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Une semaine de Clásico à Rosario

Par Georges Quirino-Chaves, à Rosario
Une semaine de Clásico à Rosario

Les Argentins s’accordent à dire qu’il s’agit du derby le plus chaud du pays, celui de tous les excès dans une ville profondément divisée entre ses deux clubs, Newell’s Old Boys et Rosario Central aujourd’hui entraîné par Carlos Tévez. Ce jeudi, le clásico rosarino a une fois de plus paralysé et enflammé la cité de Messi, Bielsa et Di María. Balles réelles, sorcellerie, superstitions, tribunes remplies avec ou sans matchs, briquets à volonté et des tonnes de viande, chronique d'une semaine au cœur du volcan.

« Ici, notre passion pour le football est indescriptible », prévient Maxiliano, chauffeur d’un taxi attrapé à la volée à la sortie de la gare routière de Rosario dimanche dernier. Son volant rouge et noir trahit son fanatisme pour Newell’s Old Boys. Maxi a six enfants. Cinq sont supporters de Rosario Central, comme sa femme. « Est-ce que j’ai raté leur éducation ? Je crois surtout qu’ils aiment plus leur mère que leur père », se marre-il. Le clásico est prévu jeudi. Il sait déjà que la semaine à la maison va être pesante. « Ma femme est hyper nerveuse avant le match. Elle ne dort pas. Chez moi, seul mon fils cadet me soutient. Mes autres gamins se préparent à me célébrer les buts de Central au visage. C’est la guerre à la maison. » Comme dans beaucoup de familles à Rosario ces jours-ci.

Je connais un supporter qui se rappelle qu’un jour, son équipe a gagné le derby quand il n’était pas à Rosario. Du coup, ce jeudi, il va prendre sa bagnole et rouler jusqu’à une station-service en dehors de la ville pour écouter le match.

Un regard par la fenêtre du véhicule suffit à mesurer cette rivalité, à la limite de la haine, qui divise profondément la troisième ville du pays. Ici, les quartiers et les rues sont pour la plupart peints aux couleurs des deux institutions. Les territoires des uns et des autres sont ainsi bien établis, en même temps que les lieux de vente de drogue des barras bravas de Central et Newell’s soutenus par la famille narco qui fait régner la terreur sur la ville. « Nous tuons pour nos couleurs », avertit un graffiti rouge et noir. La menace est réelle. La veille, deux artistes qui finalisaient une œuvre représentant Maradona et Messi avec le maillot des Lépreux* ont été blessés par balle. La presse locale ne le dit pas directement, mais soupçonne des sympathisants du club rival. « La semaine duclásicocommence encore dans la violence », répète la plupart des médias. L’année dernière, la statue du père de l’institution Newell’s avait été décapitée. En représailles, le siège de Central avait subi le jet d’un cocktail molotov.

« C’est toujours une semaine de tension énorme », regrette Claudio Giglioni, voix légendaire des retransmissions des deux clubs à la radio depuis plus de trente ans. Le sexagénaire, qui jure être neutre, assure avoir commenté plus de 70 clásicos depuis le début de sa carrière. « Le premier, c’était le match d’adieu de Mario Kempes avec Central, se remémore celui qui, en toute sobriété, est surnommé « le meilleur » à Rosario. Ce jour-là, quand Kempes marque, leshinchasde Newell’s ont balancé 12 000 bouteilles sur la pelouse. Le match a dû être arrêté avant la fin. » Ce lundi, en arrivant au studio de Cadena 3 situé en plein centre-ville, Claudio a surtout dû slalomer entre les questions de supporters croisés dans la rue. « Chaque personne que je vois me demande si son équipe est prête pour leclásico. Certains chronomètrent même mes interventions à l’antenne et m’envoient des messages si je parle plus de Newell’s ou de Central, assure El Mejor. Pour d’autres, c’est la semaine de toutes les superstitions. Je connais un supporter qui se rappelle qu’un jour, son équipe a gagné le derby quand il n’était pas à Rosario. Du coup, ce jeudi, il va prendre sa bagnole et rouler jusqu’à une station-service en dehors de la ville pour écouter le match. »

Enfer et magie noire

Est-ce la passion, la folie ou autre chose qui guide près de 30 000 supporters de Newell’s Old Boys à remplir les tribunes du stade Marcelo-Bielsa alors qu’aucun match n’est programmé ce lundi soir ? Avant chaque visite sur la pelouse de Central (en Argentine, les déplacements de supporters adverses sont interdits depuis neuf ans sauf exceptions, NDLR), les hinchas rouge et noir invitent leurs joueurs pour une séance de motivation commune. Ils appellent ça le banderazo. Un spectacle hallucinant d’une enceinte plongée dans l’obscurité, illuminée par des dizaines de fumigènes rouges agités par des milliers de personnes chantant à se casser la voix. Des centaines d’hystériques agitent les grillages. Les plus petits se tiennent aux barbelés. Une certaine idée de l’enfer. « C’est ça Newell’s !, pense plutôt un jeune supporter qui ne doit pas avoir plus de sept ans avant de développer. Jeudi, ils doivent poser leurs couilles ! »

Pendant leur banderazo, on s’est réunis entre nous et on a fait un peu de sorcellerie. Ça ne va leur servir à rien.

« Ne t’inquiète pas pour ça. Pendant leurbanderazo, on s’est réunis entre nous et on a fait un peu de sorcellerie. Ça ne va leur servir à rien », confie très sérieusement « le Roux », un septuagénaire supporter de Central et ami du regretté Roberto Fontanarrosa. Ce mardi, le bar el Cairo, emblème du milieu intellectuel local, rendait hommage à l’écrivain disparu il y a quinze ans. Un maître de la littérature « futbolera » argentine, un hincha des Canailles* jusqu’à la mort, comme l’un de ses mythiques personnages de fiction. « Je suis tombé amoureux de Rosario pour l’art, la littérature et le football dont on débat dans des cafés comme celui-là », s’émeut Miguel Angel Russo, ancien entraîneur de Central, présent dans l’assistance. Le maire de la ville, Pablo Javkin, supporter de Newell’s, est également là. Pas trop stressé pour la sécurité à deux jours du clásico ? Une moue et un sourire en guise de réponse. Pas de commentaire.

Le lendemain, devant le monument en hommage au drapeau argentin, symbole de la ville, le politique pose avec une cinquante d’enfants habillés des maillots des deux clubs. « On doit pouvoir profiter de ce clásico sans violence », veut croire le maire. Les capitaines des deux équipes tentent eux aussi de faire baisser la température en participant à une conférence de presse commune. Ce mercredi est le jour très respecté de l’amitié en Argentine. À Rosario, des groupes de potes se réunissent pour partager quelques verres sur les bords du fleuve Paraná. Parmi les fêtards, les maillots de Central et Newell’s ne se mélangent pas.

Spiderman, la messe et Carlitos

Ce jeudi, jour de match, la ville se réveille plongée dans un épais brouillard inquiétant. « Rosario est en fusion », titre le quotidien El Ciudadano. « C’est le clásico de la bonne humeur », pense plutôt La Capital, le principal canard local. Tellement sympa que plus de 1000 représentants des forces de l’ordre bouclent la ville et surtout le Gigante de Arroyito, où doit se disputer la rencontre à 16h30. Un horaire surprenant, un jour de semaine, qui n’empêche pas des milliers de supporters de Central de lancer leur apéro géant dès la fin de matinée autour du stade. « J’ai dit à mon chef que j’étais malade. Il a rigolé et m’a laissé partir », se marre Majo, 46 ans, un bob jaune et bleu sur la tête et une bière Santa Fe à la main. « Aujourd’hui, c’est jour de messe ! On ne peut pas aller travailler ! », crie Luciano, la trentaine, à deux grammes à deux heures du match. Le boulevard Avellaneda qui mène à l’enceinte est fermé à la circulation sur plus d’un kilomètre. Les tambours et les chants y résonnent autant que se sent l’odeur des innombrables barbecues ambulants. « Ma viande est tellement tendre qu’elle se coupe à la cuillère ! », hurle un humble vendeur qui a installé son stand depuis la nuit dernière, clásico oblige. À côté de lui, un Spiderman jaune et bleu s’agite et vend des masques. « Je ne peux pas te révéler ma véritable identité. Tout ce que je peux te dire, c’est que Central, c’est un carnaval ! », prévient-il euphorique. Quelques minutes plus tard, un individu très ressemblant enlève son masque de Spidey en tribune de presse pour commenter la rencontre pour une radio partisane.

J’ai pris mon frère dans mes bras dans les vestiaires et je lui ai dit : « C’est pour ça qu’on est venu ici ! »

Plus de 40 000 spectateurs remplissent les tribunes. Certains arrivés trop tard suivent la rencontre depuis les couloirs d’un stade qui déborde et chante à en faire trembler les murs. Au moment de l’entrée des joueurs, un drapeau géant recouvre la tribune populaire et des centaines de drapeaux jaunes et bleus s’agitent partout ailleurs. Des feux d’artifices et des pétards – pourtant interdits – accompagnent les deux équipes jusqu’après le coup d’envoi. « C’est dommage que ce soit un derby en carton(Newell’s était leader du championnat et Central 23e sur 28 avant la rencontre, NDLR) », glisse un journaliste regrettant l’absence de stars dans les deux équipes. Il y en a pourtant une. Sur le banc de Central, Carlos Tévez, arrivé il y a un mois aux commandes d’une équipe en perdition, observe la rencontre debout et replace ses joueurs en toute tranquillité, même après le poteau touché par Newell’s, favori pour être leader du championnat.

À 17h14, le séisme. Les hommes de Carlitos ouvrent le score sur un coup de tête d’Alejo Veliz, un gamin du club de 18 ans qui fait chavirer le Gigante. Deux minutes plus tard, une bombe agricole explose à cinquante centimètres du gardien rouge et noir. Personne ne réagit. En deuxième mi-temps, il faut attendre la 82e minute pour voir de l’action. C’est le moment où l’arbitre de la rencontre, Fernando Espinoza, ramasse six briquets et un fumigène balancés sur le tireur de corner de Newell’s protégé par les boucliers de trois policiers. « Je sais que je joue mon avenir sur ce match », avait dit l’homme en noir dans une étonnante interview à la radio cette semaine. Pas question d’arrêter le match devant un public en folie libéré de toute sa nervosité de la semaine au coup de sifflet final. « Une minute de silence pour Newell’s qui est mort », hurlent les supporters. L’écran géant affiche fièrement un « +16 », comme la nouvelle différence de victoires dans les confrontations entre Canailles et Lépreux. « J’ai pris mon frère dans mes bras dans les vestiaires et je lui ai dit :« C’est pour ça qu’on est venu ici ! » », raconte Tévez après le match. À l’extérieur du stade et dans la ville, les supporters de Central paradent. Maillot jaune et bleu vintage sur les épaules, Juan Cruz, 29 ans, savoure à la sortie du Gigante : « Je voulais partir en vacances, mais je crois que je vais rester à Rosario. Je vais pouvoir vanner ceux de Newell’s pendant un an. Pas question de partir ! »

Dans cet article :
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Par Georges Quirino-Chaves, à Rosario

Tous propos recueillis par GQC.
Photos : GQC.

* Les Lépreux et les Canailles sont respectivement les surnoms des supporters de Newell’s Old Boys et Rosario Central.

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