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Eleni Rittmann : « Quand on joue au foot en étant une femme, on est attaquée de tous les côtés »

En Autriche, un ancien arbitre suisse de haut niveau, employé par le club du Rheindorf Altach, a été reconnu coupable d’avoir installé plusieurs caméras dans les vestiaires et les douches de l’équipe féminine. Après sa condamnation à sept mois de prison avec sursis et à des petites amendes, Eleni Rittmann a tenu à prendre la parole. La joueuse aujourd’hui à Thonon Évian Grand Genève fait partie des victimes et souhaite que son témoignage sensibilise à ces dérives dans le foot féminin.
Comment raconterais-tu cette affaire aujourd’hui, avec tes mots ?
Je la décrirais comme une histoire dégoûtante pour le football féminin. Mais ce n’est pas le seul cas, cela arrive tout le temps. C’est le seul dont on parle, parce que dans tous les autres, les victimes ne parlent pas, puisque le club, la police, tout le monde dit aux victimes de ne pas en parler. Les joueuses ont peur de parler.
À quel moment tu as compris que tu avais été victime d’une atteinte grave à ta vie privée ?
Quand c’est sorti dans la presse, quelques semaines plus tard. On a appris que quelqu’un nous filmait et nous photographiait dans le vestiaire, j’ai attendu d’en savoir plus pendant trois ou quatre semaines… Et j’ai aussi réalisé quand j’ai su qu’il avait fait ça pendant trois ans, pas seulement une fois, et à beaucoup de mes coéquipières… C’est un gros problème.
Aujourd’hui, je suis toujours nerveuse quand je vais dans une douche ou des toilettes publiques.
Est-ce que tu avais des doutes ou des signes d’alerte avant que l’affaire ne soit révélée ?
Je n’ai jamais pensé que quelque chose comme ça pourrait arriver. Je n’ai pas vu les signes d’alerte, alors que je me souviens qu’il était souvent dans notre vestiaire à l’époque pour faire des réparations dans la douche ou sur le bain glacé. Par exemple, quand nous étions à l’entraînement, il était toujours dans notre vestiaire, sachant qu’on a des affaires personnelles, des sous-vêtements, etc. Pour moi, un homme n’a rien à faire dans le vestiaire à ce moment-là. Je me rappelle aussi qu’une autre fois, il connaissait une conversation que j’avais eue sous la douche avec une coéquipière, sans que je ne comprenne comment c’était possible. Mais à aucun moment, je n’aurais pensé à une affaire comme celle-ci, je faisais confiance au club et à cet homme.
Le club vous a-t-il protégées quand l’affaire a éclaté ?
Ils nous ont aidées avec un psychologue, mais, d’un autre côté, ils nous ont demandé de n’en parler à personne. Ils voulaient avant tout protéger le club. J’ai eu l’impression que l’image du club était plus importante que les sentiments des joueuses.
Quel a été l’impact sur ta vie ? Émotionnellement et physiquement…
Je suis traumatisée. Quand je suis arrivée dans mon nouveau club, j’ai fouillé tout le vestiaire pour voir s’il y avait des caméras. Quand je vais aux toilettes, j’ai toujours peur que quelqu’un soit en train de me filmer. Aujourd’hui, je suis toujours nerveuse quand je vais dans une douche ou des toilettes publiques.
Le club et la justice disaient de ne pas parler, quel a été le déclic pour te décider à prendre la parole ?
Quand j’ai entendu la décision de justice, qu’il devait seulement payer 1 200 euros et 660 euros à chaque victime, et qu’il n’irait pas en prison (sept mois de sursis, NDLR). Pour moi, ce n’est pas juste, même si peu importe l’argent, cela ne supprimera pas le traumatisme. Vous pouvez me payer 10 000 euros, je serai toujours traumatisée. Quand j’ai entendu ça, je me suis dit : « Maintenant, je dois en parler. » Si je ne parle pas, ça ne changera jamais. Il y a tellement de choses comme ça qui arrivent dans le football féminin et personne n’en parle. Alors, comment voulez-vous que quelque chose change si personne ne parle ? Je me suis dit que je devais peut-être faire le premier pas et parler de cette affaire. Comme ça, d’autres femmes commenceront peut-être à parler de leurs histoires… La sentence doit être plus dure pour elles et pour qu’un autre homme qui voudrait filmer des joueuses se dise que la peine est tellement sévère que ça peut le faire renoncer.
J’espère surtout donner de la force à d’autres joueuses, leur montrer qu’on peut en parler.
Quand tu en as parlé, est-ce que ça a été un sentiment de libération ou plus d’épuisement ?
J’avais peur quand j’ai publié ma première vidéo, parce qu’on ne sait jamais quelles seront les réactions. J’avais peur de recevoir beaucoup de réactions négatives, beaucoup de commentaires de haine. J’avais peur parce que tout le monde me disait de ne pas le faire. Donc oui au début, c’était épuisant. Mais quand j’ai vu toutes les réactions positives et les commentaires positifs, ça m’a fait du bien. J’ai eu l’impression d’avoir fait le bon choix.
Quel message souhaites-tu transmettre en parlant publiquement ?
Je veux que les clubs fassent plus attention à qui ils intègrent dans le football féminin. Qu’ils soient plus prudents avec les hommes, qu’ils soient plus questionnés. Je souhaite que l’on protège davantage les joueuses, elles ne le sont pas suffisamment dans beaucoup de clubs. J’espère surtout donner de la force à d’autres joueuses, leur montrer qu’on peut en parler. Beaucoup m’ont écrit pour me dire qu’elles avaient connu quelque chose de similaire. J’essaie de les motiver à parler publiquement pour qu’on se rende compte que ça arrive souvent dans le sport féminin.
Quelles mesures devraient être mises en place concrètement pour que cela ne se reproduise plus ?
On ne peut pas garantir que cela n’arrivera plus jamais, mais on peut faire en sorte que cela arrive moins. Il faudrait peut-être qu’il y ait une femme dans chaque staff d’équipe féminine pour s’occuper des interventions dans les vestiaires. Que ce soit une femme qui puisse y entrer plus qu’un homme. Il faut aussi être attentif au choix des entraîneurs. Pourquoi veut-il travailler avec une équipe féminine plutôt que masculine ?
Qu’est-ce que cette affaire raconte de la place occupée par les femmes dans le foot aujourd’hui ?
Cette affaire montre encore que nous devons continuer à nous battre pour le football féminin. Nous ne devons pas seulement nous battre pour que les gens nous prennent au sérieux comme joueuses. Nous devons aussi nous battre en dehors du terrain, que ce soit à l’entraînement, ou bien même dans les vestiaires. Quand on joue au football en tant que femme, on est attaquée de tous les côtés. On vous dit que vous n’êtes pas aussi forte qu’un homme. Mais on vous attaque aussi parce que vous êtes une femme, pour votre corps. Il est clair que le football féminin progresse, mais que nous devons encore nous battre sur beaucoup de points.
Et maintenant, dans ton nouveau club, comment ça se passe ?
Je me sens vraiment bien en France (elle est arrivée en juillet 2025 à Thonon Évian Grand Genève, NDLR) et j’aime être ici. C’est très professionnel. J’ai parlé avec notre manageuse de ce qui s’est passé en Autriche. Elle m’a aidée avec mon traumatisme. J’avais peur que la même chose arrive ici. Mais j’en ai parlé et elle a dissipé mes peurs. Je me sens en sécurité dans mon nouveau club. Et je me sens beaucoup mieux.
Une victime de l’arbitre pervers suisse prend la parole : « Je ne me sens plus à l’aise dans les vestiaires ni dans les toilettes publiques »Propos recueillis par Adrien Radulovic

























































