- International
- Algérie
Chloé N’Gazi : « Nous jouons pour faire avancer les choses en Algérie »

2026 a déjà quelque chose de spécial pour Chloé N’Gazi, grande artisane de la troisième place historique obtenue par l’Algérie lors de la dernière CAN et de retour à Fleury après deux saisons difficiles en club. La gardienne de 30 ans n’élude aucun sujet, alors que la reprise en Première Ligue vient de sonner. Entretien.
Tu es de retour à Fleury deux ans après la fin de ta première aventure ici. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?
C’était un club où j’avais eu de très bonnes sensations, une très bonne expérience, ce que je n’ai pas forcément retrouvé ces deux dernières années. J’avais besoin de revenir dans un environnement sain, propice à mon évolution. Il n’y a jamais eu d’animosité entre le club et moi, malgré le fait que je n’ai pas été prolongée : nous nous sommes quittés en bons termes, et c’est aussi pour cela que le retour n’a pas été compliqué.
L’objectif du club est de retrouver le top 4 cette saison en championnat. Toi, tu as un objectif personnel : boucler enfin une saison complète en tant que gardienne numéro un.
L’objectif du club est toujours de viser la meilleure place possible. Le mien est d’abord de reprendre du plaisir à jouer au football, quelque chose qui m’a manqué. J’en ai pris à la CAN, et cela s’est aussi très bien passé à Montpellier (où elle a fini la saison 2025-2026, NDLR), mais j’avais surtout besoin de retrouver du plaisir et un environnement sain. Je pense qu’avant tout, pour progresser et prétendre au poste de numéro un, il faut être bien mentalement.
Corinne Diacre m’a fait perdre une saison, si ça lui a fait plaisir, tant mieux pour elle.
Ces deux dernières saisons ont été particulièrement éprouvantes. Il y a d’abord Le Havre, où tu ne joues pas du tout, puis Marseille, où tu es l’une des grandes artisanes de la montée en D1 avant de disparaître des plans de Corinne Diacre à son arrivée. Que s’est-il passé ?
Au Havre, je n’ai effectivement pas joué. Je n’avais pas de bonnes relations avec le coach, c’est aussi pour cette raison que je n’y suis pas restée longtemps. À Marseille, j’aurais aimé pouvoir donner des explications, mais je n’en ai moi-même jamais eu d’autres que celle-ci : « lI y a des choix qui ne s’expliquent pas. » À partir de là, j’ai arrêté de chercher à comprendre. Il ne faut pas se battre contre ce qu’on ne contrôle pas, et c’était le cas avec Corinne Diacre. À son arrivée, je m’étais dit que j’allais lui laisser sa chance, même si je n’avais pas entendu que du positif à son sujet : je préfère toujours me faire mon propre avis sur les gens. Je pense qu’elle n’a pas voulu faire de même, je l’accepte, on ne peut pas convaincre un convaincu. Elle m’a fait perdre une saison, si ça lui a fait plaisir, tant mieux pour elle. Je suis passée à autre chose, mais je pense qu’il est important d’en parler. Ça a été très compliqué pour moi, mais aujourd’hui, ça va mieux.

Dans ton parcours, tu as d’abord joué attaquante avant de devenir gardienne un peu par la force des choses. Penses-tu qu’à l’avenir, ce poste sera davantage travaillé dès la préformation, pour susciter des vocations ?
À l’origine, il n’y avait pas de gardienne dans mon équipe, et comme j’étais la plus grande et que je n’aimais pas trop courir, je m’y suis mise, jusqu’à en faire mon poste à part entière. Cela s’est fait naturellement. Aujourd’hui, je pense que le travail se fait déjà davantage en amont. À l’OM, je voyais que les équipes de très jeunes joueuses avaient déjà leur gardienne attitrée, peut-être parce qu’elles ont désormais plus de modèles auxquels s’identifier, ce qui leur donne plus facilement envie d’aller dans les buts. Autrefois, c’était plutôt celle qui courait le moins vite qu’on plaçait au poste. Je pense que la multiplication de ces modèles, et le niveau croissant des gardiennes, donne envie aux petites filles de s’identifier et d’apprécier ce poste dès le départ, sans que ce soit un choix par défaut.
La prochaine génération connaîtra une bonne concurrence chez les gardiennes.
Le poste de gardienne de but est souvent perçu comme celui qui a pris le plus de retard dans le développement du football féminin. Qu’en dis-tu ?
Le poste de gardienne a effectivement plus de mal à évoluer, parce qu’en préformation et en formation, il est moins mis en avant, moins pris au sérieux, alors que c’est justement à ce stade que se posent les bases qui feront la joueuse plus tard. Je trouve aussi que les erreurs des gardiennes sont davantage mises en avant que celles des gardiens, ce qui est dommage. On en oublie de parler du positif. Je trouve pourtant que le poste a beaucoup évolué : à la CAN cette année, deux gardiennes se sont partagé à elles seules quatre trophées de femme du match ! Le poste évolue, aussi parce que la fédération s’est penchée sur le sujet et a mené un travail de fond qui commence à porter ses fruits. Je le vois avec les jeunes générations, à Montpellier comme ici à Fleury : des joueuses de 18-19 ans ont déjà des bases techniques que nous n’avions pas à leur âge. Je pense que la prochaine génération connaîtra une bonne concurrence chez les gardiennes.
Cette année, une convention collective a été mise en place. Qu’est-ce que ce texte va changer pour les joueuses ?
Les dispositions concernant la grossesse sont l’un des points qui m’ont le plus marquée : c’est une très bonne avancée, parce que si certains clubs appliquaient déjà cette règle sans qu’elle soit obligatoire, d’autres pouvaient profiter de la situation pour faire des économies au détriment de leurs joueuses. Il fallait protéger les joueuses sur ce plan. Sur le reste, c’est une bonne chose qu’elle ait été signée, et j’espère qu’elle sera améliorée dans les années à venir.
Tu as déjà expliqué avoir dû enchaîner des petits boulots avant de pouvoir vivre uniquement du football à partir de tes 24 ans. Le fait que la D1 et la D2 soient désormais des championnats entièrement professionnels, est-ce la plus grande évolution du football féminin français ?
C’est clair. C’est une chance qu’on a. Il y a des personnes qui travaillent de 9 heures à 17 heures tous les jours au bureau et qui n’ont pas forcément la chance de prendre autant de plaisir dans leur travail que nous. Parce que c’est ça qu’il ne faut pas oublier : jouer au football est un plaisir. Les jeunes générations l’oublient peut-être un peu, parce qu’elles n’ont pas connu cette époque, mais les anciennes devaient penser la même chose de nous quand on a commencé à gagner un peu d’argent avec le foot.
En France, j’ai souvent eu l’impression qu’on a moins de considération quand on vient d’une sélection africaine.
Parlons de l’Algérie et de ce parcours historique à la CAN avec cette troisième place. Qu’as-tu ressenti ?
J’étais évidemment très heureuse. En commençant la compétition, on savait qu’il y avait la possibilité de se qualifier pour le Mondial. C’était l’un de nos objectifs, puisqu’on voulait faire mieux que lors de la précédente CAN, et on savait que les deux allaient de pair. Mais au fond de moi, c’était presque un objectif rêvé, qui paraissait lointain. Quand c’est arrivé, nous avons toutes été surprises et très heureuses. Nous nous sommes dit que le travail payait enfin.
Peux-tu raconter l’après-compétition et le retour au pays ?
C’était vraiment très bien. Nous avons été très bien reçues par le président de la fédération et le secrétaire général, d’abord à l’aéroport par des journalistes et des membres de la délégation, puis au centre national, où nous avons partagé un repas avec le président, le secrétaire général et leurs adjoints. On sentait qu’ils étaient fiers de nous, et nous étions contentes de ce que nous avions accompli. Nos matchs ont par ailleurs été extrêmement suivis. Sur les réseaux sociaux, nous avons reçu énormément de messages, et ce soutien nous a vraiment fait plaisir. Certains ont même composé des musiques avec nos noms, réalisé des montages. Nous avons reçu des centaines, voire des milliers de messages, une ferveur que nous ne connaissions pas chez les filles, surtout en Afrique. C’est encore plus beau d’être présente depuis le tout début d’un projet, et c’est une plus grande fierté d’avoir pu aller jusqu’à une qualification en Coupe du monde.
Dès ton arrivée en sélection, tu es devenue numéro un, un statut que tu n’as jamais perdu depuis, alors qu’en club, tu n’as jamais réussi à t’imposer durablement dans ce rôle. Comment expliques-tu cet écart ?
J’ai eu un coach qui m’a fait confiance et adhérer au projet sur le long terme dès le début, ce qui fait qu’en Algérie, on me voit peut-être plus à ma juste valeur. En France, j’ai souvent eu l’impression qu’on a moins de considération quand on vient d’une sélection africaine. On est vues comme moins « performantes » que si l’on venait d’une sélection européenne. Je pense que c’est lié aux moyens. C’est vrai qu’ils ne sont pas les mêmes entre l’Europe et l’Afrique mais c’est tout de même dommage, parce qu’il y a un très bon niveau sur le continent. J’espère que le football africain féminin continuera d’évoluer comme il le fait déjà très bien ces dernières années.
Certains ont voulu faire croire que je n’étais pas légitime pour porter ce maillot, que j’étais trop blanche ou trop européenne.
Porter le maillot des Vertes, c’est aussi porter une responsabilité sociale. Penses-tu que les succès et la visibilité de la sélection féminine peuvent faire bouger les mentalités sur les droits et la place des femmes en Algérie ?
Le foot féminin, et le sport féminin de manière général, est en développement. Ce sont des choses dont nous avons déjà commencé à parler. Nous aimerions que cette montée en puissance de la sélection profite aussi aux femmes algériennes que nous représentons.
La sélection compte aujourd’hui une majorité de joueuses nées en France, aux côtés de joueuses nées en Algérie. Quel rôle la diaspora peut-elle jouer dans le développement du football féminin algérien ?
Je ne pense pas qu’il y ait des attentes particulières à ce niveau, parce qu’étant nées en France, nous ne sommes pas forcément considérées comme des joueuses locales. En Algérie, on se moquait beaucoup de nos prénoms : Chloé, Morgane, Marine… Depuis cette CAN, cela a changé : les gens ont compris que si nos parents nous ont donné ces prénoms, nos racines viennent malgré tout d’Algérie, et que personne ne nous a forcées à choisir de jouer pour ce pays. Ils comprennent aujourd’hui que nous ne venons pas simplement chercher la lumière avant de repartir : si nous jouons pour ce maillot, c’est pour faire avancer les choses dans ce pays.
Le débat sur la binationalité a-t-il parfois pu te blesser ?
Oui parce que certains ont voulu faire croire que je n’étais pas légitime pour porter ce maillot, que j’étais trop blanche ou trop européenne. Ce sont pourtant les racines qui comptent, qu’on soit née en France ou ailleurs, et je pense que d’autres joueuses vivent la même chose dans d’autres sélections. C’est blessant, parce qu’on ne choisit rien de tout ça. Nous ne venons pas dire comment les choses se font chez nous, nous venons apprendre de cette culture. Petite, j’allais davantage aux Comores, du côté de mon père. J’ai redécouvert mon pays en intégrant la sélection, ce qui me rend fière. Si je n’étais pas venue en sélection, je ne l’aurais peut-être jamais fait. Plus les sélections passent, plus j’aime ce pays, parce qu’on le découvre aussi à travers elles : on peut dire qu’on aime l’Algérie, mais tant qu’on n’y est jamais allé, ce n’est pas tout à fait la même chose.
La Première Ligue a livré son verdict au bout du suspensePropos recueillis par Léna Bernard























































