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Rivera, le génie et la controverse

Par Adrien Candau

Sublime numéro 10, Gianni Rivera n'en est pas moins resté de longues années un joueur clivant en Italie, comme en attestent ses relations compliquées avec la presse transalpine et son histoire mouvementée avec la Nazionale. Face aux critiques, il a néanmoins pu s'appuyer sur une figure paternelle inébranlable : le mythique entraîneur milanais, Nereo Rocco.

#3 - Giovanni Rivera

Certains génies sont condamnés à diviser. À voir leur talent ne pas être universellement reconnu à leur juste valeur. Voire à provoquer la controverse. Malgré son statut d’icône milanista, Giovanni Rivera, dit Gianni, a longtemps appartenu à cette catégorie.

L’ère du Catenaccio

La faute, en premier lieu, à une époque tout à fait particulière pour le football transalpin. Si Rivera est de l’avis de tous un meneur de jeu hors du commun, son goût plus que modéré pour l’effort défensif et son physique chétif seront catalyseurs de nombreuses critiques. Le Golden Boy débute en effet sa carrière alors que le catenaccio vit un âge d’or sans précédent en Italie. Ironiquement, la popularité du « verrou » doit alors beaucoup à l’un des tout premiers entraîneurs de Rivera au Milan, Nereo Rocco, qui deviendra le défenseur numéro un du meneur de jeu. C’est en effet Rocco qui remet le catenaccio au goût du jour dans la Botte dès la fin des années 1940. Le Mister se distingue notamment dès 1946, en faisant évoluer la modeste formation de Triestina en 1-3-3-3, voire en 1-4-4-1, une équipe qu’il amène à la seconde place du championnat d’Italie. Rocco exportera ensuite ce système lors de son passage à Padova puis au Milan, dont il prend les commandes en 1961. Sans surprise, Rocco n’est ainsi initialement pas un grand fan du style de Rivera, qu’il estime bien trop dilettante et fragile dès qu’il n’a plus le ballon dans les pieds : « Rocco m’avait coaché aux Olympiades à Rome. Mais il voulait que j’aille me faire les os ailleurs, raconte Rivera. Heureusement, Viani (le directeur sportif du Milan, ndlr) avait refusé. À partir de là, on a commencé un rapport d’adultes avec Rocco, même si en réalité, je n’étais pas encore majeur.  »

«  Si je veux avoir du jeu, de la fantaisie, seul Rivera peut me donner tout ça »

De fait, Rocco se rend rapidement compte qu’il serait fou de se passer des services de son meneur de jeu, alors qu’avec Rivera à la baguette, Milan empoche le Scudetto en 1962. Le wonderkid ne fait pourtant pas encore l’unanimité. Pour certains journaux italiens, le gamin n’est ni assez combatif, ni assez endurant pour exister durablement au haut niveau. Mais Rocco persiste et signe, défendant inlassablement son joueur face aux sceptiques : «  Il ne court pas beaucoup, c’est vrai, mais si je veux avoir du jeu, de la fantaisie, un joueur capable de faire la décision, de la 1re à la 90e minute, seul Rivera peut me donner tout ça avec ses inspirations. Je ne voudrais pas exagérer, mais Rivera est un génie.  » Comme souvent, le Mister a vu juste. Milan remporte l’année suivante la première C1 de son histoire, Rivera se distinguant notamment lors de la finale face au Benfica, en offrant un service impeccable à José Altafini qui inscrit son second but de la soirée et sacre les Rossoneri. Une consécration à la suite de laquelle Rocco, comblé, décide de quitter Milan pour le Torino.

Vidéo

Le départ du charismatique technicien transalpin sera suivi de quatre années difficiles pour le Milan et par extension pour Rivera, qui ne remporte aucun titre majeur, alors que l’Inter d’Helenio Herrera enchaîne deux succès consécutifs en C1 en 1964 et 1965. Sevré de titres en Lombardie et privé de la présence rassurante de Rocco, le meneur de jeu connaît aussi son lot de difficultés en Nazionale. Critique du système résolument défensif privilégié par le sélectionneur Edmondo Fabbri, Rivera participe au naufrage de l’Italie lors de la Coupe du monde 1966. Il fait notamment partie du onze type de la Squadra azzurra qui connaît une humiliante défaite face à la Corée du Nord en phase de groupes. Sans surprise, les détracteurs de Rivera se refont alors entendre. Le célèbre journaliste sportif italien Gianni Brera en fait notamment l’une de ses cibles principales, en surnommant ironiquement Rivera l’ « Abatino » (l’abbé, ndlr), pour souligner son physique fluet et son absence supposée de hargne sur le pré : « C’est un joueur très doué d’un point de vu stylistique, mais il est déficient au regard de ses qualités physiques. »

Père et fils

Il faudra finalement le retour de Nereo Rocco à la tête du Milan en 1967 pour que Rivera démontre une fois pour toutes qu’il est bien l’un des plus grands footballeurs italiens de l’histoire. La personnalité magnétique et protectrice du «  Padrone  » refait tout de suite son petit effet sur le vestiaire milanais et surtout sur Rivera qui n’a encore que 24 ans et a toujours besoin d’un mentor pour guider ses pas : « C’était quelqu’un d’unique et d’inoubliable, rempli de joie de vivre, de vitalité et d’humanité… D’ailleurs, c’est sur le plan humain que notre relation était très forte. Je le considérais comme un père ou un grand frère qui vous donne de bons conseils. » Dès 1968, Milan reconquiert alors le Scudetto, avant de remporter la C1 l’année suivante, notamment grâce à un Rivera stellaire, qui délivre deux passes décisives à son équipier Pierino Prati en finale face à l’Ajax. Si bien que si le rôle de Rivera restera controversé avec la Nazionale, son statut de meneur de jeu intouchable des Rossoneri n’est plus remis en question par grand monde. Le Golden Boy restera ainsi capitaine du Milan jusqu’à sa retraite de joueur en 1979. Son retrait des terrains sera suivi d’une période noire pour le club lombard, qui fera même l’ascenseur entre la Serie A et la Serie B, jusqu’à son rachat par Berlusconi en 1986. Là encore, Nereo Rocco avait vu juste, avant tout le monde : « Je peux vous dire que sans Rivera, Milan devient une équipe quelconque. »

Par Adrien Candau

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