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Dominique de Villepin : «  La France doit avoir à cœur d’être à la hauteur de l’histoire de l’Irak »

Propos recueillis par Clément Gavard et Alexis Rey-Millet, à Paris
11' 11 minutes
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Un match entre la France et l’Irak à Philadelphie, à une centaine de kilomètres de New York, où Dominique de Villepin avait tenu son discours du non à la guerre en Irak devant les Nations unies en 2003. Il n’en fallait pas plus pour aller chercher l’ancien Premier ministre (et potentiel candidat à la présidentielle) pour lui poser quelques questions foot. Il avait bien révisé ses fiches.

Ce match entre la France et l’Irak a-t-il une signification particulière pour vous, 23 ans après votre discours contre la guerre en Irak devant les Nations unies ?

Il a la signification d’un engagement personnel, politique et de la France dans la période difficile du début du XXIe siècle, liée à l’intervention militaire américaine en 2003. Une guerre inutile et injuste, qui aurait pu être évitée et a fait traverser des années de chaos à l’Irak, dont il n’est pas encore totalement sorti. L’Irak est toujours confronté à d’énormes difficultés, au poids du jeu des milices et à des grandes tensions communautaires, tout ça est sorti de la boîte de Pandore de l’intervention américaine. Je mesure le temps qu’il faut pour cicatriser de telles blessures et erreurs. Pensez-y : 2003 et 2026, ça fait 23 ans, et 40 ans que l’Irak est en dehors de la vie internationale. Il ne s’agit pas de se dire qu’une guerre est terminée et que tout recommence comme avant. Le nombre d’années qu’il faut pour que la vie ou le sport retrouve ses droits, qu’une jeunesse puisse rêver à nouveau. Vous imaginez ce que cela représente pour un jeune gamin de Bagdad de savoir que son équipe est aux États-Unis pour jouer un match de foot contre la France ! C’est immense et quelle chance que ce soit sur un terrain de foot et non un champ de bataille.

Quand vous êtes citoyen d’un pays en guerre depuis des décennies et que vous voyez votre équipe en Coupe du monde face à la France, vous vous rappelez que vous comptez.

Dominique de Villepin

Un sélectionneur comme Didier Deschamps pourrait-il s’inspirer de votre discours de 2003 pour sa causerie ? 

Je crois qu’il y a un point de tangence très fort, celui du respect. Au cœur du foot, il y a l’idée de respecter l’adversaire, qui plus est une équipe qui a vécu une odyssée d’une telle complexité comme l’Irak. Imaginez le parcours pour arriver de Bagdad aux États-Unis, ça ne se fait pas tout seul, regardez Ayman Hussein qui se fait arrêter pendant 7 heures à la douane américaine. Je n’ai pas de doute sur le fait que Didier Deschamps aura à cœur de rappeler à son groupe que chaque joueur est égal et qu’aucune équipe ne mérite qu’on la sous-estime. Ce match, pour une partie du monde, en tout cas au Moyen-Orient et pour le peuple irakien, il revêt une importance symbolique. La France doit avoir à cœur d’être à la hauteur de cette histoire-là.

Vous pensez vraiment qu’il peut y avoir une telle dimension symbolique dans ce match ?

Quand vous êtes citoyen d’un pays en guerre depuis des décennies et que vous voyez votre équipe en Coupe du monde face à la France, vous vous rappelez que vous comptez. Et vous vous dites que la plus grande injustice au monde, c’est celle que nos vies ne valent pas la même chose et que nous n’ayons pas la même égalité des droits, au niveau des États mais aussi des citoyens. Le foot doit préserver l’idée d’égalité. C’est peut-être ça qui est menacé par l’évolution de certains sports. Le football sous Gianni Infantino a la tentation de devenir un sport de puissants beaucoup plus qu’un sport populaire. On peut avoir tendance à l’oublier quand on a du plaisir à côtoyer les puissants et à remettre un prix de la paix à Donald Trump. La tartufferie, l’hypocrisie et le mensonge doivent s’arrêter aux portes des stades, où l’égalité et la vérité doivent être au rendez-vous.

 

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Votre carrière politique dure depuis longtemps, vous côtoyez également les puissants. Votre vision du foot serait pourtant restée la même ?

J’ai eu une double chance. D’abord, dans mon enfance, j’ai beaucoup joué au foot. J’étais capitaine de l’équipe « France », le nom de mon école au Venezuela. J’ai aimé passionnément le foot, je continue de l’aimer, même si je ne le suis pas au quotidien. En 1965, j’ai surtout eu un moment de bonheur immense. Mon père m’avait emmené avec mes frères et sœur au stade universitaire olympique de Caracas pour voir le match entre Santos et l’Independiente. Dans l’équipe de Santos, il y avait Pelé. Ce soir-là, il avait marqué trois buts. Quand vous avez 11 ans et que vous voyez ce joueur fabuleux dans un stade en feu, vous êtes marqués à vie par ce bonheur du sport. La deuxième chance que j’ai eue, c’est l’autre vision du foot, qui n’est pas celle d’un stade enflammé, mais d’une métamorphose, d’un innocent du sport, d’un néophyte du sport : celle de Jacques Chirac.

Jacques Chirac reconnaissait volontiers qu’il n’y connaissait rien en foot.

Dominique de Villepin

Quelle était cette chance dans le fait de voir quelqu’un qui n’y connaissait rien ? 

J’ai vécu toute l’aventure des Bleus avec Jacques Chirac dans le bureau d’à côté. J’étais pas loin de lui au stade pour différents matchs, en particulier pour la finale. J’étais à côté de lui quand on a accueilli l’équipe à l’Élysée. Et je voyais Chirac qui ne connaissait rien des codes du foot, ni la règle du hors-jeu. Il apprenait le foot par la passion des autres et ça passait par les pores de sa peau, ça l’électrisait. Il mimait les gestes, il était saisi par cette passion. C’est fabuleux parce qu’il avait cette simplicité de ne pas jouer au président spécialiste. Il reconnaissait volontiers qu’il n’y connaissait rien. On était tous égaux : celui qui connaît le foot, celui qui ne le connaît pas. Je crois que l’on comprend mieux ce que sont la nation et la France à travers le regard porté sur cette magie qu’est un match de foot.

Vous l’avez retrouvé chez d’autres personnalités politiques, ce que vous décrivez chez Jacques Chirac ? 

Je n’ai jamais retrouvé ce naturel qui était celui de Jacques Chirac. Il était ému par ce qu’il voyait et il était capable de transmettre cette émotion, même en prononçant avec retard le nom des joueurs qu’il ne connaissait pas. Il avait envie d’être là. C’est comme à l’école quand vous ne connaissez pas trop votre leçon et que les autres chuchotent, Chirac c’était ça. Il ne faisait pas semblant.

On a l’impression qu’il faut absolument faire croire qu’on est fan de foot et qu’on le comprend quand on est une personnalité politique aujourd’hui. C’est indispensable d’aimer le foot ou de faire croire qu’on l’aime ? 

J’ai vu les images d’Édouard Philippe avec sa bière en levant les bras. (Il mime.) Malheureusement, les hommes politiques tombent dans le piège de ce qui paraît être artificiel. C’est difficile de se mettre en scène et de vibrer devant une fête, qui existe très bien sans eux, sans avoir l’air d’être récupérateur. Il faut être prudent quand on est responsable politique de ne pas vouloir apparaître pour ce qu’on n’est pas. Soit on aime le foot et on le connaît, soit on a une fonction qui vous oblige à officier ce jour-là, mais on ne doit pas faire la course à l’échalote.

 

Vous parliez de votre équipe au Venezuela, quel type de joueur étiez-vous ? Du haut de votre mètre 91, on ne vous imagine pas très doué techniquement. 

(Il se marre.) À l’époque, on jouait dans une formation qui n’est plus trop d’époque et j’étais demi-centre. Donc pivot, distributeur de ballons, moins rapide que les attaquants, mais suffisamment solide pour participer à la solidité de l’équipe. J’ai continué à jouer au foot quand je suis venu en France, en pension, où j’étais encore capitaine de l’équipe à Toulouse. Sans doute plus pour mon état d’esprit que pour mon talent pur.

Dans quelle mesure un match de foot peut-il faire partie d’un processus entre deux pays ou dans un conflit ? 

Cela marche avec le sport en général. On se souvient des parties de ping-pong en 1971 quand un joueur américain se retrouve dans un bus chinois et que pour la première fois, Chinois et Américains jouent à Pékin, ce qui déclenche la reconnaissance de la Chine par Nixon en 1972. Il y a des exemples fameux où la politique s’invite à travers le sport ; l’inverse est vrai aussi, avec les sanctions, les boycotts, etc. On a une célèbre guerre du football entre le Salvador et le Honduras, deux pays qui à la suite d’un match sont entrés en guerre. Il y a aussi le match qui devait se tenir en Bolivie à l’Altiplano dans les années 2000 et qui n’avait pas eu lieu : Jacques Chirac était fou de rage et il avait investi toute son énergie pour qu’on puisse reconnaître La Paz et la Bolivie comme des endroits où le foot pouvait se jouer. Cette idée du foot comme jouant un rôle plus important que sa seule dimension sportive est vraie : le foot a un rôle à jouer.

Il y a un enjeu politique pour Donald Trump, la Coupe du monde attire les regards du monde entier. Le Mondial pèse sur les esprits et les images.

Dominique de Villepin

On a même vu qu’il pouvait s’inviter dans les discussions et les chambrages au G7

Chacun épouse les intérêts de sa cause et on voit que ça peut prendre des proportions considérables ! Chaque peuple s’identifie à son équipe, mais il ne faut pas que cela devienne un élément de la guerre identitaire. Rappelez-vous en 2005, Drogba qui s’arrête et met un genou à terre en Côte d’Ivoire pour signifier avec toute l’équipe une demande de paix entre les deux parties du pays. Le foot est un élément cristallisateur des tensions qui peuvent exister, y compris dans les temps de guerre civile.

Donald Trump peut-il sortir gagnant de cette Coupe du monde ? Elle est très contestée, mais on a l’impression que l’appel au boycott n’a pas existé et on sait que le foot peut aider les dirigeants politiques à gagner en popularité. 

Il y a un enjeu politique pour lui, la Coupe du monde attire les regards du monde entier. On peut même imaginer que la volonté de signer le protocole d’accord de paix à la date retenue avait vocation à se faire le plus vite possible, le Mondial pèse sur les esprits et les images. C’est une responsabilité pour la FIFA de penser l’avenir de ce sport. On voit bien que depuis la Coupe du monde au Qatar, il y a le risque d’aller vers le gigantisme, le tout-financier et tout cela peut nuire, ne serait-ce qu’en matière écologique. Quand on voit le coût de cette Coupe du monde… C’est quoi ? 9 milliards de tonnes de CO2 ? C’est colossal, c’est du jamais-vu.

Ce n’est pas nouveau que le foot soit plus gouverné par les intérêts financiers au détriment de sa base populaire. 

Le foot reste une gigantesque fête populaire. Quand j’étais jeune, j’ai vécu l’épopée des Verts, j’étais au match contre le Dynamo de Kiev. (Il cherche la date.) Je crois que Rocheteau avait marqué deux buts. Les Verts, c’était toute une ville, tout un peuple. C’est quelque chose qu’il faut préserver, cette authenticité du sport. De ce point de vue, Luis Enrique a apporté quelque chose au PSG en sortant de la logique des chapeaux à plumes et du vedettariat : chaque joueur sur le terrain est égal. Voilà quelqu’un qui semaine après semaine a respecté ses convictions alors que les résultats n’étaient pas au rendez-vous. Depuis le début, il a dit la même chose et il voulait des gens capables de se défoncer à égalité. Cette logique a fini par payer et c’est formidable : c’est vraiment un pour tous, tous pour un.

 

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Vous disiez après le doublé du PSG en Ligue des champions qu’il faudrait reprendre sa méthode pour gouverner la France. Qui pourrait être le Luis Enrique de l’Élysée ? 

(Il sourit.) Ça, c’est aux Français de le dire. C’est sans doute celui ou celle qui sera le mieux capable de mobiliser les Français et de les faire rêver pour relever les défis devant nous. On a besoin d’un entraîneur, quelqu’un qui nous redonne confiance. C’est comme une équipe qui traverse une période difficile. On connaît des grandes figures du sport français et des entraîneurs qui ont su mettre chacun à sa place, donner des chances et prendre des risques, parce qu’il faut en prendre.

Une campagne présidentielle en France, on peut la comparer à une Coupe du monde ou plutôt à une Ligue des champions ? 

Je prendrais plutôt la comparaison d’un bon championnat de France et il n’est pas interdit à Guingamp d’espérer. (Sourire.) Tout est possible !

Qui serait le Guingamp de la campagne présidentielle à venir ? 

Je ne ne sais pas, qui est en bas des sondages ? (Rires.) 

Vous êtes prêts à disputer un championnat de France, vous ? 

Pourquoi pas ? Je suis prêt à tout, j’ai du plaisir à tout, je suis très content d’être là et heureux de participer à cette aventure. Je ne sollicite surtout pas une place réservée. Au contraire, je suis prêt à faire le double du boulot sur le terrain plutôt que juste ce qu’il faut faire.

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