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Marvin Emmanuel : « Je pensais que mon heure était passée »

Propos receuillis par Arsène Belgodère-Soria
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Marvin Emmanuel : « Je pensais que mon heure était passée »

À 30 ans, Marvin Emmanuel vit sa première expérience professionnelle du côté du Puy. Avant de connaître cette joie, le buteur a toujours travaillé à côté du foot : livreur, pompiste ou encore manutentionnaire. ce qui ne l'a pas empêché de claquer 48 buts lors de ses 51 dernier matchs avec le Racing Club de France. Alors imaginez ce que ça peut donner maintenant qu'il n'a plus qu'une chose en tête.

Tu as signé cet été au Puy-en-Velay FC, pensionnaire de la toute nouvelle Ligue 3. Un choix qui t’ouvre les portes du foot pro mais qu’est-ce qui t’a plu dans le projet du club ?

Rejoindre un championnat ultra dense. L’année dernière, tu avais sept ou huit équipes qui jouaient la montée lors des dernières journées et ça sera la même cette année. Tu as beaucoup de mecs qui évoluaient avant en N1 et N2, donc forcément, le niveau est très homogène. Donc dans un premier temps, on visera le maintien ou, dans tous les cas, on essayera d’amasser le plus de points possible. Et de fil en aiguille, si ça marche bien, on regardera en haut vers les play-offs. Mais tu ne peux pas te projeter dans ce championnat et je pense qu’aucune équipe ne se dit que, cette année, la montée est forcément pour elle. En tout cas, on a bien commencé à Bastia (victoire 2-0) et il faut qu’on continue dans cette voie-là dès vendredi contre Versailles.

Il ne t’a pas fallu longtemps pour t’acclimater puisque que tu as déjà marqué un but lors de cette victoire.

C’était une sensation exceptionnelle. Déjà, c’était un régal de jouer. Je me suis tenu prêt à rentrer et finalement c’est venu comme tout le reste ces dernières saisons : avec la confiance et le plaisir pris sur le terrain.

 

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Tu connais à 30 ans ta première expérience professionnelle du côté du Puy, en Ligue 3, après de nombreuses années à traverser les championnats de National 2 et de National 3. Quel était ton parcours avant ça ?

Nombreux de mes anciens coéquipiers sont passés par des centres de formation, mais moi, je n’en ai pas eu l’occasion. J’ai fait toutes mes classes du côté du FC Rouen jusqu’en U17 National. Après, j’ai eu le syndrome d’Osgood-Schlatter, un problème de croissance qui a immobilisé mes genoux et mes tendons. Résultat, j’ai passé une année sans jouer avant de revenir du côté d’Oissel, où j’ai pu jouer en U19 National et quelques matchs en senior R1. Franchement, cette année sabbatique était très, très dure à vivre, d’autant plus que je viens d’une génération où les jeunes avaient peu de chances d’exprimer leurs qualités sur le terrain dans les divisions dites « inférieures », type DH. Le foot amateur, à haut niveau, mettait en valeur l’expérience. À l’époque, il fallait être ultra chanceux pour avoir 19 ans et jouer avec l’équipe senior. Résultat, tu commences à dépanner à droite à gauche, à jouer latéral alors que tu es ailier. Donc tu imagines la situation : tu as 18 ans, tu n’es pas en centre de formation et en plus tu te blesses… C’était galère.

Quand tu commences ta série de livraisons à 5h30 du matin et que tu finis à 15h avant d’enchaîner sur un entraînement de deux heures à haute intensité, tu ne peux pas récupérer et, naturellement, tu te blesses très vite.

Marvin Emmanuel

Pas le choix donc de travailler à côté du foot…

Très vite, le rêve de devenir pro s’est vite éloigné, à végéter entre la R1 senior et le championnat national U19. Donc je suis devenu très indépendant en travaillant dès mes 18 ans. J’ai fait livreur, préparateur de commandes, pompiste : tous les petits tafs que tu peux imaginer pour un jeune qui sort du système scolaire avec le bac en poche et sans études supérieures. C’était très compliqué d’allier les deux au début. J’ai été freiné par les blessures et les lésions musculaires à mes débuts. En même temps, c’est normal : quand tu commences ta série de livraisons à 5h30 du matin et que tu finis à 15h avant d’enchaîner sur un entraînement de deux heures à haute intensité, tu ne peux pas récupérer et, naturellement, tu te blesses très vite.

C’était ça, ta journée-type ?

Quand on y pense, c’est vraiment un rythme infernal. Il fallait arriver tôt à l’entrepôt pour commencer les livraisons direct donc je me levais vers 4h30 et j’enchaînais direct. Souvent, c’était des shifts de huit heures, donc pour tuer le temps entre 15h30 et le début de l’entraînement, souvent, je me posais dans mon camion avec de quoi manger et puis j’enchaînais avec une sieste. Puis après, c’était l’entraînement, à haute intensité et sous quelques heures de sommeil. C’étaient des journées découpées avec beaucoup d’attente et des douleurs physiques du travail et du foot. L’autre jour, un ancien coéquipier de la réserve de Quevilly-Rouen, ma toute première expérience en National 3, m’a rappelé que pendant les causeries, je somnolais souvent et je n’arrivais pas à rester concentré. J’ai pu lire dans certains médias que je dormais la nuit dans mon camion mais j’avais bien un logement fixe et j’y retournais tout les soirs. (Rires.)

Je n’aurais pas pu arrêter le foot dans tous les cas : ça me donne trop de plaisir.

Marvin Emmanuel

Tu n’as jamais abandonné le rêve de devenir professionnel ? Ou au contraire d’arrêter de travailler ?

Forcément, j’aurais pu continuer plus tranquillement en district ou en régional, taffer tranquillement à côté. Je peux t’en trouver plein des mecs comme ça, et je les comprends. Mais moi, mon plaisir venait du fait de jouer et aussi de la compétition. Je voulais vraiment garder ce rapport au haut niveau, qui m’a toujours plu, et continuer à jouer en National 2, National 1. J’ai pu continuer à m’entraîner intensément, d’autant plus que ma condition s’est améliorée au fil des saisons. À Évreux puis à Paris, je bossais dans le commercial en entreprise, donc tout de suite, j’ai eu une meilleure qualité de récupération et j’ai pris le rythme. Mais honnêtement, je n’aurais pas pu arrêter le foot dans tous les cas : ça me donne trop de plaisir. Et puis comme j’étais issu d’un milieu très compétitif, j’ai vu de nombreux de mes anciens amis passer pro : Harouna Sy au Red star ou plus récemment Farès Ghedjemis en Serie B. Voir des mecs avec qui tu as jouer toucher ce graal, ça te donne forcément de l’espoir, alors tu continues à bosser et tu prends tout ce qui vient. Après honnêtement, sur mes dernières saisons au Racing, j’approchais la trentaine et je pensais que mon heure était passée. Mais en tout cas, la réalité salariale en National 2 est telle que tu ne peux pas arrêter de taffer. Le salaire est vraiment précaire et certains clubs n’ont même pas la capacité de te payer. Encore en National 1, tu peux t’en sortir, mais en National 2 c’est impossible.

 

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Est-ce que les joueurs à ces niveaux sont assez accompagnés ?

Non et il y a un énorme boulot à faire là-dessus. C’est assez inhumain de mener une vie de travail remplie et, en plus, de te rajouter quatre séances d’entraînement par semaine ainsi que de la musculation. Moi, à l’avenir, j’aimerais vraiment voir le National 1 passer au statut professionnel. Autant la différence de niveau est importante entre la N2 et la N1, où la N2 se rapproche plus des ligues régionales, autant celle entre le National 1 et la Ligue 3 est minime. Les joueurs sont accompagnés par des staffs qualifiés, avec de vraies préparations physiques et, pour en connaître un paquet, ce sont de vrais athlètes. Même footballistiquement parlant, le niveau du National 1 est beaucoup plus fort et homogène que celui de la N2. Si tu professionnalises la Ligue 3, c’est bien, mais ça ne doit être que le début. Autant moi, j’ai su trouver du plaisir partout où j’étais et m’épanouir en tant qu’humain et joueur de football, mais certains joueurs qui végètent entre le monde amateur et le monde pro ont du mal. Il y a forcément un sujet de santé mentale qui vient derrière ça. Surtout que c’est un championnat ultra demandeur en terme de charge de travail : tu n’as qu’un club qui monte par groupe. Aucun play-off, rien qui suit derrière. Donc quand tu finis second avec une saison pleine, tu te mords les doigts.

Rien ne laissait penser que j’allais devenir attaquant.

Marvin Emmanuel

Revenons sur ton évolution en tant que joueur de foot : tu étais destiné à ce poste de buteur dès très jeune ou tu as plus eu une sorte de révélation ?

Tu pourras demander à tous les coéquipiers que j’ai eu lors de mes saisons jeunes : lors des petits jeux de fin d’entraînement devant le but, j’étais souvent dans les derniers. Rien ne laissait penser que j’allais devenir attaquant. Quand je jouais en R1 à Oissel, je jouais latéral gauche, puis, de fil en aiguille, je suis monté sur le terrain. Georges Ngoumé, mon coach à cette époque-là, m’avait fait jouer à l’occasion numéro 9, mais rien de bien concret. Finalement, c’est pendant un match avec Évreux, durant la saison 2021-2022, contre Dieppe, que je me retrouve à dépanner en attaque et que je plante un quadruplé. Je volais sur le terrain. C’est là que j’ai compris que la notion de plaisir était peut-être la chose la plus importante dans le foot, en tout cas pour moi. Et ça a été ça, mon vrai premier déclic en tant que buteur. Sur ce match, je n’avais zéro pression, juste la volonté de me faire plaisir à un poste que j’affectionnais. L’autre jour, j’ai lu une interview d’Eli Junior Kroupi, l’attaquant de Bournemouth, qui parle lui aussi de cette notion de plaisir. C’est le plus important et c’est ce qui fait qu’un jeune va réussir à jouer décontracté et son football. Dans les centres aujourd’hui, ou en tout cas chez les jeunes, il y a beaucoup trop de pression et ça marche en cercle vicieux : plus de pression, moins de décontraction, moins de bons matchs, etc.

Tu as surtout changé de dimension lors de deux très belles années au Racing Club de France avec 47 buts en 51 matchs. D’où est venu le déclic ? Tu as eu recours à une éventuelle aide psychologique ?

En 2023, j’ai eu la chance de participer à la Kings League et j’y ai rencontré Jérémy Guedj, qui est vite devenu mon préparateur mental. Franchement, ça a changé mon approche dans le jeu avec une capacité de concentration bien plus importante que lors de mes premières saisons en tant que buteur. La visualisation devant le but, le travail de prise de confiance et surtout, la capacité à relâcher la pression ont été des outils très importants pour que je puisse réaliser ces saisons de haut vol au Racing. Mais tu vois, moi, je kiffais ma vie au Racing. Même si on jouait en National 2, on avait clairement le groupe pour monter en National 1 et j’étais totalement dédié à cette quête. Donc forcément, quand tu as un projet footballistique clair dans un club et que tu as de l’ambition, c’est tout de suite plus facile de bien marcher.

Et puis le Puy est arrivé. C’est allé très vite ou tu as hésité à quitter le Racing ?

J’ai eu 30 ans cette année. Forcément, quand Le Puy me contacte et dit avoir observé des choses qui leur plaisaient, ça fait quelque chose. C’est un rêve, une quête ultime de devenir pro. Je ne suis pas du genre à parler à dix clubs en même temps, donc quand Le Puy est arrivé, j’ai pris mon temps et j’ai beaucoup parlé avec les représentants du club. Après, je vais te dire du classique, mais j’ai apprécié le discours du président et le projet m’a vite séduit. Mais attention : à en lire les médias, on dirait que je suis arrivé hier au Puy, mais j’ai quand même fait toute la prépa avec le club depuis début juillet ! (Rires.)

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