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Cayenne avait coché ce Brésil-Haïti sur son calendrier

Par Julien Emel, à Cayenne
6' 6 minutes
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Cayenne avait coché ce Brésil-Haïti sur son calendrier

Cayenne et la Guyane, c’est la France mais c’est surtout l’Amérique, et une terre où les communautés haïtiennes et brésiliennes ont appris à vivre ensemble. Alors forcément, quand Grenadiers et Auriverdes se croisent en Coupe du monde, la fête ne peut être que belle.

Les dizaines de foodtrucks qui garnissent chaque soir la place des Palmistes se mettent en place un peu plus tôt que prévu. La soirée va être agitée dans le centre de Cayenne. Pendant que la métropole glissera de la fermeture des bars à l’ouverture des clubs, la Guyane, ce bout de France en Amazonie, va vibrer comme elle sait le faire au rythme des buts de la Seleção et des Grenadiers. Brésil – Haïti, hasard du tirage, va opposer deux peuples qui pèsent à eux deux 20% de la population locale.

Les Palmistes, c’est le rendez-vous des locaux, le cœur battant de Cayenne où toutes les communautés se retrouvent le week-end. L’odeur des accras de morue, des banh mi, des bananes pesées et du poulet boukané commence à planer. La ville a mis les moyens pour célébrer cette culture de la mixité qui compose pleinement ce qu’on appelle ici la guyanité. Ce soir, elle est bleu, rouge et jaune.

« Pour une fois, on va pouvoir suivre notre équipe »

Coté bleu et rouge, « Merci Gianni » pourrait résumer la pensée de Dwight. Lui qui est campé sur sa chaise depuis 17h, une Guinness à la main, devant l’écran géant mis en place par la ville. Son père n’était pas né lors de la dernière participation de l’île à la Coupe du monde 1974, alors ne venez pas lui parler des polémiques géopolitiques de l’État-football. 48 équipes, ça lui va bien. Tant pis aussi si le maillot a dû être amputé des références à la libération de son peuple pour une question de règlement FIFA, les Haïtiens de Cayenne sont bien décidés à profiter de ces quelques semaines de lumière. À l’image de Jean-Louis, en full kit, qui a le rhum et le sourire faciles. « D’habitude, toujours on est derrière le Brésil. N’importe quel match, même amical, on est tous supporters. C’est comme ça. Mais là pour une fois, on va pouvoir suivre notre équipe. Peu importe le score, on a déjà gagné. »

En 2021, un enfant guyanais sur cinq naissait d’une mère haïtienne selon l’INSEE, et ce n’est pas étonnant : les années 1970 ont vu le besoin français de bâtir les infrastructures du territoire (dans la foulée de l’implantation du centre spatial) croiser la crise économique et sociale des habitants d’Hispaniola, cette île qu’ils partagent avec la République dominicaine.

Un bruyant « Est-ce que ça va la Guyane ? » réveille une foule qui n’en demandait pas tant. La réponse est immédiate, et elle est positive. Ici, pas une fête, pas un évènement sans son MC. Le DJ prendra soin d’enchaîner les morceaux les plus écoutés par les deux communautés, tout en faisant ovationner l’une par l’autre. À ce petit jeu-là, on est sur un match nul : Auriverdes et Caribéens se renvoient leur bruyante fraternité à pleins poumons.

Traverser la masse compacte commence à devenir ambitieux. On y croise des groupes mixtes : amis, famille, amoureux, la plupart d’entre eux arborent les deux couleurs. Beaucoup combinent le maillot de l’un et le drapeau de l’autre, ce qui fait le bonheur des épiciers que l’on trouve à tous les coins de rue avec leurs goodies pas forcément très officiels. « Les maillots, ils ne sont pas fous, mais je vais en acheter un. Tu les trouves pas à Paris ceux-là », annonce un étudiant en stage au CHU pour quelques mois, tout en hésitant à prendre aussi une Jeune Gueule, la brasserie locale, lui qui a « arrêté l’alcool il y a 3 mois ».

Un pont entre les peuples

Pourtant, en matière de maillots qu’on ne trouve pas à Paris, c’est L’Oyapock qu’il aurait fallu traverser, à 3 heures de route de là. Il pourrait alors prendre le seul pont qui relie la France à son immense voisin, le Brésil. Ou, plus fréquemment, une des nombreuses pirogues qui en 10 minutes vous font traverser ce fleuve frontière qui forme la plus grande démarcation terrestre de la France avec un pays étranger. Si les Guyanais vont y chercher des produits moins chers et des week-ends rentabilisés, les Brésiliens sont nombreux à tenter l’aventure dans la région d’outre-mer. C’est le cas d’Umberto, qui a monté son petit commerce de pneus rechapés. Solidement posé sur sa glacière, maillot de Romário vintage sur le dos, il n’a pas l’air d’être inquiet de la présence de Danley Jean-Jacques à l’annonce des compositions. Lui n’attend que de retrouver la France plus tard dans la compétition, « si Dieu le veut ». Autant pour le match que pour vivre une autre soirée sur la place.

21h25, les hymnes sont repris en chœur. Beaucoup chantent ou fredonnent les deux. Tout le monde s’applaudit, sous le regard de la Reine Charlotte, dont la statue semble observer la foule avec bienveillance. Une reine imaginaire : puisqu’en 1890 les bustes de Marianne étaient en rupture de stock, il a fallu adapter celui de Charlotte Corday, qui au passage aura gagné son titre de noblesse.

On peut voir tout ce que le monde apporte à la Guyane ce soir, j’aimerais aussi que le monde voie ce que la Guyane lui apporte.

Théophile

22h15. À 3-0, le match est plié. La seconde mi-temps aura le mérite de laisser dans les annales un score somme toute honorable. La nuit peut se prolonger, comme une fête qu’on ne veut pas voir s’arrêter. Ici le carnaval de début d’année dure deux mois, les Guyanais ont l’expérience. Le DJ reprend du service, l’after peut commencer. Le commandant de police semble plus inquiet par le ballet des engins, ces petites motos électriques qui bourdonnent de partout, que par d’éventuelles échauffourées. « On est vigilants mais ça reste bon enfant. » Cayenne ne fera pas les gros titres pour ses débordements.

Il est cinq heures, Paris s’éveille. Cayenne, elle, ne s’endort pas, et les supporters migrent vers les repères locaux : « Chicago » et ses télés posées dans la rue ou encore le Bar do Bilu, le « bar du bout du monde », où l’on croise habituellement plus de maillots de Flamengo que du PSG. Théophile, psychiatre de son état revenu exercer à Kourou, conclura la soirée de son analyse aussi philosophe que sportive : « On peut voir tout ce que le monde apporte à la Guyane ce soir, j’aimerais aussi que le monde voie ce que la Guyane lui apporte. » Puis d’ajouter simplement « Mike Maignan déjà, c’est le fils de mon cousin. »

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