FC Séville : Entretien avec Monchi ‘el Mago’

Ramón Rodríguez Verdejo alias Monchi est la clé de voûte du succès andalou. Ancien portier FC Séville aujourd'hui reconverti en directeur sportif du club, il règne désormais en maître sur la péninsule ibérique. Pas facile toutefois de dénicher des joueurs sans argent qui plus est quand les ogres Barça et Madrid rôdent aux alentours. Et pourtant...
Comment vous y prenez-vous pour faire signer un joueur ? L’entraîneur nous demande des joueurs aux caractéristiques bien précises ; nous avons une base de données que nous actualisons en permanence, dans laquelle sont soigneusement repertoriées les performances sportives du joueur, mais aussi son comportement en dehors du terrain, son degré d’investissement potentiel etc…On essaye au maximum d’éviter les mauvaises surprises, il faut donc analyser les moindres détails, même les plus futiles : par exemple, Kanouté, on le suivait depuis des années, on savait qu’il était musulman et qu’il serait donc amené à faire le ramadan, mais grâce aux renseignements que nous possédions sur lui, on était presque sûrs qu’il n’y aurait pas de problèmes. C’est un joueur très pro, un très grand joueur qui sait faire la part des choses. Avec lui, je le répète, il n’y a jamais eu aucun souci. Malgré tout, il peut toujours y avoir des surprises. Il faut donc s’intéresser au maximum à la personnalité des joueurs, parce que c’est bien sûr un gage de prudence, mais on est quand même un club de football, pas une agence matrimoniale (rires). Les qualités d’un joueur et son potentiel, c’est finalement ce qui m’intéresse le plus. C’est la base de tout…
Comment expliquez-vous que les joueurs finissent par donner le meilleur d’eux-mêmes à Séville. L’exemple de Kanouté est frappant… Nous, on prend des joueurs qui ont faim de victoires. Il faut que ce soient des battants. S’ils veulent venir à Séville par défaut, ce n’est pas la peine. On veut des joueurs qui s’investissent. J’ai l’habitude de m’arrêter sur des joueurs qui n’ont pas eu la chance d’exprimer tout leur potentiel dans leurs clubs précédents. Ils sont souvent les plus revanchards, les plus hargneux, et les plus motivés. Pour des joueurs comme Maresca, Kanouté, ou Escudé, j’étais fondamentalement convaincu que leur potentiel était bridé du fait qu’ils jouaient dans des championnats qui ne leur convenaient pas. Il y en a des milliers dans ce cas en Europe ; le truc, c’est de prendre les meilleurs et de les convaincre qu’après une mauvaise décision, Séville est leur meilleure option. Voir Kanouté en Angleterre, ce n’était pas logique. Fredéric aime toucher le ballon, c’est un joueur très technique, mais on n’a toujours vu en lui que son potentiel physique, sa grande taille, sa vitesse. Il faut voir le fond de jeu, et pas uniquement la taille ou le physique…Frédéric, ce n’est pas ça, c’est un joueur latin, racé, pas un pivot de basket-ball. En Angleterre, ses entraîneurs n’ont pas compris ça, alors que c’est pourtant tellement évident. En Espagne, on a compris que sa taille était un atout, pas une fin. Je suis fier aujourd’hui qu’il soit là, c’est le joueur de grande taille qui a la meilleure coordination de mouvements du football mondial. Tout simplement (rires).
Quel est le rôle du président et de l’entraîneur dans le choix des joueurs ? Est-ce que vous êtes obligé de regarder 800 matchs par an ? (Rires) 800, je ne sais pas, mais franchement on est pas loin ! Notre président est quelqu’un de très exigeant, de très ambitieux. On s’appelle 20 fois par jour, car pour un club comme Séville qui n’a pas beaucoup de moyens par rapport aux grands clubs, le seul moyen de se distinguer reste la stratégie puisque l’on n’a pas la possibilté de se tromper dans le recrutement. Il a une grande confiance en moi, il sait que j’essaie de faire au mieux, c’est pareil pour Juande. C’est très important qu’on soit tous sur la même longueur d’ondes.
Quand vous avez commencé, quelles étaient vos consignes ? J’ai arrêté ma carrière en 1999, je suis devenu dirigeant du club puis finalement directeur sportif un peu par hasard. Je ne connaissais pas vraiment mon nouveau rôle, mais bon c’était une période de crise, et il fallait que tout le monde se retrousse les manches. On m’a tout de suite dit qu’il n’y avait pas d’argent. À partir de là, tu prends des chemins de traverse, tu dois être plus malin, plus rapide que les autres sinon c’est impossible. Si aujourd’hui on me demandait de devenir directeur sportif, je dirais non ! À l’époque, je ne savais pas où j’allais et n’étais pas encore au fait de toutes les emmerdes que ce poste pouvait attirer.
On vous considère comme le meilleur directeur sportif d’Espagne et l’un des tout meilleurs d’Europe… Ouh là (gêné). Les lauriers ça ne veut rien dire ! J’ai été joueur de foot et je sais que le vent peut tourner à n’importe quel moment. Si je ramène un joueur qui ne marche pas bien, ça sera de ma faute. Le football est un milieu qui n’a pas de mémoire. Et ça vaut pour tout le monde, même pour moi.
Comment vous organisez-vous pour ne pas rater un joueur ? En me comptant, on est 9 à travailler toute l’année pour dénicher la perle rare. Quatre d’entre nous s’occupent d’observer le football amateur et national pour le centre de formation, tandis que les quatre autres s’occupent du football international. L’Amérique du Sud est notre premier marché, avec une attention particulière pour des pays comme le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay ou encore le Chili. Après, on fait toute l’Europe, on ne se concentre pas uniquement sur les championnats majeurs, car c’est souvent l’endroit qui offre le moins de possibilités, entendre par là des joueurs bons et pas chers. Depuis peu, on s’intéresse également à l’Afrique, mais nous y allons uniquement pendant les compétitions. Un jour, nous y serons en permanence, mais aujourd’hui c’est plus une alternative qu’autre chose.
Quel est ton modèle… (Il coupe) Mon modèle, c’est l’OL. Ils ont tout compris. C’est un club stable avec une politique claire, qui ne se trompe jamais pour choisir ses joueurs. C’est vraiment d’eux qu’il faut s’inspirer. J’adore le football français, parce que vous avez compris depuis longtemps que la formation était très importante. La Ligue 1 est à ce titre un vivier énorme. En quelques années, avec du travail, un joueur qui n’est rien peut devenir un excellent professionnel. Le FC Séville doit s’inspirer de ce système, c’est donc ce que nous tentons de faire ; à l’image des clubs français, nous n’avons pas d’argent donc nous privilégions la formation des jeunes, en essayant de les encadrer par des joueurs à fort potentiel. C’est exactement ce que fait Lyon depuis quelques années. Je te le répète, c’est l’exemple à suivre. Comme eux, nous essayons de faire de nos joueurs des stars, car c’est malheureusement le seul moyen d’en avoir.
Tu as été intéressé par Fred… Si j’avais pu, j’aurais pris Diarra, Essien, Juninho, mais dans le cas de Fred, c’était David contre Goliath. Lyon, c’est plus fort que nous, aussi bien économiquement que sportivement. Malgré tout ça, Fred a failli venir chez nous, mais les dirigeants lyonnais lui ont semble-t-il proposé un chèque autrement conséquent. (Rires) C’est une bataille qu’on a perdue, mais il y a d’autres fois où l’on a eu Milan ou Arsenal en face, par exemple pour Poulsen, et finalement c’est nous qui avons remporté les négociations.
Marcelo, le recruteur de Lyon, a un contrat assez précaire. T’as pas peur pour ton boulot ? (Rires) Non ! C’est une méthode comme une autre. Nous, on a un peu moins de pression, et les résultats sont là. Quand on a découvert Daniel Alves, ce n’était personne, pareil pour Adriano. Julio Batista, c’était pire : personne ne le connaissait au Brésil !
Tu n’as pas des fois l’impression de travailler pour les grands clubs ? C’est vrai que ça peut paraître décourageant, parce que dès qu’un joueur est performant, on le vend. Moi, ça ne me gêne pas, car c’est comme ça, je travaille pour Séville, si les grands clubs veulent nos joueurs, c’est presque flatteur, ça veut dire qu’on a eu du flair. De toute façon, tout est en vente ici !
N’est-ce pas un manque d’ambition de la part du club ? Non, pas du tout. Quand on vend un joueur cher, on sait qu’on va en prendre un autre meilleur pour une bouchée de pain. Ceux qui font la bonne affaire dans cette histoire, c’est nous, pas les acheteurs. Regarde, quand on a vendu Reyes, Ramos, Batista, tous les gens pensaient que le monde allait s’écrouler sous nos pieds. Nous on sait acheter pour très bien vendre. C’est notre credo.
Propos recueillis par Javier Prieto Santos
Cet entretien vient en complément de l’article intitulé ‘Le chemin de croix du FC Séville‘ publié hier sur www.sofoot.com.
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