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Pourquoi est-ce que si peu de femmes coachent les hommes ?

Par Vivien Dupont
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Pourquoi est-ce que si peu de femmes coachent les hommes ?

Alors que de nombreux hommes dirigent des équipes féminines, les entraîneuses ont bien du mal à se faire une place dans les vestiaires masculins. En avril dernier, la nomination de Marie-Louise Eta à la tête de l’Union Berlin a mis en lumière un plafond de verre que le football est très loin d’avoir brisé.

L’arrivée d’un coach intérimaire dans un club du ventre mou de la Bundesliga a rarement fait autant de bruit. Le 12 avril dernier, quand Marie-Louise Eta est nommée entraîneuse de l’Union Berlin, l’ancienne joueuse de 34 ans devient la première femme à prendre la tête d’une équipe masculine de l’élite des cinq principaux championnats européens.

Un petit séisme sur la planète foot, où le banc de touche reste un bastion masculin. C’est le cas dans le football féminin (seuls le Paris FC, Lens et Marseille avaient une femme sur leur banc cette saison), et encore plus du côté des équipes masculines. À l’échelle européenne, d’après une étude de 2022, sur les 10 437 détenteurs de la licence UEFA Pro (le diplôme permettant d’exercer au plus haut niveau), seules 127 sont des femmes.

Des femmes plus au ban que sur les bancs

En France, pour dénicher les rares femmes à la tête d’équipes masculines seniors, il faut commencer par fouiller le passé : Corinne Diacre, entraîneuse de Clermont (Ligue 2) de 2014 à 2017, fait figure d’exception. Pour en trouver d’autres, il faut s’éloigner des strass et paillettes du monde professionnel pour s’intéresser au foot amateur, où l’on trouve quelques pionnières comme Ismérie Petit.

Quand le président m’a proposé de reprendre l’équipe, on l’a traité de fou.

Ismérie Petit, coach du Bugue Vézère

L’entraîneuse du FC Le Bugue Vézère, pensionnaire de D4 en Dordogne, est arrivée au football un peu par hasard, via ses enfants, inscrits dans le club. Peu à peu, elle y devient dirigeante, avant qu’on ne lui propose le banc de l’équipe senior masculine. « Quand le président m’a proposé de reprendre l’équipe, ma première réaction a été de lui dire “T’es sûr ?” À l’époque, on l’a traité de fou, se souvient la Périgourdine de 50 ans. Il m’a dit : “Je te cache pas qu’il y a quelques réfractaires, mais dans l’ensemble, les joueurs sont OK.” »

Ce scepticisme a aussi touché Stéphanie Lam, qui a dirigé sept années durant l’équipe première de Bagneux (Hauts-de-Seine), évoluant à l’échelon régional. « À l’époque, quand le président a annoncé aux joueurs que j’allais reprendre l’équipe, il y avait de l’enthousiasme, mais aussi un peu de réticence, se rappelle celle qui a passé ses diplômes d’éducatrices en parallèle d’un temps plein dans la restauration. Un joueur a même cru à une blague. Finalement, il a fait trois saisons avec moi et disait que j’étais une bonne coach. » Ce joueur incrédule n’est pas le seul à le penser : après avoir stabilisé le club en R2, Stéphanie Lam est embauchée par le Red Star à l’été 2025. Elle y débarque en tant qu’adjointe de la réserve, pensionnaire de R1. Elle fait malgré tout figure d’exception : en sept années dans les divisions régionales franciliennes, la trentenaire n’a jamais affronté d’homologue féminine. Même chose pour Ismérie Petit en Dordogne, ou pour Élise Bussaglia dans le Grand Est.

Moi qui suis une ex-internationale, on m’a proposé le poste quand le club était en Régional 2. Si Sedan avait été en National ou en Ligue 2, on me l’aurait pas forcément proposé.

Élise Bussaglia, entraîneuse de Sedan

Depuis 2024, la troisième joueuse la plus capée de l’histoire des Bleues (192 sélections, 30 buts) est sur le banc de Sedan, le club de sa ville natale, retombé dans le monde amateur après un dépôt de bilan. Sous ses ordres, les Sangliers ont été couronnés champions de R1 le 17 mai dernier, mais doivent encore remporter des barrages pour accéder à la National 3. « Teddy Pellerin et Kalidou Koulibaly, qui ont repris le club en 2024, m’ont appelée car ils voulaient quelqu’un du coin, qui connaît l’exigence et les codes du haut niveau, raconte l’ancienne milieu du Barça et de Lyon. Mais les portes sont moins ouvertes aux femmes. Moi qui suis une ex-internationale, on m’a proposé le poste quand le club était en Régional 2. Si Sedan avait été en National ou en Ligue 2, on me l’aurait pas forcément proposé. »

Les stéréotypes du poste

Béatrice Barbusse, sociologue et autrice de Dirigeantes sportives et plafond de verre, une histoire inachevée (Éditions Les Sportives, 2024), pointe du doigt des clichés, qui défavorisent les femmes au moment du choix d’un coach : « Il y a l’image qu’on se fait d’un entraîneur : quelqu’un qui a de l’autorité et de la force, ne pleure pas, travaille 24h/24… Tout ça, ce sont des stéréotypes qu’on associe plutôt au genre masculin, alors que les femmes sont vues comme plus émotionnelles ». Une fois installées, les entraîneuses sont plongées dans un univers peu habitué à voir des femmes diriger. « À l’extérieur, il est arrivé qu’on me prenne pour la kiné, raconte Stéphanie Lam. Au début, les entraîneurs adverses me disaient : “Il est pas là, le coach ?”, se rappelle Ismérie Petit. On a parfois remis en question mes consignes, et certains de mes joueurs m’ont testée en faisant l’inverse de mes directives. Mais ça n’a pas duré longtemps, j’ai dû prouver que j’avais du répondant ! »

Les femmes souffrent d’un a priori d’incompétence, alors qu’un homme va être considéré compétent a priori, même s’il a eu de mauvais résultats.

Béatrice Barbusse, sociologue

Et du répondant, il en faut pour encaisser les remarques des supporters, qui oscillent parfois entre chambrage et sexisme. « Il y a déjà eu des jeunes qui demandent mon 06 pour rigoler, explique Stéphanie Lam. Je suis pas susceptible sur ce genre de chose, ça reste du foot. Une fois, j’ai reçu un “Retourne en cuisine !” d’un vieux monsieur en tribune. J’étais tellement choquée que j’en ai rigolé, et le vice-président du club est venu s’excuser dès la fin du match. » « C’est normal qu’ils perdent, c’est une femme qui les entraîne », a entendu Ismérie Petit en septembre dernier. Depuis qu’elle a témoigné sur ICI Périgord, la coach est épargnée par le sexisme, et explique avoir reçu l’appui de nombreux présidents de clubs.

Un soutien important, car ce sont eux qui ont le pouvoir de changer les choses. « Tout dépendra de la volonté des dirigeants, juge Élise Bussaglia. Mais le problème, c’est qu’il y a très peu de femmes parmi eux… » En Ligue 1, Michele Kang, à la tête de l’OL, est en effet bien seule. Selon les chiffres de la FFF, dans l’ensemble des clubs français, 14% des dirigeants sont des femmes. Et l’herbe n’est pas forcément plus verte ailleurs : Vanessa Gold, coprésidente de West Ham, est également la seule femme à diriger un club de Premier League. Cette omniprésence des hommes dans les postes à responsabilité explique au moins en partie l’absence des femmes des bancs de touche. « Elles souffrent d’un a priori d’incompétence de la part des dirigeants, décrypte Béatrice Barbusse. La preuve, quand on parle de féminiser le coaching, on nous dit : “Il ne faut pas mettre une femme pour mettre une femme, il faut qu’elle soit compétente.” Alors qu’un homme va être considéré compétent a priori, même s’il a eu de mauvais résultats. Le tout dans un sport où la cooptation joue un rôle important dans le recrutement. » Sandrine Mathivet, coach de l’équipe masculine de Boissy (Essonne), en D4, et ancienne entraîneuse de Dijon et du FCF Juvisy, en appelle aux dirigeants : « On entend souvent qu’il faut que les femmes prennent leurs responsabilités mais encore faut-il que les présidents leur en donnent la possibilité ! »

« Conservatisme » et « réservoir insuffisant »

Ces derniers seraient-ils réticents à nommer des femmes ? Pierre Ferracci, président du Paris FC, avance deux raisons : « Dans le football, il y a un certain conservatisme qui fait qu’on a tendance à aller au plus évident, c’est-à-dire donner sa chance aux hommes. C’est comme dans les entreprises, où on va trouver beaucoup plus d’hommes que de femmes aux postes de pouvoir. Mais il y a aussi un réservoir insuffisant, avec trop peu de femmes formées à ce métier. Et comme on dit, c’est l’occasion qui fait le larron. » Pour prendre en charge une équipe, les aspirants coachs doivent en effet suivre des formations, dont le public est essentiellement masculin, de quoi démotiver de potentielles candidates. « Pour les deux diplômes que j’ai passés, j’étais à chaque fois la seule fille de la promo », témoigne Stéphanie Lam. De plus, ces programmes sont très chronophages, ce qui les rend peu adaptés aux journées souvent chargées des femmes, qui restent plus nombreuses que les hommes à s’occuper du foyer. « Des diplômes comme le BMF ou le DES demandent des semaines d’investissement, loin de la maison », rappelle Sandrine Mathivet.

La question se posera un jour, et le moment venu, elles prendront leur place.

Pierre Ferracci, président du Paris FC

Rendre ces formations plus inclusives, c’est la raison d’être de « Nxt Gen Coaches ». Lancé en 2024 par la Fondaction du football (le fonds de dotation des actions RSE de la FFF) et Nike, ce programme offre une première formation d’éducatrice à des joueuses de 14 à 18 ans. « On a fait le choix de la non-mixité pour créer un sentiment de sororité », avance Guillaume Naslin, délégué général de la Fondaction. En 18 mois, 627 filles ont été formées dans huit territoires pilotes, sur des thèmes comme le leadership ou la gestion d’un groupe. « Un tiers d’entre elles veulent entraîner des hommes, s’enthousiasme Guillaume Naslin. Ça peut répondre à une excuse qu’on entend souvent dans les clubs, disant qu’il n’y aurait pas de réservoir d’entraîneuses potentielles. Ce réservoir, on a décidé de le créer.  » Un pas dans la bonne direction, mais insuffisant selon Béatrice Barbusse, étant donné le budget important de la FFF (287,2 millions d’euros pour la saison 2024-2025) : « Toute fédération qui souhaite féminiser sa discipline doit engager des moyens conséquents. Peut-être que la fédération, eu égard à ses moyens, n’en engage pas suffisamment. » Contactée, la FFF n’a pas répondu à nos questions.

Stephanie Lam à Bagneux.
Stephanie Lam à Bagneux.

Des moyens, il en faudra aussi pour améliorer les conditions de travail des joueuses, un préalable indispensable à la féminisation du coaching. Les coachs masculins sont presque tous d’anciens joueurs, qui ont eu le temps et les ressources financières pour se former en fin de carrière. Les joueuses, elles, n’ont souvent ni l’un ni l’autre. Une étude de la FIFPro publiée en décembre dernier révèle que la moitié des footballeuses professionnelles dans le monde gagnent moins de 8 500 euros par an, et qu’un quart d’entre elles travaillent en parallèle. En France, en l’absence d’une convention collective, certains salaires sont inférieurs au SMIC. Une « précarité structurelle » dénoncée par les joueuses dans une tribune publiée le 21 avril dans L’Équipe.

Quand on lui demande si le cas Marie-Louise Eta pourrait faire des émules et pousser les clubs de Ligue 1 à féminiser leurs bancs, Pierre Ferracci est assez pessimiste. « Par principe, il ne faut pas écarter ce genre d’hypothèse. Mais aujourd’hui, ce n’est pas d’actualité, car le marché des coachs est peuplé d’hommes. La question se posera un jour, et le moment venu, elles prendront leur place.  » En effet, ce ne sera pas pour tout de suite : la liste des candidats admis à la session 2026-2027 du très prisé BEPF, publiée par la FFF le 20 avril dernier, ne contient aucune femme.

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