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Salah à Trabzonspor : la marche du pouvoir

Alors que Mohamed Salah fera ses débuts avec Trabzonspor ce samedi, le club turc a mis le paquet pour convaincre le joueur égyptien de rejoindre ses rangs. Dans une mesure telle que les contours du contrat interrogent : d’où le Bordo-Mavi peut-il bien sortir tout cet argent ?
Combien de clubs de foot peuvent se permettre de proposer un salaire annuel de 17 millions d’euros à un joueur sur deux saisons ? Dix ? Peut-être quinze ? En tout cas, peu auraient cité Trabzonspor dans cette catégorie. Et pourtant c’est ce que le club turc a mis (entre autres) dans la balance pour séduire Mohamed Salah qui, sur deux années, devrait récolter plus de 40 millions d’euros, tous bonus compris. Au risque de mettre en péril un club fondé en 1967, considéré comme la quatrième roue du carrosse de Süper Lig ? Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les Bordo-Mavi ne risquent absolument rien.
Le symbole d’un foot turc dicté par le régime
Cette arrivée de l’Egyptian King sur les bords de la Mer Noire renforce l’image d’un football turc définitivement manipulé au bon vouloir des classes politiques et où briser l’hégémonie des grandes équipes semble impossible pour le club moyen. On ne compte plus fois où le pouvoir ou le président Recep Tayyip Erdoğan s’immiscent directement dans la vie du foot, comme lors du transfert de N’Golo Kanté à Fenerbahçe. À l’inverse, ceux qui n’ont pas leurs faveurs peuvent toujours ramer. Club promu en Süper Lig pour la première fois de son histoire, l’Amedspor, ouvertement kurde, anti-AKP et engagé dans les luttes féministes et LGBT, s’était vu infliger son lot de sanctions par la fédération en début d’année, lorsqu’une vidéo publiée sur le compte officiel du club avait montré une jeune fille coiffée « à la kurde ». Pour cette opération, le président du club avait écopé d’une amende de 15 000 euros et de 15 jours de suspension. De son côté, comme l’assure Dağhan Irak, spécialiste de la politique turque et du football turc, « Trabzonspor bénéficiera par son statut de toutes les aides nécessaires de l’État pour respecter ses engagements contractuels avec Mohamed Salah » et « ne risque absolument pas la faillite ».
Trabzonspor n’aura pas à rembourser ces crédits et bénéficiera de l’argent de nombreuses entreprises privées qui dépendent toutes d’hommes proches du pouvoir.
Un statut d’intouchable qui se caractérise par des rouages financiers arrangés pour les plus grands clubs du pays. Dağhan Irak insiste notamment sur « les crédits infinis accordés par les banques d’État aux plus grands clubs turcs » pour leur permettre de rayonner sur la scène européenne et de disposer d’un pouvoir d’achat ambitieux à chaque mercato. L’homme l’assure, « Trabzonspor n’aura pas à rembourser ces crédits et bénéficiera de l’argent de nombreuses entreprises privées qui dépendent toutes d’hommes proches du pouvoir et, en réalité, sont rattachées au pouvoir turc ».
Un luxe, que l’universitaire compare à « un boost financier sur le budget d’un club au début d’une carrière sur FIFA », en grande partie réservé aux trois géants d’Istanbul (Beşiktaş, Galatasaray, Fenerbahçe) et donc Trabzonspor. Quatre clubs qui, selon l’universitaire, sont soutenus par « 95 % de la population turque » et dont la faillite aurait d’énormes conséquences politiques pour Erdoğan, avec notamment le risque de « perdre une partie de l’opinion publique, qui ne se remettrait pas de la disparition de son club et qui serait prête à se dresser contre Erdoğan et l’AKP ».
Un système institutionalisé mais qui s’intensifie avec Erdoğan
Derrière ce mythe du football populaire qui pourrait renverser un gouvernement en cas de mécontentement, cette tendance du gouvernement turc à mettre sur un piédestal ses meilleurs éléments est avant tout un élément de soft power au service du rayonnement de la Turquie à l’international et qui s’est institutionalisé bien avant l’arrivée d’Erdoğan au pouvoir. Pour Dağhan Irak, ce paternalisme étatique remonte au début des années 1970, où, « dans un soucis de faire rayonner la Turquie en Europe et de lâcher l’image « d’homme malade » que le pays avait au près des occidentaux, le gouvernement turc a décidé d’investir massivement dans ses industries sportives et culturelles ».
Dès lors, le parlement turc adopte en 1972 la loi n°1630 (aujourd’hui loi n°5253) sur les associations (Dernekler Kanunu), laquelle comprend un alinéa concernant « kamu yararına çalışan dernekler », littéralement « les associations œuvrant dans l’intérêt public ». L’universitaire l’affirme : « Cette loi est le point de départ du football turc à deux vitesses » étant donné que « les dix plus grands clubs du pays ainsi que l’équipe nationale » bénéficient à partir de cet instant d’une législation financière fortement allégée et des largesses des banques nationales quant aux crédits. Privilèges fiscaux et financiers qui vont crescendo selon les statuts des clubs : derrière la gigantesque Istanbul, Trabzon est souvent considérée comme la deuxième ville turque et « est composée d’une élite bourgeoise traditionnellement très puissante au sein de la vie politique turque ». Logique.

Il n’est donc pas étonnant de voir que les années se suivent et se ressemblent pour le football turc, dont le championnat finit inlassablement avec l’une des quatre équipes citées précédemment sur le trône. Cependant, si cette double vitesse politique s’est intensifiée pour ces quatre clubs surpuissants, elle s’est également spécifiée à des clubs dits « du régime » depuis l’arrivée de Erdoğan et de l’AKP au pouvoir. Selon Dağhan Irak, « Erdoğan n’hésite plus a faire ouvertement copain copain avec les présidents de clubs, là où les anciennes administrations se montraient plus discrètes et pas particulièrement partisanes d’un club ou d’un autre, restant dans la limite de la loi ».
Comme dans tout régime autoritaire qui se respecte, « Erdoğan fait monter et descendre ce qui lui semble bon ». Dernier exemple en date ? Le sacre soudain d’Istanbul Başakşehir dans le championnat turc en 2020, club ouvertement supporté par Erdoğan, désormais dans le giron du City Group, et dont l’universitaire décrit comme « un club sans grand engouement populaire et qui a été directement subventionné par le parti AKP pour monter au haut niveau ». Comme un symbole, Mohamed Salah pourrait faire ses débuts dans le championnat turc au stade Recep-Tayyip-Erdoğan, contre Kasımpaşa, club du quartier d’Istanbul où le président a grandi. Maintenant : à Trabzon d’utiliser ce coup de pouce sans se brûler les ailes.
Un maire turc veut offrir un terrain à Salah pour ses petits-enfantsPar Arsène Belgodère-Soria





















































