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Mikel Oyarzabal : « Le football de possession n'est pas mort »

Propos recueillis par Aquiles Furlone, à Saint-Sébastien (Espagne)
9' 9 minutes
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Le numéro 21 de la Roja a longtemps été la propriété de David Silva. Mais ça, c’était avant. Il est désormais floqué sur le dos de Mikel Oyarzabal, né et formé à Eibar, actuel feu follet de la Real Sociedad qui avait accordé un entretien à So Foot en juin 2021, avant l'Euro. Interview avec un type bien dans ses basques.

Tu n’as pas de tatouages, tu ne sors pas avec une star de la téléréalité, tu ne fais pas n’importe quoi sur les réseaux sociaux… C’est facile d’être un type normal dans le football-circus actuel ?

Le monde est grand et il y a de la place pour tout le monde, mais c’est vrai que je mène la même vie que lorsque j’avais 16 ou 17 ans. Je n’ai pas changé ma manière d’être ou de vivre juste parce que je joue au football devant des caméras. Je ne suis pas une starlette, je suis un type normal. Mon profil n’est peut-être pas courant dans le monde du foot, mais ça m’étonne toujours que ce soit perçu comme quelque chose d’extraordinaire… Moi, je suis très basque à ce niveau-là. Ici, on n’a pas l’habitude de rouler des mécaniques ou de se prendre pour ce que l’on n’est pas. Il peut y avoir des exceptions évidemment, mais en général, dans la région, on est assez taiseux, on ne cherche pas à attirer l’attention à tout prix. Ce n’est pas notre truc d’agir de la sorte.

Aritz Aduriz, né à Saint-Sébastien, et Xabi Alonso, formé à la Real Sociedad, disent encore se souvenir de tous les matchs de foot qu’ils ont disputés sur la plage de la Concha…

(Il coupe.) Moi, je jouais surtout sur les places d’Eibar. J’y passais mes journées. Je jouais beaucoup dans la cour de récréation aussi. D’ailleurs, c’était le seul moment que j’appréciais vraiment à l’école (Rires.) En fait, quand j’étais gosse, je jouais partout, tout le temps. Nos cages, c’étaient nos pulls ou les bancs publics. C’est un système D qui existe de moins en moins aujourd’hui… Le football de rue est un passage obligé de l’enfance. Il faut lutter pour qu’il ne disparaisse jamais. Il n’y a rien de plus beau et de plus sain que de jouer au foot sur le bitume avec tes potes lorsque tu es enfant. Alors oui, s’esquinter les genoux sur le bitume, ce n’est pas agréable, subir des fautes sans qu’un arbitre ne soit là pour les siffler non plus, mais c’est très formateur, d’autant que tu peux tenter des gestes incroyables sans que personne ne te reproche de les faire. Quand je jouais dans les rues d’Eibar, j’étais dans une sorte de bulle : le monde pouvait s’écrouler, tout ce qui comptait, c’était le ballon. Il pouvait rebondir n’importe où, et surtout, n’importe comment. Ça te fait travailler la technique, les réflexes. Ce sont des situations qu’on garde en soi en grandissant. C’est un peu comme skier ou faire du vélo, ça ne s’oublie pas, même quand on devient professionnel. C’est très bénéfique.

 

Le football ne devrait pas être une fin en soi. Il faut y jouer par passion, parce que c’est beau, parce que c’est un moment de partage avec des amis, mais pas par nécessité.

Oyarzabal

Quand est-ce que tu as su que tu allais être pro ?

Jamais ! Je jouais au football pour m’amuser, pas pour en faire un métier. Je pense qu’il y a très peu d’enfants qui se disent : « Je vais jouer au football parce que j’ai envie d’être professionnel. » Le football ne devrait pas être une fin en soi. Il faut y jouer par passion, parce que c’est beau, parce que c’est un moment de partage avec des amis, mais pas par nécessité.

Tu l’as dit toi-même : tu n’étais pas un grand fan de l’école. Pourtant, tu as continué à aller à la fac alors que tu étais déjà pro. Qu’est-ce qui t’a poussé à le faire ?

Quand j’ai commencé mes études supérieures, je ne savais pas encore si j’allais être pro. À la base, je l’ai fait pour couvrir mes arrières, puis j’ai signé mon premier contrat, et je me suis dit que ce serait trop bête de laisser ça de côté. Ce n’est pas simple d’étudier lorsque tu es footballeur. Il y a beaucoup d’entraînements, beaucoup de matchs, beaucoup de déplacements, mais je me suis accroché jusqu’au bout. Ce diplôme de gestion des entreprises, je l’ai vraiment décroché par pure fierté personnelle.

En tant que diplômé de gestion des entreprises, que t’inspire le projet avorté de la Superligue ?

D’un point de vue entrepreneurial, l’idée est sans doute bonne, mais elle est incompatible avec mon point de vue de sportif. Pour moi, le football doit rester un sport méritocratique : si tu veux te qualifier pour une coupe d’Europe, gagne ta place sur le terrain, pas dans les bureaux. Je ne sais pas si les clubs auraient gagné plus d’argent avec la Superligue, peut-être, mais selon moi, le format actuel de la Ligue des champions est plus juste pour tout le monde. Se faire recaler d’une compétition par des clubs plus puissants économiquement mais qui ont fini derrière toi au classement, comme ça aurait pu arriver à la Real Sociedad, je ne trouve pas que ce soit très équitable.

 

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En Espagne, il y a une formule qui dit que « le football appartient aux gens ». Est-ce que c’est toujours le cas aujourd’hui, selon toi ?

Le football appartient aux supporters, qui sont essentiels, mais aussi à ceux qui y jouent. Si tu retires ces deux choses, qu’est-ce qu’il reste ? Moi, j’ai hâte que les supporters reviennent au stade, car sans eux, ce n’est pas pareil. Jouer dans une enceinte vide, c’est triste et déprimant, d’autant que les supporters ne sont pas simplement là pour mettre de l’ambiance, ils influent vraiment sur les performances des joueurs. Moi, je joue pour des couleurs, celles de mes supporters, et je joue pour essayer de les rendre fiers de leur équipe. Jouer alors qu’ils ne sont pas là, ce n’est pas terrible au niveau des sensations. C’est moche.

Sur le terrain, tu peux jouer dans l’axe, à droite, à gauche. Où est-ce que tu te sens le plus à l’aise ?

La question n’est pas de se sentir à l’aise mais d’essayer d’être le plus utile possible à l’équipe. La Real grandit chaque année sur et en dehors du terrain, et c’est tout ce qui m’importe. J’aimerais dire que je ne fais que des matchs brillants d’un point de vue esthétique, mais ce n’est pas le cas. Parfois, il faut aussi savoir mettre un bleu de travail dans l’intérêt du collectif. Le football, c’est d’abord du travail et du sacrifice. C’est la base de tout, et c’est sur ça que doivent reposer toutes les composantes technico-tactiques. Si tu as du potentiel, que tu es très bon techniquement, mais que tu ne fais aucun effort où que tu ne travailles pas pour le groupe, selon moi, tu fais fausse route.

 

Succéder à une génération qui a tout gagné, ce n’est pas simple. Je ne sais pas si on égalera ce qu’ils ont accompli, mais en tout cas, on en a très envie.

Oyarzabal en 2021 au sujet de la Roja

Justement, David Silva a toujours utilisé sa technique superlative au service du collectif. C’est comment de jouer avec lui ?

Le simple fait qu’un joueur de sa dimension soit parmi nous prouve la qualité du travail accompli par le club ces dernières saisons. Ça montre que la Real Sociedad met tout en œuvre pour réduire la distance qui la sépare des très grandes écuries. D’un point de vue plus personnel, c’est un privilège de l’avoir à mes côtés, d’autant qu’il a porté le maillot d’Eibar au début de sa carrière. J’avais 8 ans à l’époque, mais en le voyant jouer, je me souviens que mon père m’avait dit : « Regarde-le bien parce qu’avec la qualité qu’il a, il ne va pas rester ici très longtemps. » Pour moi, David a toujours été un modèle. Et encore plus aujourd’hui, car malgré tout ce qu’il a accompli dans sa carrière, il est toujours là pour aider ses coéquipiers, sur et en dehors du terrain. Je l’admire.

Tellement que tu portes aujourd’hui le numéro 21 en sélection, celui qui était le sien.

Je ne l’ai pas exigé hein, mais c’est un numéro que j’aime bien. Déjà parce que c’est mon jour de naissance, mais aussi parce que c’est un honneur de porter le numéro d’un champion du monde comme lui. C’est un crack.

 

À la Real Sociedad tu portes le 10, mais tu évolues surtout sur le front de l’attaque. Comment expliques-tu que les buteurs espagnols comme toi, Gerard Moreno ou Iago Aspas se fassent toujours souffler le titre de pichichi par des buteurs étrangers ?

Ce n’est pas un étranger qui nous le souffle, mais un extraterrestre ! (Rires.) Messi est le meilleur joueur du monde, et il n’y a pas si longtemps, il y avait Cristiano Ronaldo. Ce sont des footballeurs uniques, personne ne peut rivaliser avec eux !

Tu as été champion d’Europe U21 en 2019, une génération qui doit aujourd’hui faire oublier une sélection qui a gagné une Coupe du monde et deux Euros. Est-ce que la barre n’est pas un peu trop haute ?

Succéder à une génération qui a tout gagné, ce n’est pas simple. Je ne sais pas si on égalera ce qu’ils ont accompli, mais en tout cas, on en a très envie. De mon point de vue, les Français, les Anglais et les Allemands sont les favoris de la compétition, mais on a envie de leur rendre la vie difficile… Nous aussi, nous voulons gagner des titres. Et on fera tout pour que ça arrive.

Ces dernières années, le football de transition rapide a donné un sérieux coup de vieux au tiki-taka. Est-ce qu’il faut s’attendre à voir une Roja différente lors de cet Euro ?

Le football de possession n’est pas mort, et je pense d’ailleurs qu’il faut qu’on continue sur cette voie-là. Faire circuler le ballon, ce n’est pas jouer à la baballe, mais fatiguer l’adversaire. C’est comme ça qu’on lui fait mal, c’est notre style. D’autres sélections, comme la France, préfèrent développer un football plus direct. C’est un peu devenu la formule magique ces dernières années, et c’est pourquoi il ne faut pas être sectaire : je pense qu’on peut conserver notre philosophie de jeu sans s’interdire de jouer de manière plus verticale si on en a l’occasion.

Les leçons tactiques de France-Espagne

Propos recueillis par Aquiles Furlone, à Saint-Sébastien (Espagne)

Interview publiée dans le numéro 187 de So Foot paru en juin 2021

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