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Estéban Lepaul, dans le piège de la fachosphère

Appelé pour la première fois en équipe de France par Zinédine Zidane, Estéban Lepaul aurait été « lynché » numériquement pour avoir déclaré dans une vidéo sa flamme à son pays et sa culture. Un procès alimenté par l’extrême droite, qui cache une mécanique bien huilée.
Quelle semaine pour Estéban Lepaul. Convoqué pour la première fois en équipe de France la semaine dernière, l’attaquant du Stade rennais a été injurié sur les réseaux sociaux après avoir clamé son amour pour la France dans une vidéo publiée sur X par son club : « J’aime la France. J’aime mon pays. La France est belle, notre culture est trop bien. J’aime la France pour son histoire, je kiffe ce pays ». Ces simples mots auront suffi à faire du Français de 26 ans « une cible ». Ou en tout cas, c’est ce que l’on pourrait croire en lisant les colonnes du JDD, de Valeurs actuelles ou en écoutant C-News et Europe 1, où l’on parle d’un joueur « lynché », traité de « raciste » et de « facho » pour avoir fait l’éloge de son pays. La réalité est légèrement différente.
Prenons le post X d’ActuFoot relayant les propos d’Estéban Lepaul, l’un de ceux ayant créé le plus d’engagement sur les réseaux sociaux et régulièrement cité comme exemple par les médias mentionnés ci-dessus. Sur les 547 réponses au post analysées par nos soins, neuf d’entre elles, soit 1.65 %, associent le joueur à un raciste, un fasciste ou un électeur du RN. À noter que les comptes à l’origine de ces réponses comptabilisent rarement plus d’une centaine d’abonnés. Deux d’entre eux affichent d’ailleurs des positions proches de l’extrême droite sur leur compte X, ce qui interroge sur la sincérité de leur réponse. Le pourcentage passerait alors à 1.28 %.

Le reste des 539 réponses, dans son immense majorité, apporte son soutien au joueur face à ceux qui l’insulteraient. Sans invisibiliser ces quelques remarques bien réelles, on ne peut s’empêcher d’y voir une polémique fantasmée et alimentée par l’extrême droite, à l’image du sénateur du Rassemblement national Aymeric Durox qui en a profité pour pointer du doigt le « racisme anti-blanc », selon lui, au cœur de cette affaire. Mais pourquoi diable vouloir monter en épingle une campagne de lynchage qui n’existe pas ?
C’est « eux », contre « nous »
Cette polémique fantôme s’explique en premier lieu par une logique de cadrage et d’identification. « Le discours médiatique d’extrême droite se construit sur un double mouvement : aller affirmer l’existence d’un « nous », qu’on va opposer à un « eux », qui va se composer des personnes racisées, et vraisemblablement des acteurs de gauche qu’on estime complices de la dilution de l’identité française », explique Gaël Stephan, maître de conférences à l’université de Lorraine et spécialiste de l’extrême droite. En expliquant à tort et à travers qu’Estéban Lepaul est traité de « facho » par de nombreux internautes, on participe à construire l’identité de son adversaire — ceux qui insultent le buteur et ses valeurs, et à s’en dissocier pour définir le « nous ».
L’extrême droite se place du côté des gens respectables, qui travaillent, qui sont de bons patriotes face à une gauche qui serait anti-France.
En défendant le joueur, l’extrême droite se placerait alors dans le camp de ceux qui célèbrent l’identité française, son drapeau, son hymne, son équipe de football et ses joueurs. Par opposition, la gauche ou les Français issus de l’immigration, pointés du doigt dans de nombreuses réponses sur les réseaux sociaux, sont ceux qui détesteraient ces mêmes symboles. Une ligne « assez classique », explique Samuel Bouron, maître de conférences à Paris Dauphine et auteur de Politiser la haine. La bataille culturelle de l’extrême droite identitaire (2025, éditions La Dispute), pour qui l’extrême droite « se place du côté des gens respectables, qui travaillent, qui sont de bons patriotes face à une gauche qui serait anti-France, dans la déstabilisation et constituée de Français qui ne seraient pas de souche ». Pour ceux qui trouveraient cela un poil caricatural, on vous laissera écouter la chronique de Philippe David sur Sud Radio, sobrement intitulée « Aimer la France fait-il de vous un fasciste ? ».
Quelle équipe de France pour l’extrême droite ?
En s’emparant de la figure d’Estéban Lepaul, l’extrême droite française flaire le moyen de s’approprier l’image d’un joueur à ériger en tant que figure de ce que devrait être la France. Mais son cas n’est pas isolé, il s’inscrit même dans une tradition vieille de plusieurs décennies, explique Gilles Ivaldi, chargé de recherche au CNRS : « L’extrême droite et l’équipe de France, c’est une vieille histoire. Ça fait plus de 40 ans qu’au fond, à travers l’équipe de France, elle fait passer ses messages sur l’identité. Il faut se rappeler que Jean-Marie Le Pen remettait en cause le fait qu’il y ait beaucoup de joueurs black-blanc-beur dans l’équipe de France ».

L’extrême droite a en effet longtemps usé de la politique du rejet à l’égard d’une équipe dont le narratif a gravité autour de la notion de multiculturalisme. « Le FN et le RN se sont beaucoup construits sur l’idée qu’il y aurait finalement un sport plus noble, plus respectueux et plus respectable avec le rugby. Comme s’il y avait le sport des blancs, et puis le foot qui a longtemps été perçu comme le sport des racailles », résume Samuel Bouron. C’est d’ailleurs dans cette lignée – et dans l’impunité la plus totale, qu’Éric Zemmour déclarait en juin dernier sur Sud Radio que l’équipe de France était devenue le symbole « d’une jeunesse arabo-musulmane qui chasse les petits blancs ».
À la recherche d’un sauveur blanc
Mais au fil des décennies, on a pu observer une évolution dans la position du Rassemblement national vis-à-vis du foot. Dans une volonté de normalisation et un contexte de percée électorale, l’extrême droite s’aventure sur le terrain du ballon rond, qui rassemble un public populaire et démographiquement massif. Le lien belliqueux qu’entretient le RN avec les Bleus se mue alors peu à peu en une tendresse affichée envers certains joueurs en particulier.
Lorsque le sénateur RN Aymeric Durox prend la défense d’Estéban Lepaul sur X, il place le joueur en victime d’un supposé racisme anti-blanc aux côtés de Lucas Digne et le nageur Léon Marchand (quitte à tout mélanger…). L’extrême droite ne se repose plus sur la stratégie du rejet mais davantage sur celle de l’appropriation de certaines figures blanches pour nourrir un mythe. Celle du français de souche, fier de son pays, qui détonerait au sein d’une « sélection panafricaine », comme peut l’écrire un internaute sous le post d’ActuFoot mentionné précédemment. Parce que, oui, à force de fantasmer sur une campagne de lynchage à l’encontre d’Estéban Lepaul, il ne faudrait pas oublier le racisme décomplexé qui s’exprime en marge de l’affaire depuis vendredi dernier.
En l’absence d’une véritable vague d’insultes à son égard, le malheur d’Estéban Lepaul peut résider autre part. Sans afficher son soutien à la cause, sa simple condition d’étoile montante du football français l’a propulsé, malgré lui, en un étendard des idées d’extrême droite dans le monde du foot. Pourtant, dans la vidéo publiée par le Stade rennais, le natif d’Auxerre parle de son enfance, ses rêves, sa famille. En somme, un discours qui ne dit « pas grand-chose de politique », estime Samuel Bouron. On y retrouve néanmoins une parole sincère, « introspective » et « affective » vis-à-vis de la France, qui sera expédiée pour être « transformée en objet de lutte politique », explique le maître de conférences à Paris Dauphine.
Estéban Lepaul est-il condamné à servir d’exemple à une extrême droite en quête de modèles dans le monde du football ? Probablement pas : on vient de déterrer un tweet du Français datant de 2022 dans lequel il se moque ouvertement d’Éric Zemmour lors d’un débat télévisé. Quitte à perdre son rôle de porte-drapeau, il a gagné le droit de brandir le sien en toute tranquillité.
« L’équipe de France, c’est de la folie » : les premiers mots d’Estéban LepaulPar Alexis Rey-Millet, avec Mohamed Benkhalfa




















































