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La chasse aux sorcières du football turc

Depuis la tentative de coup d'État menée dans la nuit du 15 au 16 juillet par une faction dissidente des forces armées turques, la Turquie est sens dessus dessous. Et le football ne fait bien entendu pas exception.

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L'information a fait le tour du monde. Le 12 août dernier, la presse turque rapporte qu'un mandat d'arrêt a été émis à l'encontre d'Hakan Sükür, soupçonné d'être un sympathisant actif du mouvement Gülen, une organisation accusée par l'État turc d'avoir piloté la tentative de putsch avorté trois semaines plus tôt. Le taureau du Bosphore, légende de Galatasaray et meilleur buteur de l'histoire de la sélection turque, est ciblé par la justice de son pays. Une folie. Ou peut-être pas. En Turquie, la méfiance générée par l'existence d'un contre-pouvoir incarné par la confrérie Gülen, qui tenterait de renverser l'AKP, le parti de l'actuel président Recep Tayyip Erdoğan, a atteint son paroxysme depuis la tentative de coup d'État manquée. Et quand plus de 45 000 fonctionnaires et employés d’État ont été licenciés, mis en garde à vue, suspendus et arrêtés, il n'y a pas de raison que le football, de très loin le sport le plus populaire du pays, soit épargné.

Pression constante de la justice


Le cas de Sükür est caractéristique et emblématique des turbulences que traverse actuellement le football turc, qui subit les contrecoups du contexte politique explosif du pays. Fervent activiste au sein de l'AKP depuis sa retraite sportive, Sükür avait même été élu député en 2011. C'est aussi un des membres les plus célèbres de la confrérie Gülen, une organisation dont certains membres détiendraient des positions stratégiques dans les médias, la justice et l'éducation. Initialement allié de l’AKP, le mouvement Gülen devient l’ennemi public numéro un du pouvoir en place fin 2013 : un gigantesque scandale d’écoute mettant en cause Erdoğan et ses proches pour corruption éclate alors et le leader de l’AKP et ses partisans sont convaincus que l’affaire a été entièrement orchestrée par les membres de la confrérie. Des purges sont menées pour écarter des membres supposés du mouvement, notamment au sein de la justice.


Impardonnable pour Sükür, qui met fin à son aventure politique la même année : « Je prends personnellement tous les actes, les diffamations et les insultes hostiles contre Fethullah Gülen, car je suis membre de son mouvement qui n'a d'autre objectif que de servir cette nation et l'humanité. » La dégradation progressive de la situation politique en Turquie accompagne ainsi la déchéance de Sükür aux yeux du pouvoir. Particulièrement offensif à l'encontre d'Erdoğan sur les réseaux sociaux, l'ancien buteur de Galatasaray subit une pression croissante de la justice : en juin 2016, le parquet du district de Bakirköy à Istanbul réclame ainsi contre lui entre un et quatre ans de prison pour avoir « insulté » Erdoğan sur Twitter avant qu’un mandat d'arrêt à son encontre ne soit donc émis en août dernier. Prévoyant, Sükür avait néanmoins eu la bonne idée de s'installer en Californie entre-temps, ce qui le tient pour l'instant à l'écart de la juridiction turque.

Une Fédération sous influence


Reste que, si même une icône du sport turc telle que Sükür peut devenir en un éclair la cible du pouvoir en place du fait de ses sympathies gulénistes, peu sont ceux qui peuvent s’estimer à l’abri. Le 2 août, la Fédération turque de football (TFF) annonçait ainsi avoir licencié 94 de ses membres, dont des arbitres, soupçonnés d’être impliqués dans la tentative de coup d’État du 15 juillet. « Notre Fédération considère qu’il est nécessaire de licencier 94 personnes, parmi lesquelles des arbitres et des assistants régionaux et nationaux, des membres des comités régionaux d’arbitrage et des observateurs régionaux et nationaux » , expliquait la TFF dans un communiqué. Par ailleurs, fin juillet, tous les membres des comités affiliés à la TFF avaient démissionné pour permettre la mise en œuvre d'une « inspection de sécurité » , visant à déterminer si certains étaient liés au mouvement Gülen.


L'empressement de la Fédération turque de football à faire le jeu du pouvoir en se séparant de ses éléments supposés proches du mouvement Gülen n'est pas vraiment étonnante. Les cadres de la TFF sont en effet éminemment liés à l'AKP, voire au président Recep Tayyip Erdoğan lui-même.
« Dans les hautes sphères de la TFF, le vrai proche d’Erdoğan est clairement Göksel Gümüşdağ. Il est marié avec la nièce d’Emine Erdoğan, qui est la femme de Tayyip Erdoğan. Il devrait devenir le prochain président de la Fédération dans quelques semaines. » Dağhan Irak, chroniqueur sportif et chercheur en sociologie du sport
Si le président de la Fédé turque, l'homme d'affaires Yıldırım Demirören, n’est pas réputé particulièrement proche du président, son père reste propriétaire d'un des plus grands quotidiens nationaux turcs,Milliyet, qui avait licencié plusieurs de ses journalistes en août 2015 en raison de leurs positions jugées « trop offensives » à l'encontre d'Erdoğan et de l'AKP. Mais le vrai homme d’influence acquis à Erdoğan et à l’AKP est plutôt Göksel Gümüşdağ, le président de l’Association des clubs, une institution dont la fonction se rapproche de celle de notre Ligue de football professionnel. «  Dans les hautes sphères de la TFF, le vrai proche d’Erdoğan est clairement Göksel Gümüşdağ » , explique Dağhan Irak, chroniqueur sportif et chercheur en sociologie du sport, spécialisé dans le football turc. «  Gümüşdağ est marié avec la nièce d’Emine Erdoğan, qui est la femme de Tayyip Erdoğan. Il devrait aussi devenir le prochain président de la Fédération dans quelques semaines. » Göksel Gümüşdağ (accompagné notamment de Demirören, du sélectionneur turc Fatih Terim et des présidents de Galatasaray et Trabzonspor), s'était par ailleurs rendu au rassemblement géant de Yenikapi en août dernier, où des centaines de milliers de Turcs ont célébré la victoire d'Erdoğan et de l'AKP sur le coup d’État manqué d’une partie de l’armée à leur encontre.

Galatasaray, cible prioritaire


En parallèle, l'offensive à l'encontre d'anciens grands noms du football turc continue. Le 24 août, les médias proches du pouvoir annoncent que des mandats d'arrêt ont été émis à l'encontre de trois anciens internationaux turcs, Arif Erdem, Uğur Tütüneker et İsmail Demiriz. Ce dernier aurait même été appréhendé à son domicile par les forces de l'ordre. Ils ont par ailleurs pour point commun d’avoir été tous les trois en leur temps des joueurs emblématiques d’un même club, qui est aussi celui dans lequel Hakan Sükür a construit sa légende : Galatasaray. Si un club semble en effet bien être au centre de la tornade de soupçons qui remue les acteurs du football turc, c'est bien Galatasaray. Le président de Fenerbahçe, Aziz Yıldırım, ne s’est d’ailleurs pas gêné pour accuser Galatasaray d'être profondément lié à la confrérie Gülen.


Condamné à une peine de prison ferme pour avoir mis sur pied un vaste système de matchs truqués en Turquie révélé en 2011, il a récemment été acquitté par la justice en raison de «  preuves insuffisantes » .
« De quels clubs sont issus les footballeurs visés par un mandat d'arrêt ? Ce sont tous des anciens joueurs de Galatasaray. Je pense que la confrérie Gülen a comploté contre Fenerbahçe. » Aziz Yıldırım
Pour Yıldırım, sa condamnation a été pilotée en sous-main par des sympathisants gulénistes liés à Galatasaray, l’influence de la confrérie sur la justice turque étant réputée importante à l’époque : «  Les liens supposés entre Gülen et Galatasaray doivent faire l’objet d’une enquête. De quels clubs sont issus les footballeurs visés par un mandat d'arrêt ? Ce sont tous des anciens joueurs de Galatasaray. Je pense que la confrérie Gülen a comploté contre Fenerbahçe. Quelques mois après mon élection à la tête de Fenerbahçe en 1998, des hommes de la confrérie sont venus me demander d’appuyer le mouvement. J’ai dit que je ne connaissais pas Gülen et que je ne voulais pas l’aider. Voilà pourquoi ils m’ont fait arrêter et s’en sont pris à Fenerbahçe. »

Galatasaray, un club guléniste ?


« La vérité, c’est que le sport est fortement pénétré par le pouvoir en Turquie. Avec la tentative avortée de coup d’État, c’est de pire en pire, ça en devient presque caricatural. » Jean-François Polo
Comme si ça ne suffisait pas, Galatasaray a dû mettre fin à son contrat de sponsoring avec l’entreprise immobilière Dumankaya Construction, qui garantissait au club plus de dix millions de dollars de revenus sur trois ans. Le propriétaire de Dumankaya Construction est suspecté d’avoir généreusement subventionné la confrérie Gülen. Suffisant pour catégoriser Galatasaray comme un club guléniste ? « Non, le club, pas vraiment, mais l’équipe de Galatasaray des années 90/2000, oui, explique Dağhan Irak. Et c’est à cause de Şükür. Tout le monde était au courant qu’Hakan Şükür était proche de Gülen et il a convaincu des joueurs d’intégrer le mouvement. » « La vérité, c’est que le sport est fortement pénétré par le pouvoir en Turquie. Avec la tentative avortée de coup d’État, c’est de pire en pire, ça en devient presque caricatural » , analyse Jean-François Polo, auteur de Enjeux politiques du sport en Turquie et qui a notamment enseigné à l’université de Marmara à Istanbul.


« Rien ne peut se faire sans la proximité du pouvoir. Tous les stades qui y ont été construits ces dernières années l’ont été grâce à l’action de gens proches de l’AKP. Les gulénistes étaient en bons termes avec Erdoğan et l’AKP jusqu’en 2013. Mais maintenant qu’ils sont officiellement des ennemis de l'État turc, toute la pyramide s’écroule. » Sans oublier d’emporter dans sa chute les icônes du football turc, qui subissent les conséquences d’un pouvoir à l’autoritarisme croissant.

Par Adrien Candau
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