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Ferhat Khirat : « Ils ont tous un Maradona à me présenter »

Propos recueillis par Alvin Koualef
Ferhat Khirat : « Ils ont tous un Maradona à me présenter »

Ferhat Khirat est responsable du recrutement des 8-20 ans à l'OM. Engagé il y a un an par Vincent Labrune, cet ancien professionnel à Auxerre et Cannes est chargé de poursuivre la mue de la formation marseillaise. Entre parents, agents, Adriana Karembeu, Marcelo Bielsa et clubs anglais qui pillent... Entretien.

Qu’est-ce qui a changé à Marseille en terme de recrutement et de formation ?

Les moyens économiques. Il faut maintenant miser sur la formation et la post-formation. Notre objectif vital, c’est d’être dans les trois premiers tous les ans. Donc on doit recruter un joueur qui doit être à même d’être dans l’effectif d’un club qui joue les premières places de Ligue 1.

Alors, vous ne pouvez pas faire de paris sur l’avenir ?

L’idée, c’est de prendre les meilleurs, localement, quand ils sont tout petits. Et après sur le plan national, c’est d’essayer de séduire des joueurs entre 16 et 20 ans. Souvent on dit que la formation marseillaise n’est pas terrible. On y travaille, il nous faudra du temps. Mais peut-être moins que les autres.

Pourquoi il vous faudra moins de temps à vous ?

Je considère que venir à l’OM, c’est une chance pour un joueur. Mon argumentation pour le convaincre est simple : « Bonjour, je suis l’Olympique de Marseille. Je suis Adriana Karembeu ! Voulez-vous vous marier avec moi ? »

Vous partez du principe qu’on ne peut pas refuser l’Olympique de Marseille ?

Paris a beau avoir 500 millions de budget, il ne crée pas la même émotion que l’OM. Beaucoup de gens se reconnaissent en l’OM. Ensuite, pour attirer le joueur, c’est comme quand on rencontre une femme : « Je la trouve jolie. Comment je fais pour la séduire ? » Ce sont des moyens confidentiels, pas seulement financiers, mais j’ai tout pour le faire. Je ne reçois aucun refus.

Vous dites quoi pour faire basculer la décision de l’enfant ?

Je ne vends pas du rêve, mais la réalité : « Nous te prenons parce que tu es un investissement, pas parce que tu es un gentil garçon. L’affection se fera dans la durée et parce qu’on construira ensemble. » Qui suis-je pour dire à un enfant de 14 ans : « Tu seras au Stade Vélodrome dans quelques années » ? En revanche, je peux lui promettre la Commanderie, la marque OM, l’excellence de la formation, une scolarité avec de la réussite au bac. Peut-être qu’il ne sera jamais pro à l’OM. Mais s’il est pro à Caen, s’il est pro à Lorient, alors il aura réussi.

Vous bossez avec Bielsa, vous parlez des jeunes joueurs ?

Je n’ai jamais eu affaire à lui depuis que je suis à l’OM. Est-ce que c’est bien ou mal ? Je ne sais pas. Bielsa est là depuis un an, mais on ne sait pas jusque quand il sera là. S’il s’inscrit sur la durée, c’est fantastique. Et il a prouvé l’année dernière qu’il aime les jeunes.

Les joueurs partent de plus en plus tôt à l’étranger. Franchement, ça ne les fait pas vraiment rêver d’aller à Crystal Palace ou Stoke City, si ?

Je ne veux pas faire le vieux con, mais les jeunes joueurs ne pensent plus comme nous. Un footballeur, normalement, il veut jouer dans un stade de 80 000 personnes, gagner la Coupe d’Europe. Il veut vibrer… Maintenant, c’est souvent l’argent qui fait le choix. La Ligue 1 va devenir un championnat révélateur de talents. On va se faire piller tous les ans par les Anglais. C’est pour ça qu’il faut avoir un ou deux coups d’avance dans le recrutement.

Et comment on fait pour avoir des coups d’avance ?

C’est simple. Si j’ai un garçon, et je me dis : « Dans un an il joue pro, dans deux il part » , il faut déjà avoir pensé à qui va le remplacer.

Est-ce qu’il n’y a pas trop de joueurs dans les centres de formation, trop de déçus ?

Dans les années 1980, les centres de formation, c’était 22-23 joueurs. Mais tous avec un « profil professionnel » . Il y avait les cadets nationaux et ensuite les seniors. Mais on a inventé les U19 nationaux. Puis les U17. Et donc la CFA. Il a fallu remplir ces groupes.

Alors on a pris les joueurs de plus en plus jeunes ?

Surtout de plus en plus moyens (rires). Avant, c’étaient 20 joueurs, 20 pros potentiels. Maintenant, il y en a 40, mais toujours 20 potentiels. Et le talent ne s’est pas démultiplié en 30 ans, il s’est juste dilué.

Comment ça se passe avec les clubs amateurs du coin, pour le recrutement des jeunes ?

Chaque club a un avantage concurrentiel. Un gamin de Marseille ne peut venir qu’à Marseille avant l’âge de 13 ans. Après, à 13 ans, on appelle ça un accord de non-sollicitation. Là, on peut dépasser sa zone de 50 km et aller chercher des joueurs. Mais ce qui est très grave, c’est qu’il y a des clubs qui font signer des documents avant l’âge de 13 ans. Mais ces conventions n’ont aucune valeur juridique. Et il y a une autre chose : les Anglais viennent sur notre territoire…

Chelsea, par exemple ?

Voilà. Qu’on donne 5-10 millions d’euros à un gosse de 13 ans, ça ne me choque pas. Ce qui me choque plus, c’est si on donne de l’argent au club amateur dans lequel il joue. C’est-à-dire que les clubs amateurs ne jouent plus un rôle associatif, mais de micro-entreprise. Ils vont se battre pour avoir le meilleur petit, pour pouvoir le monnayer.

Mais ce n’est pas nouveau, les clubs ont toujours débauché les jeunes à coups d’euros, non ?

Avant, on donnait des chasubles et des plots au club amateur. Maintenant, on donne des gros chèques. Il faut arrêter. Le gamin appartient à ses parents, pas au club. Mais comme la plupart du temps, les parents ne connaissent pas trop, ils écoutent le petit club amateur, pas toujours de bon conseil. Il fait l’intermédiaire avec le club pro pour dire aux parents : « Votre fils est doué, on vous propose un job et une maison ? » Même un salaire ! « Venez chez nous, on donne un salaire à toute la famille. » On est dans le délire complet ! Mais ceux qui créent cette situation, ce sont des gens du boulot.

Des gens comme vous ?

Bien sûr. Mais je ne rentrerai jamais là-dedans. Moi, un môme qui me dit « OK, mais il me faudra un billet » , je n’en veux même pas de ce joueur !

Vous sentez que les gamins sont de plus en plus attirés par l’argent ?

Ouais ! (il souffle) Ce ne sont même pas les gamins. Pour le papa, c’est la réussite par procuration. Allez voir quelqu’un qui est au chômage et dites-lui : « Je vous file un billet de 150 000. » C’est une fortune. Tous les parents ne sont pas comme ça, mais ça existe. Un môme de 12 ans veut juste jouer au ballon. Il s’éclate. C’est jamais lui qui parle. Aujourd’hui, les parents deviennent plus fous que tout le monde. Ils deviennent des agents.

Les agents justement, ils doivent vous harceler, en tant que directeur de recrutement ?

Ils ont tous un Maradona à me présenter. Quand j’ai les agents au téléphone, qu’ils me disent : « Vous ne m’avez pas rappelé » , je leur dis : « Mais vous êtes qui pour que je vous rappelle ? »

Vous parlez de ça avec vos jeunes, du rôle des agents ?

J’explique aux gamins : ce n’est pas l’agent qui vous fait, c’est vous qui faites l’agent. Si vous avez la jambe cassée, vous croyez qu’il va vous trouver un club ? Le vrai bon agent, c’est celui qui est capable de dire à son joueur : « Travaille et ferme-la » , plutôt que de lui répéter qu’il est le plus beau.
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Propos recueillis par Alvin Koualef

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