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Sem Chastel : « L’homosexualité dans le foot, c’est un peu le jeu du roi du silence »

Entre romance queer et football professionnel, Sem Chastel signe avec Forever First un récit inédit dans le paysage français qui paraîtra le 11 juin prochain en librairie. À travers l’histoire fictive de deux joueurs professionnels, l’autrice interroge la culture du silence qui entoure encore l’homosexualité dans le football masculin.
Comment l’idée d’écrire sur le football t’est venue à l’esprit ?
Je suis de la région marseillaise, le foot est important ici, c’est toute une culture ! J’ai grandi à cent mètres du Vélodrome. Le foot me berce depuis ma naissance, je voyais la ville vivre au rythme des matchs de l’OM, les rues étaient remplies les jours de match. C’est peut-être pour ça que lorsque je lisais des romances sur le foot américain, j’étais un peu frustrée car je me disais que ce n’était pas ça, le vrai foot (Rires.) Je lis beaucoup de romances sportives dans l’univers du hockey et du football américain par exemple, et j’en cherchais une qui traite du foot européen. C’est très rare, et encore plus avec des clubs français. Avant le début du projet, l’une de mes bêta-lectrices m’avait mis le pied à l’étrier en me disant « Qui d’autre que toi pourrait écrire une romance dans le foot ? »
Que penses-tu que ton livre apporte à ce genre de romances ?
Déjà, ce n’est pas un essai, je ne veux pas le vendre pour ce qu’il n’est pas. Je cible un public assez jeune. La différence, c’est que cette romance concerne un couple gay. Cela commence à se démocratiser un peu, mais ce n’est rien par rapport aux romances hétéro.
Pour parler d’homosexualité dans le football, passer par la fiction est-il nécessaire ?
Je pense, oui, parce que la fiction touche un public plus large. Après, il faut savoir traiter le sujet correctement en faisant les recherches nécessaires. L’avantage de la fiction, c’est de pouvoir interpeller et mettre en lumière certaines choses, surtout quand on sait que l’homosexualité dans le foot, c’est un peu le jeu du roi du silence. Même si cela ne permet qu’à deux ou trois personnes de se reconnaître et de se sentir mieux, alors ça vaut amplement le coup de faire ce roman.
Quelles sont tes craintes quant à l’accueil de ce roman ?
Ça reste un roman qui aborde beaucoup de sujets sensibles. J’ai écrit avec le cœur, mais aussi avec la tête. Il y aura sans doute des critiques auxquelles je réfléchis déjà, j’ai beaucoup d’appréhension. Mais si je l’ai fait, c’est pour une bonne raison, pour porter les messages les plus justes possibles. Concernant la réception du roman dans le monde du foot, je suis assez mitigée, même si on est en 2026. Je pense que j’aurai droit à des critiques sur le manque de réalisme, même si j’ai pris le temps de me rapprocher au mieux de la réalité.
J’ai échangé avec des footballeurs homosexuels qui ont été pros ou qui sont aujourd’hui amateurs. Ce qui en ressort, c’est que jouer un rôle auprès des autres était épuisant. Ils ont préféré arrêter le foot au haut niveau pour leur santé mentale.
Comment se sont organisées tes recherches ?
J’ai pris un an pour écrire Forever First. Il y a eu d’abord un temps de recherche individuelle qui a duré plusieurs mois pour essayer de comprendre ce que c’est d’être un footballeur et d’évoluer dans ce milieu en étant homosexuel. J’ai lu beaucoup de récits de personnes concernées, puis je les ai contactées pour leur poser quelques questions. J’ai eu la chance d’être relue par quelques-unes d’entre elles, notamment par un homme musulman homosexuel qui connaît bien le football. Ça m’a permis de m’assurer d’être claire et de pouvoir me faire comprendre. Par ailleurs, c’est après avoir lu Adieu ma honte de Ouissem Belgacem (ancien espoir du Toulouse FC et international tunisien qui n’a pu poursuivre sa carrière professionnelle à cause de l’incompatibilité entre son homosexualité, sa religion et le football, NDLR) que je me suis demandé comment un joueur homosexuel pourrait mener à bien sa vie amoureuse et sa carrière. Même si actuellement, j’ai l’impression qu’il n’y a pas de solution, j’ai voulu écrire un univers de fiction dans lequel ça se finit autrement, avec un peu d’espoir.
As-tu été en contact avec des joueurs professionnels en activité qui n’ont pas fait leur coming out ?
Non, mais j’ai échangé avec des footballeurs homosexuels qui ont été pros ou qui sont aujourd’hui amateurs. Ce qui en ressort, c’est que jouer un rôle auprès des autres était épuisant. Ils ont préféré arrêter le foot au haut niveau pour leur santé mentale. Je ne peux rien révéler à propos de leur identité, mais c’étaient des joueurs du sud de la France qui sont notamment passés par des centres de formation. C’est un monde très codifié qui comprend de nombreux risques. On les empêche aussi de parler pour les protéger des menaces de mort que certains reçoivent encore quotidiennement après leur coming out.
Quand on écrit sur un tel sujet, comment jauge-t-on la part de fiction et celle de la réalité dans le roman ?
Je m’aide beaucoup des retours qui m’ont permis de me rendre compte quand j’allais trop loin dans le réalisme, quand cela empêche le lecteur de suivre la trame romanesque. En pratique, on m’a déjà conseillé d’expliquer dans une note de bas de page certains termes que j’emploie lorsque ceux-ci sont typiques d’une culture, en l’occurrence de celle du Maroc. Les retours me permettent d’être plus claire, de mieux rendre compte de la réalité de certaines choses. Je pars de la fiction pour me rapprocher de la réalité : pour moi c’est ça, l’essence d’un roman.
Quel regard portes-tu sur les diverses autobiographies de footballeurs ?
Ces œuvres sont des témoignages essentiels qui sont à mon sens complémentaires aux œuvres fictionnelles. Le lectorat des autobiographies cherche des informations ou des réponses à certaines questions, mais celui de la fiction est aussi accompagné vers certaines interrogations sur la réalité via l’histoire qu’il découvre.
Comment as-tu réussi à redonner un aspect humain au football pour des lecteurs qui perçoivent uniquement ce sport comme dominé par des enjeux statistiques et économiques ?
C’est un enjeu important du roman. La romance entre les personnages donne une certaine profondeur au récit, avec une narration à la première personne. C’est l’histoire d’Éden et de Tarek avant d’être une histoire de foot. J’espère tout de même avoir aussi réussi à retranscrire d’autres types d’histoires d’amour du football, comme celle qui lie le club et les supporters.
Des choses sont en train de se produire dans le milieu du foot, mais c’est difficile à cause de sa popularité. Le moindre changement est très lourd, notamment par rapport à l’exposition de ce sport.
Cette histoire d’amour est parfois difficile à saisir quand on ne s’intéresse pas du tout à ce sport.
J’explore deux réponses possibles dans Forever First. À un moment donné, les deux personnages vont se demander si cette ferveur autour d’un jeu de ballon à travers le monde n’est pas un peu exagérée. Mais d’un autre côté, on parle de personnes qui ont tout donné pour leur rêve. Quand on s’intéresse au parcours pour devenir footballeur professionnel, on se rend compte que ce n’est pas rien. J’ai en tête la routine de Cristiano Ronaldo… Ce sont des élus, il faut prendre en considération que beaucoup ont échoué pour être à leur place.
Ton roman parle d’une quête d’identité. Penses-tu que le football vit justement une crise identitaire dans le sens où c’est un monde qui ne semble pas suffisamment prêt à se déconstruire ?
La quête d’identité permet de se construire, mais aussi de se déconstruire. Chaque jour, on se réveille un peu différent de la veille. Des choses sont en train de se produire dans le milieu, mais c’est difficile à cause de sa popularité. Le moindre changement est très lourd, notamment par rapport à l’exposition de ce sport.
On dit que dans chaque œuvre, on retrouve une part de l’auteur…
Je pense que là où je me retrouve le plus, c’est dans le personnage de Tarek. On a tous les deux des origines marocaines, on est nés dans une ville du sud… Bon, même s’il n’y a aucun ancrage géographique explicite dans le roman, on reconnaît tout de même facilement Marseille, rien qu’avec le titre « À jamais les premiers », le maillot blanc et cyan… (Rires.) Bref, mon besoin de quête identitaire et le fait que je me pose beaucoup de questions me lient aussi grandement à Tarek. Tout se passe comme si les personnages apparaissaient devant moi et que je devais les aider avec ma plume.
Comment comparerais-tu l’écriture et le football ?
Dans toute recherche, il y a un combat à mener pour porter ses rêves. On voit 22 personnes qui luttent pour réaliser leurs objectifs. Un auteur se bat pour vivre de sa plume, et c’est très rare d’y parvenir aujourd’hui. Dans l’imaginaire collectif, on pense qu’on peut en vivre. La vérité, c’est qu’on voit toujours les mêmes en tête d’affiche et que les droits que la plupart des auteurs touchent ne suffisent pas pour vivre. Ce serait mon Ballon d’or de pouvoir y arriver.
Pas de Coupe d’Europe pour l’OM la saison prochaine ?Propos recueillis par Suzanne Wanègue
Sortie en librairie du roman Forever First le 11 juin prochain. Déjà disponible au format numérique.




















































