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Diego ou la belle mort

Par Thibaud Leplat
3' 3 minutes
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Diego ou la belle mort

Les héros sont peut-être mortels, oui. Les Dieux peuvent bien ricaner. Mais, grâce aux miracles de nos mémoires, leurs destinées, elles, sont éternelles parce que toujours racontées, toujours souvenues.

La vie d’un homme ne se laisse pas ramener facilement en arrière. Une fois la barrière franchie, même Jorge Valdano peut perdre de sa retenue. Quand mercredi soir, il évoque la mort de son ancien capitaine en direct à la télévision espagnole, le sol s’ouvre : « Oui, cette nouvelle m’a bouleversé. » Le ton est posé, comme à son habitude. Mais les yeux sont humides. Relance de la journaliste : « Vous devez avoir énormément de souvenirs avec lui. » Effectivement, Jorge a passé toute sa carrière internationale en compagnie du héros disparu. Deux personnalités opposées, mais une épopée 1986 commune. L’un était un habitué des larmes et des hyperboles. L’autre un amateur fervent de la litote et de la pudeur. L’un n’a pas marqué en finale, l’autre si. « Effectivement, beaucoup des souvenirs que j’ai avec Diego me venaient toujours accompagnés d’un sourire, mais aujourd’hui… » Silence. Jorge soupire. La peine est trop forte. Les larmes débordent. Plus un mot ne sort. Le poète se tait et s’effondre.

Des dieux et des hommes

La mort d’un héros n’est pas une chose légère. Personne n’est prêt pour une telle nouvelle. Si l’on veut essayer de comprendre ce qui nous arrive quand la mort d’un être lointain nous affecte autant, c’est que cette peine est le signe d’un au-delà de nous. En effet, à force de les consommer, on avait fini par oublier la matière dont sont faites nos compétitions. Dans le monde des Grecs anciens, les inventeurs du sport et de toutes nos mythologies, les hommes passent leur vie à envier assez maladroitement le bien le plus précieux des dieux : leur immortalité. Voilà pourquoi ils jouent, pourquoi ils chantent, pourquoi ils aiment, pourquoi ils prient. Voilà pourquoi, en somme, ils prennent leur vie tant au sérieux. Face à eux, les dieux moqueurs et cruels s’amusent de ces existences minuscules, de cette tragique irréversibilité. Les hommes meurent. Les dieux non. Voilà de quel deuil sont faits nos héros, de quelle détresse sont faits nos exploits.

Immortalité et éternité

Jean-Pierre Vernant, helléniste de renom, théorisera cette grande idée dans un texte célèbre : « L’idéal héroïque dont s’inspire l’épopée constitue ainsi une des réponses que les Grecs ont élaborées face au problème du déclin inexorable des forces, du vieillissement continu, de la fatalité de la mort. » Comme Achille, l’image que l’on gardera de Diego est celle de « Maradona contre le reste du monde » . Comme Ulysse aussi, chante Valdano dans El Pais, ce Diego aux mille tours, c’est celui qui « gagne toujours à la fin ». Telle est la destinée héroïque de ces mortels devenus éternels. Comprenons-nous bien. Les héros sont peut-être mortels, oui. Et les dieux peuvent bien ricaner. Mais, grâce aux miracles de nos mémoires, leurs destinées, elles, sont éternelles parce que toujours racontées, toujours souvenues. De génération en génération. Constatez-le. Les douloureuses images d’un Diego claudiquant sur un terrain d’outre-tombe qui circulaient depuis quelques semaines viennent instantanément d’être effacées par un souvenir personnel à transmettre. C’est tantôt un coup franc, tantôt un petit pont, tantôt un crochet, une main aussi. Peu importe. Ce qui reste au-delà de nous-mêmes et pour 3000 ans encore, c’est la figure juvénile et légendaire d’un gamin qui avait vengé les pauvres du monde entier. Le temps d’un match. Le temps d’une vie héroïque.

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