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« Le succès peut appartenir aux amateurs » : les gardiens du dimanche, stars des réseaux

Tous deux gardiens amateurs, Killian Thebault (R3) et Sann Pomart (R3 et D2) filment leurs performances et les partagent sur les réseaux sociaux. S’ils veulent montrer une image positive du foot amateur, ils craignent des tensions face à la multiplication des caméras en bord de pelouse.
Sa première rencontre aux cages, Sann Pomart s’en souvient comme si c’était hier. À 8 ans, il avait encaissé 26 buts. « Mon club d’Ypreville-Biville (en Normandie) avait pris 26-0. Net, sans bavure, se remémore le jeune homme de 20 ans. Le pire, c’est que j’avais choisi le poste de gardien par défaut. Quand l’entraîneur m’a présenté les rôles, je ne savais pas ce que ça signifiait d’être latéral ou milieu. » C’était il y a douze ans. Sann n’a plus jamais quitté ses gants. Depuis la saison 2023-2024, il raconte même ses matchs dans des vidéos postées sur les réseaux sociaux. « Depuis gamin, j’aime filmer mes parades, poursuit le portier amateur. Avant, c’est mon petit frère qui s’y collait. Mais depuis le bord du terrain, il ratait parfois de grosses actions. » Sann a alors investi dans une caméra, qu’il place directement dans ses filets.
@sannox_76 La taille ne veut rien dire 🤫🧤 #gk #gardien #gardiendebut #football #fyp ♬ Vem Pere Reka (Super Slowed) - DJ Kinn & Mc Jhenny
Sa dernière production ? Une vidéo tournée avec Killian Thebault, un autre goal tiktokeur. À 25 ans, Killian garde depuis trois ans les buts de l’ESP La Bouëxière, près de Rennes. S’il a parcouru plus de 450 kilomètres jusqu’à Troyes – Sann joue désormais en seniors à l’ES Municipaux de Troyes –, c’est aussi parce que les deux hommes ont noué une amitié. « On sait tous les deux comme ça peut être difficile mentalement d’être gardien, confie le Rennais. Forcément, ça rapproche. » Cette confrérie se retrouve sur les terrains amateurs, mais aussi aujourd’hui sur les réseaux sociaux où une mode a pointé le bout de son nez : accrocher une caméra sur ses filets et diffuser ses arrêts comme ses cagades ou ses buts encaissés. Ce qui génère des vues, des likes et quelques risques.
Penalty arrêté et boulette sur corner
Killian invite à la réflexion : « Pensez à ce que vous regardez dans le résumé d’un match. Vous admirez les buteurs et les passeurs. Personne ne jette un œil aux statistiques des gardiens. » Sann abonde : même en cas de performance XXL, les louanges se font rares. En revanche, la moindre erreur est longuement disséquée. « Si ton équipe gagne 1-0 et que tu sors dix arrêts, tu seras peut-être – je dis bien peut-être – désigné homme du match. Mais quand ton équipe prend neuf pions, tu peux être certain d’être le bouc émissaire. »
Qu’un gardien de R3 soit sponsorisé par une marque, personne n’y aurait cru il y a à peine cinq ans.
Lorsqu’ils partagent leurs matchs sur les réseaux sociaux, Sann et Killian respectent le même schéma de jeu : tout montrer. Du penalty arrêté au ballon qui file entre les jambes. Du dégagement autoritaire au corner rentrant premier poteau. « Je ne suis pas Neuer, il n’est pas Buffon, s’accordent les deux amateurs. On évolue dans les basses ligues du football, on a le droit à l’erreur. »
Sur les réseaux sociaux (particulièrement sur Facebook), certains semblent parfois l’oublier. Du fait de leur exposition (1 100 000 abonnés cumulés pour Sann, 80 000 pour Killian), les deux amis ont désormais leurs propres détracteurs. « Comme de vrais professionnels », plaisante le Troyen. Ce qui le fait moins rire, c’est que ses défenseurs subissent eux aussi des critiques « de plus en plus violentes. Certains messages font mal à la tête, il faut être prêt à encaisser. »
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Malgré ces tacles plus ou moins appuyés, les deux amateurs tirent du positif de leurs premières années sur les réseaux sociaux. Sann a par exemple signé un contrat avec un équipementier. Comme le ferait un professionnel. Le Troyen est persuadé que cela aurait été impossible sans les réseaux sociaux : « Qu’un gardien de R3 soit sponsorisé par une marque, personne n’y aurait cru il y a à peine cinq ans. »
Les nouvelles stars des patelins
Les deux amateurs ont même leurs propres groupes de supporters, qui se déplacent pour les voir jouer. Des enfants et ados improvisent un petit kop derrière les buts, au plus près de leurs nouvelles idoles. Le 26 avril dernier, Sann a perdu un match 3-1, en Départemental 2. En dépit du score, « huit ou neuf petits » ont donné de la voix pendant tout le match, pour l’encourager. « Ils m’ont donné le sourire pendant 90 minutes, et m’ont demandé des selfies. Malgré la défaite, j’étais content. » « On casse les codes, revendique Killian. Le succès peut appartenir aux amateurs. Tout le monde y a droit, tant qu’il s’en donne les moyens. »
On a déjà vu un collègue se faire frapper sa caméra en plein match.
La présence d’une caméra dans leurs filets, directement sur le terrain, ne laisse pas grand monde indifférent. À commencer par les adversaires. « Certains nous assurent que ça les booste, s’amuse Killian. Tous les attaquants veulent mettre le retourné de l’année contre nous. » Selon le Rennais, le nombre de portiers amateurs avec une audience conséquente – plusieurs milliers d’abonnés, « de quoi remplir un stade » – a quadruplé en un an, passant d’une dizaine en 2025 à près de 50 aujourd’hui. Sann et lui reçoivent chaque mois « plusieurs dizaines de messages » de la part de jeunes joueurs, qui demandent des conseils sur le matériel de tournage. « C’est génial de faire des émules, balaie Killian. Mais si demain on est 1 000 à filmer nos matchs, le risque d’incident augmente considérablement. » C’est la crainte à court terme des deux amis : qu’une bagarre éclate en lien direct avec la présence d’une caméra.
Alors que les joueurs subissent 63,8% des violences dans le foot amateur sur la période juillet novembre 2025 (selon l’Observatoire des comportements de la FFF, cité par Foot amateur), Sann comme Killian n’ont jamais subi eux-mêmes d’agression physique. Mais dans la région rennaise, Killian doit tout de même affronter l’hostilité de certains face à son contenu. « On m’a déjà dit que je faisais trop la star, confie-t-il. Ces derniers mois, ça m’arrive de ressentir de l’appréhension au moment de poster. »
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Dans des cas encore minoritaires, les paroles se transforment en passage à l’acte. « On a déjà vu un collègue se faire frapper sa caméra en plein match », alerte Killian. Une autre connaissance a reçu des appels et des messages la semaine précédant un match pour lui réclamer de ne pas installer la sienne (« T’as pas intérêt à filmer ! »). Le dimanche, les individus menaçants sont même allés jusqu’à se poster derrière son but pendant la partie. « On se dit que la même chose pourrait nous arriver, avoue Sann. Ça nous fait cogiter. »
Carton jaune pour les caméras ?
Pour l’heure, la Fédération française de football (FFF) – en charge de l’organisation des compétitions amateurs via la Ligue du football amateur – n’impose aucune réglementation contraignante. Le corps arbitral peut décider cas par cas si les caméras constituent un risque de sécurité pour la tenue d’une rencontre. « Même s’il existe un règlement général de la FFF, les ligues régionales et districts peuvent elles aussi créer leurs propres règles pour prévenir les incidents », assure-t-on du côté de la Fédération.
Sann et Killian aiment rappeler qu’ils sont « des créateurs à même le terrain ». Tous deux ont conscience qu’ils peuvent d’un moment à l’autre se retrouver en première ligne, et développent des méthodes pour prévenir le conflit. Sann profite de l’avant-match pour échanger avec les arbitres et leur présenter « [sa] démarche de mise en lumière du monde amateur ». Les gardiens préconisent également de rester exemplaire dans le contenu posté. « On ne filme pas pour critiquer ou se moquer. Ça serait bête de détruire l’élan qu’on est parvenus à créer. »
30 choses à faire pendant les pubs fraîcheursPar Baptiste Brodbeck
Tous propos recueillis par BB




















































