- So Press
- Disparition
Des types comme lui ça n'existe pas

Figure historique des magazines de So Press, de So Foot à Society, Rico Rizzitelli est mort sans prévenir au Chili, à l’âge de 64 ans. Il n’avait jamais mené une vie pour finir centenaire, mais ça fait bien chier quand tout s’arrête.
Rico Rizzitelli est mort le 15 avril dernier à Santiago du Chili, où il résidait depuis quelques années.
Dans l’univers ouaté et codifié des notules nécrologiques, cette phrase arrive en général en fin de premier paragraphe, après une introduction en forme d’anecdote censée résumer les différentes facettes du personnage avec douceur et légèreté. C’est plus vivant ainsi, plus émouvant, moins abrupt. Une certitude : il aurait détesté. Les mots « pisse-copie », « nul », « Tu vaux pas mieux que les autres » auraient possiblement été prononcés, possiblement dans cet ordre, et possiblement accompagnés d’autres commentaires plus sévères sur la presse écrite en général et celle de ce pays en particulier. Alors au diable l’introduction feutrée : Rico Rizzitelli est mort le 15 avril dernier à Santiago du Chili, où il résidait depuis quelques années. Et comme l’un de ses anciens camarades l’a écrit sur un réseau social qu’il exécrait, les pensées nous envahissent.
« Rico Rizzitelli » n’était pas son vrai nom, bien sûr. La première fois qu’il avait poussé la porte de So Press – qui se résumait alors au mensuel So Foot et opérait depuis un studio de Belleville qui sentait les rongeurs et le sac McDo refroidi, cela devait être en 2004 ou 2005 –, il n’avait pas fallu plus de quelques secondes pour que le masque tombe. Rizzitelli, il n’allait pas nous la faire, c’était le nom d’un attaquant italien des années 90. Cesena, Roma, Torino, Bayern Munich, Piacenza : une carrière menée dans des équipes de haut niveau mais à l’écart des feux de la rampe, un nom oublié du grand public mais pas des connaisseurs que, du haut de notre post-adolescence imbécile, nous nous targuions d’être. Un pseudo comme un mot de passe – les meilleurs. Alors va pour Rizzitelli. On l’apprendrait assez vite, c’était là une nouvelle identité pour une nouvelle vie. Avant de poser ses affaires dans nos locaux – littéralement, chaussettes, t-shirts et brosse à dents compris, il avait même ramené un portant pour les ranger – et de se lancer dans le journalisme, le personnage s’était longtemps présenté sous le nom de Rico Maldoror. Référence maudite encore (Lautréamont), et parfaitement raccord : sous cet alias-là, Rico avait acquis un statut de légende noire de la contre-culture française des années 80. D’abord en fondant un fanzine au nom appelé à devenir culte, Les héros du peuple sont immortels, puis en montant le label Gougnaf Mouvement. Ultraviolet, OTH, Les Thugs, Parabellum, Les Rats, Les Sheriff, Camera Silens, Les Porte-Mentaux : les noms des groupes qui gravitèrent autour de Gougnaf sonneront sans doute aujourd’hui comme des noms d’animaux disparus pour les nouvelles générations ; ils furent, pour une jeunesse française tombée dans le monde pile entre la culture hippie et la culture rap, l’une des plus belles façons d’écrire son histoire. De cette aventure, commencée en région parisienne, prolongée à Angers puis à Lyon, Rico gardera une réputation (personnalité difficile, sens de la comptabilité psychédélique, came), des brouilles homériques, ainsi qu’une communauté de destin et de camaraderie, avec des personnages passés depuis à la lumière, dont la plus connue se nomme Virginie Despentes.

Mort + sang
À So Foot – Society n’était alors même pas à l’état de projet –, Rico devenu Rizzitelli avait ramené avec lui une bonne partie de ses années punk. À force d’être répétée à quiconque pénétrait dans les bureaux, la phrase « Les héros du peuple sont immortels » avait fini par devenir un slogan, ou plutôt un mantra, à moins qu’il ne s’agisse tout simplement d’une éthique de vie lancée comme un défi à tout ce qui ressemblait de près ou de loin au pouvoir, et qu’il servait à toute heure du jour et de la nuit. Si vous aviez passé le test et que vous restiez un peu de temps auprès de lui, la seconde maxime arrivait assez vite. Celle-là disait : « Le génie incandescent des banlieues décimées. » On ne savait jamais trop s’il parlait de celles et ceux, cinéastes, écrivains, musiciens, poètes, footballeurs, chorégraphes, qu’il admirait tant, ou s’il s’évoquait lui-même, fils de l’Essonne, plus précisément de la ville de Morsang-sur-Orge – « mort+sang », comme il le rappelait souvent pour expliquer pourquoi il avait choisi de vivre si vite. La nuit était le brouillon du jour, qui était le brouillon de la nuit, qui était le brouillon du jour (encore des paroles de chanson). Travailler – vivre – avec Rico, c’était être aspiré(e) dans un vortex de discussions sur tout et n’importe quoi, mais qui retombaient toujours sur les mêmes jambes : la musique, le cinéma, la littérature, le sport, domaines qu’il maîtrisait à la perfection. La politique aussi, surtout la gauche, et pourquoi il fallait toujours que des staliniens en tous genres viennent saloper nos grandes espérances. En plus de tout ça, Rico aimait entortiller ses doigts, manger des pains au lait et parler très près du visage de ses interlocuteurs. Mentionnons également une très étrange passion pour la franchise Starbucks.
Forcément, cela donnait des idées d’articles en pagaille, parmi lesquelles il fallait faire le tri (jamais le bon, jugeait-il), puis il se lançait. Alors arrivait le vrai spectacle. Le rendu de l’article pouvait prendre des semaines, des mois, des années, des décennies. Chacun d’entre eux se transformant en une aventure en soi, dont le processus d’accouchement occasionnait encore d’autres vortex de discussion sur l’écriture, le style, l’histoire de la presse, la frilosité intrinsèque des chefs, la pingrerie des journaux installés. S’ensuivaient engueulades, menaces de laisser des pages blanches là où aurait dû se trouver son article, puis il finissait par s’asseoir à son bureau, taper à deux doigts sur son clavier défoncé, du free jazz ou du punk rock poussé au volume 10, une cigarette dans une main, une autre entre les lèvres et une troisième derrière l’oreille, tapant du pied comme un batteur de speed metal. Dit comme ça, on croirait une scène too much, et pourtant elle fut, à une époque, le quotidien de ce journal. Puis le papier sortait, et ce n’était en réalité que le début. Il fallait rediscuter encore et encore. Se justifier d’avoir tué son style, coupé son tempo, insulté l’intelligence des lecteurs. Le regarder vous tourner autour en hurlant « SUJET, VERBE, COMPLÉMENT » comme un taré. Que la personne qui l’a un jour édité et n’a pas reçu au milieu de la nuit suivante une rafale d’e-mails d’insultes lève le doigt. On se rabibochait évidemment, parfois tout de suite, parfois longtemps après. On finissait toujours par oublier, des deux côtés. Puis ça recommençait. On ne devrait pas le dire, mais quand un article se passait « normalement », on en était presque à se retrouver un peu déçus. On avait l’impression d’être au travail.
D’autant que cette méthode ne l’a étonnamment jamais empêché d’être productif. Avec So Foot, Rico, qui ne parlait aucune autre langue que le français, est parti aux quatre coins du monde. Jamais un déplacement sans un incident: avion raté, enregistreur en rade, interlocuteurs qui ne le « respectaient pas » parce qu’ils avaient osé déplacer le rendez-vous de dix minutes, virements bancaires qu’il fallait effectuer de toute urgence si on voulait qu’il puisse revenir en France. À cela s’ajoutaient des notes de frais étranges, sauf si vous aimez le cappuccino au point de pouvoir en commander 22 dans la même journée. À So Press – petite folie pour une industrie fauchée comme celle de la presse écrite –, la tradition a toujours voulu que nombre de reportages se fassent à deux. Parce que c’est quand même plus marrant de voyager à deux que de se retrouver seul(e) comme un représentant de commerce à l’hôtel le soir. Tous ceux qui sont déjà partis avec Rico ont ramené plus d’anecdotes qu’il n’en faut pour écrire un livre, qu’ils écriront peut-être un jour. Le même Rico aura également réussi à obtenir des interviews de la part de gens réputés pour ne jamais en donner, et surtout pas à un punk qui pouvait se pointer devant eux les cheveux violets et l’humeur exécrable, ou euphorique, ou les deux en même temps. Peut-être qu’il avait une façon de demander qui faisait penser aux gens qu’ils auraient plus de problèmes en déclinant qu’en acceptant. Aux plus jeunes, enfin, Rico aura appris l’histoire de ce sur quoi ils étaient censés écrire, indiqué les pièges, la paresse et les facilités d’une profession dont le conformisme et le mercantilisme grandissants ne finissaient jamais de le révolter, et nul doute que cela fit d’eux de meilleurs journalistes. S’il a jamais existé un style So Press – culture, société, déconne, exigence, pour ce que ça vaut –, alors Rico en fut l’un des principaux artisans. Il avait par ailleurs fini par gagner son match contre les substances, pas la moindre de ses batailles.
Océan Pacifique
En 2015, une énième fâcherie, plus importante que les autres mais qui, bien entendu, semble rétrospectivement du pipi de chat, lui fait rater les débuts de Society. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à se pointer au bureau pour dire tout le mal qu’il pense de tel ou tel article paru dans le magazine, d’envoyer des commentaires de texte argumentés sur telle ou telle interview pour en souligner les manques, ou de pitcher des papiers dont on sait tous, lui comme nous, qu’il n’a même pas envie de les écrire. Ces moments étaient parfois pénibles à affronter, parfois des parenthèses de fou rire partagé, mais force est de constater qu’ils nous poussaient à faire plus, à faire mieux, y compris pour lui montrer. Appelons cela un ami exigeant. Bien sûr, dans ces tunnels de discussion – qui commençaient toujours par la formule « Deux choses » – se cachaient des compliments qu’il fallait savoir lire, et une certaine fierté d’être de ce côté de la barricade. Tout en continuant à écrire pour So Foot (pourrait-on s’il vous plaît, un jour, diffuser les engueulades entre Rico Rizzitelli et Javier Prieto Santos à la place de tous ces spectacles de comiques pas drôles?), Rico avait, alors, déjà diversifié sensiblement ses employeurs. On retrouvait parfois sa signature dans L’Équipe Magazine et plus régulièrement encore dans Libération, où il ne poursuivait en réalité qu’un objectif intime : déborder des pages sport pour inonder tout le journal de sa classe punk. De là-bas aussi il nous revenait qu’il faisait quelques esclandres. Là-bas aussi, pourtant, il a laissé des gens inconsolables. C’est d’ailleurs Libé qu’il finira par convaincre, après des années de pressing, de l’envoyer au bout du monde, au Chili, pour occuper le poste de correspondant à Santiago. On l’avait regardé partir pour le Pacifique comme un marin du XVIe siècle ou un détective sauvage de Bolaño sur le trajet du retour. Le projet semblait baroque, mais ne manquait pas de panache.

Impossible de se rappeler comment cette idée avait émergé, mais quelque temps plus tard, on l’appelait avec la proposition suivante : suivre, pour Society, des concerts de Manu Chao en Amérique du Sud, où ce dernier rodait son disque de come-back après des années hors des radars. Un autre journaliste – avec qui les engueulades furent également nombreuses – traiterait l’Europe, et on mixerait les deux dans un récit titanesque. On entrevoyait une logique : une histoire de fantôme des années 80, une histoire d’indépendance, une histoire de fidélité aux idéaux de jeunesse. Il avait dit oui et n’avait d’ailleurs bizarrement pas porté plainte contre notre editing au moment du bouclage, sans toutefois acheter le symbole : très peu pour lui. Et c’est sans doute là qu’il faut rendre hommage à l’une de ses grandes qualités, le refus total de la nostalgie. Rico avait tout un tas de théories là-dessus, parmi lesquelles le fait qu’il devrait être interdit d’écrire sur la musique après 30 ans, ou cette autre, voisine et plus récente, qu’une vie dans le journalisme a de toute façon une date de péremption. À vrai dire, ces théories, il les avait faites siennes. Plus les mois passaient au Chili, et plus les articles se faisaient rares. Un dans So Foot ici, un autre dans Libé là. Des papiers plus courts qu’avant, notait-on, plus sages – on ne lui fera pas l’injure d’écrire « apaisés ». Lui qui, à son arrivée en Amérique du Sud, n’hésitait jamais à bombarder nos boîtes mail de messages comportant le plus de mots en espagnol possible, comme s’il n’en revenait pas d’avoir réussi son coup, était devenu presque discret. Il souffrait du diabète, on le savait. Il rechignait à suivre son traitement, on le savait aussi. L’argent manquait, on le devinait.
Il continuait néanmoins à donner des nouvelles. À certains, il évoquait ses projets du moment, dont les derniers en date consistaient à ouvrir un kiosque à journaux à Santiago (!) ou à se dénicher une maison au bord de l’océan Pacifique, d’où il pourrait passer ses journées à le regarder. Aux mêmes et à d’autres, il tenait la chronique de son amour grandissant pour Frida et Luna, les deux chiennes de son colocataire, qui étaient devenues, à son grand étonnement, le centre de sa vie, lui qui avait tellement détesté les clebs. Il continuait de parler politique. Peu après la mort de Jospin, on recevait un e-mail de sa part faisant par le menu le bilan, presque doux, de « Yoyo, le clergyman ». Pour ceux qui auraient eu la malchance de ne jamais lire du Rico Rizzitelli dans le texte, le message commençait comme ça : « Ciao Stéphane, ¿Qué onda? comme dirait le cheik de Guadalajara… C’est drôle, j’ai pensé à toi deux fois depuis lundi. » On était mardi. Quelques jours plus tard, le 1er avril, c’est par la voie d’un vocal qu’il revenait, « parce que sinon, je vais tartiner ». Il était question d’une énième défaite au foot de l’Italie, de la misère insondable du journalisme français, du traumatisme de la campagne présidentielle de 2002, encore elle, de propositions d’articles qu’il nous ferait bientôt, « pas beaucoup ». On avait prévu de rappeler, on ne l’avait pas encore fait.
Pourquoi Jorge Campos est devenu une icône de modePar Stéphane Régy






















































