s’est passé ? 

C’est un scénario avec un évènement spécial. Le penalty a amené une configuration avantageuse à l’Espagne, dont le collectif a pris le dessus sur l’équipe de France. C’est une erreur de Digne, qui avait peut-être une appréhension de défendre sur Yamal car il ne fait pas ce genre d’erreur, et il y a main de Yamal… Après, c’était mérité pour l’Espagne qui était au-dessus collectivement et dans beaucoup de domaines : l’occupation du terrain, la maîtrise, etc. Il y a aussi eu beaucoup de fautes, des arrêts de jeu et ils ont l’expérience et le vice. C’est tout ce qu’aime l’Espagne, parce qu’ils ont la maîtrise des temps forts, des temps faibles et ils n’ont pas eu cette possession stérile puisqu’ils étaient devant au score. Ils ont au contraire eu une très bonnes gestion du jeu de position.

À l’inverse, la configuration de match n’a pas du tout correspondu au jeu de la France. Pourquoi ? 

C’est une équipe habituée à un bloc équipe médian et là, il fallait sortir… À l’image du deuxième but, ils sont sortis à contre temps avec un pressing que n’a pas l’habitude de faire l’équipe de France. Ils l’ont fait en début de match sur du six mètres, c’était intéressant, mais ça c’est sur phases arrêtées. Sur une situation dynamique, avec le gardien à la relance, on sait que l’Espagne sait utiliser les supériorités numériques et les couloirs de jeu pour faire mal à l’adversaire. On le voit sur le premier but : ils font une sortie sous pression, puis ils fixent d’un côté et sortent du couloir pour finir avec une fixation axiale et un jeu combiné. Un collectif au-dessus. Le regret, c’est par rapport à la qualité des Bleus, mais sur le match c’est dur d’en avoir… à part ce premier but qui vient d’une erreur et pas d’une domination espagnole. On fait une première erreur sur le centre qui vient de l’opposé, surtout qu’on n’est pas en période de crise. On n’a pas non plus eu l’habitude de jouer contre contre des grosses équipes, celui contre la Belgique a servi à l’Espagne. Sur un scénario où on est derrière où il faut presser et être plus créatif que dans la gestion, c’est beaucoup plus dur. Je suis aussi persuadé qu’après le match contre le Paraguay où on avait été très prêt dans l’approche mentale, celui plus facile contre le Maroc a fait qu’on a moins perçu la force défensive de l’Espagne.

 

Dans le pressing haut, à part Dembélé qui est très à l’aise et qui était parfois un peu frustré, on n’a pas l’habitude, ce n’est pas notre jeu.

Grégory Poirier

Qu’est-ce que l’Espagne a mis en place tactiquement pour éteindre les quatre offensifs ? 

Ils ont axé leur plan de jeu sur leurs forces et le fait d’avoir une grosse maîtrise, ça frustre l’adversaire, surtout quand il est mené au score. Ils étaient capables de sortir sous pression, ils avaient toujours ce jeu en planche dans l’axe avec des joueurs qui venaient demander dans le couloir axial et derrière des joueurs face au jeu en soutien pour aller chercher une sortie du couloir de jeu direct. À chaque fois, ça nous a fait beaucoup de mal. Dans le pressing haut, à part Dembélé qui est très à l’aise et qui était parfois un peu frustré, on n’a pas l’habitude, ce n’est pas notre jeu. C’est une chose de ne pas avoir de plan B, mais en plus de cela, en termes de performances individuelles et d’impact au niveau des entrants, ça a été compliqué. On n’a pas eu un coup d’un joueur comme face à l’Argentine il y a quatre ans, on n’a pas eu de forte individualité pour nous sauver.

C’est aussi la première fois dans ce Mondial qu’un adversaire ne s’adapte pas à la France par crainte, mais lui impose son jeu. 

On le savait que l’Espagne ne s’adapterait pas à l’adversaire. C’est aussi le problème de cette Coupe du monde avec plus d’équipes. On a fait une super compétition, mais il ne faut pas qu’on n’a pas pu avoir l’adversité qu’il faut pour avoir l’habitude. On ne s’était jamais retrouvé derrière au score, on n’avait jamais eu un collectif aussi huilé dans la maîtrise. On a eu beaucoup de blocs bas, donc c’était une configuration complètement nouvelle. Tout était favorable, mais ça devait finir par arriver de faire face à un scénario contraire dans cette Coupe du monde. Et on le redit, contre l’Espagne, il faut savoir presser… Quand tu es derrière au score, ça frustre. Dès la première minute, je me disais qu’il fallait qu’on soit plus calmes, les joueurs ont très vite commencé à s’énerver et à se montrer impatients. Le dosage est très dur parce qu’ils ont tendance à vouloir montrer leur caractère, mais il faut avoir la bonne énergie. Les entrants n’ont pas assez apporté, même si j’ai trouvé que Doué a amené de la percussion, alors que Mbappé n’a pas du tout été alimenté en seconde période.

 

La difficulté des Bleus à presser contre ce type d’adversaire, c’est un peu un marqueur tactique de l’ère Deschamps non ? 

Ce qui est surtout un marqueur, c’est que Deschamps c’est un bloc équipe médian et très compact, proches les uns des autres. Dans les compétitions courtes et sur des matchs couperets, il faut reconnaître que ça a beaucoup marché. On ne va pas cracher dans la soupe. Oui, on aurait pu estimer que l’équipe de France est capable de presser, surtout que vous avez une influence PSG et Bayern qui pressent beaucoup. Maintenant, Mbappé ce n’est pas son point fort parce qu’il a besoin de beaucoup d’énergie pour la contre-attaque. Je ne peux pas critiquer, c’est un plan de jeu avec une certaine continuité. On a les défauts de nos qualités, quand on est derrière au score contre une équipe aussi forte que nous, c’est plus dur. Si on avait une équipe qui ne savait que presser sans défendre en bloc équipe, on aurait peut-être d’autres problèmes. Dans la façon de jouer de Deschamps, on a besoin d’arriver à la pause sur un score neutre ou favorable, car l’adversaire n’a plus d’intérêt à sortir et peut contrôler le match.

 

En première période, Rabiot est le meilleur des deux 6, encore plus quand vous êtes derrière au score. Je trouve ça un peu rapide de le sortir à la pause si c’est seulement motivé par son jaune.

Grégory Poirier

Deschamps avait préféré Tchouaméni à Koné au coup d’envoi et a décidé de sortir Rabiot dès la pause par crainte de le voir prendre un deuxième jaune. Que penser de ces choix ?

J’ai été surpris du choix de Tchouaméni, même si je peux comprendre qu’il soit au-dessus dans le statut. Maintenant, en première période entre les deux numéros 6, c’est Rabiot le meilleur. Encore plus quand vous êtes derrière au score et que vous n’êtes pas dans un box-to-box, mais dans une répétition d’actions, d’attaques et de défenses placées. Ça n’allait pas d’un but à un autre, là où Koné est très fort. Rabiot, il a la maîtrise, il est bon dans ses timings de pressing et il est à l’aise techniquement, donc je trouve ça un peu rapide de le sortir à la pause si c’est seulement motivé par le carton jaune. Dans la complémentarité, on avait très peu vu Tchouaméni-Koné et le second aurait été plus utile si la France avait été devant au score.

Comment Michael Olise est-il passé à côté de sa demi-finale et de sa deuxième partie de Coupe du monde en général ? 

Olise a peut-être été le moins bon aujourd’hui, mais ce n’est pas l’explication de la défaite. L’explication, c’est le collectif où on s’est fait manger dans le rapport de force tactique. C’est vrai qu’Olise n’a pas été bon du début à la fin, il n’a pas réussi à rentrer dans son match, là où il y arrivait dans les autres matchs, il a eu du mal dans ses prises de balle et il a été beaucoup analysé. Il a peut-être manqué de repères axiaux, même je trouvais que c’était un très bon choix de Deschamps de le mettre dans l’axe avec Mbappé devant lui. Il s’est pris beaucoup de tampons en première période et on peut imaginer que Deschamps attendait un coup de patte pour lancer Mbappé à un moment pour le sortir aussi tard. Il a voulu lui laisser cette patience et cette confiance. On a quand même envie de retenir le meilleur, il fait une belle Coupe du monde, mais elle est un peu mitigée sur la fin.

 

Embed t.co

Les Bleus ont beaucoup essayé de relancer court en partant de derrière avec Maignan, c’était la bonne stratégie contre cette équipe d’Espagne ? 

Elle occupait bien le terrain défensivement, donc il n’y avait pas de profondeur sur les latéraux. Puis, si vous envoyez un long ballon sur la tête de Mbappé, il va perdre son duel. Dans les évènements contraires, il y a aussi la sortie de Saliba. Ce n’est pas évident pour Lacroix de se retrouver sur son pied gauche, les angles de passes avec Maignan sont un peu durs. Dans les autres matchs, les Bleus étaient dans le confort dans les ressorties, mais là ils étaient face à une équipe capable de déclencher des pressings, donc il fallait ressortir court. On n’a pas l’habitude de sortir sous pression. On avait trois pieds droits avec les deux centraux et Maignan et pareil avec les deux 6 en seconde période, donc les épaules et la vitesse gestuelle nous ont parfois gêné.

C’est la troisième défaite contre l’Espagne dans une demi-finale en trois ans, quelle marge de progression pourra exploiter le successeur de Deschamps qui devrait être Zidane pour ce genre de rencontre ? 

On est quand même sur l’analyse d’un match contre la meilleure équipe du monde, elle l’a prouvé ce soir. Maintenant, on ne peut pas enlever le palmarès de l’équipe de France, sa qualité, ses résultats. On a des choses à aller chercher pour battre l’Espagne, mais on a des choses à garder aussi. Dans l’ensemble, on a été très bons sur la force offensive. On doit avoir d’autres ressources dont on a parlé dans le jeu. Il y a cette anecdote de perdre trois fois contre l’Espagne, mais c’est sûrement parce que c’était ce genre d’équipe qu’on aimait le moins jouer dans le projet de jeu de Deschamps. Avec Zidane, ce sera peut-être un autre projet qui sera une force contre l’Espagne, mais qui aura d’autres faiblesses contre d’autres équipes. Ce n’est pas encore le dernier match de Deschamps, mais il faut le féliciter pour sa continuité dans les résultats, c’est quand même extraordinaire. On a perdu contre plus fort collectivement, mais à part aujourd’hui on a pris beaucoup de plaisir à regarder cette équipe.

 

Pour les Bleus, une nouvelle leçon d'Espagnols

Propos recueillis par Clément Gavard

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