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Yoane Wissa, les combats du Léopard

Par Timothé Crépin
12' 12 minutes
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Yoane Wissa, les combats du Léopard

Devenu le premier buteur de l’histoire de la RD Congo en Coupe du monde, Yoane Wissa écrit la légende des Léopards et est récompensé d’un parcours courageux, où tout aurait pu basculer lors d’une agression à l’acide qui a chamboulé sa vie à jamais.

« Humainement, il est assez exceptionnel. » La phrase peut paraître banale – quoique – mais quand elle sort de la bouche de Michel Denisot, elle compte, forcément. C’est que l’ancien présentateur du Grand Journal, qui a évidemment été président de la Berrichonne de Châteauroux, est resté très marqué par Yoane Wissa. Au point d’échanger très régulièrement, et de ne pas manquer l’occasion de se voir, comme lors du PSG-Newcastle de janvier dernier en Ligue des champions (1-1). Les deux hommes avaient passé un moment ensemble avant la rencontre. Denisot a connu Wissa quand ce dernier a débarqué de sa région parisienne dans le Berry. Il y est resté trois ans, sans signer son premier contrat professionnel, qu’il obtiendra à Angers. « Quand Châteauroux a fait match nul en National, synonyme de descente (en mai dernier), il m’a appelé tout de suite, raconte celui qui a aussi présidé le PSG. Il était devant le match et il m’a demandé : “Qu’est-ce que je peux faire ?” C’est assez rare. C’est quelqu’un qui est très distingué, qui sort du rang. Quelqu’un de plus que bien. » Et la vie commence à le lui rendre en bien.

J’ai attendu ce moment pendant des décennies. Comme tout le pays.

Yoane Wissa

Wissa, 30 ans en septembre prochain, est en train de croquer à pleines dents dans son rêve le plus fou. Dans ce Mondial, c’est lui qui a inscrit trois des quatre buts de la République démocratique du Congo, dont celui de l’égalisation face au Portugal, pour un nul décroché face à Cristiano Ronaldo et consorts (1-1). Pour le premier match de la RDC dans un Mondial depuis 1974. Ce but devant les Portugais était même le tout premier de l’histoire du pays dans la compétition. C’est dire la trace qu’il a déjà laissée, six ans après sa première sélection (en 2020 ; il attendra ensuite un an et demi avant d’être de nouveau convoqué) dans la légende d’une RD Congo dont il est en train de devenir une véritable idole. « Lors de l’hymne du premier match ? J’ai revu toute ma vie, avouait Wissa sur le site de la FIFA. J’ai attendu ce moment pendant des décennies. Comme tout le pays. Je suis tout simplement très fier. Après le match, j’ai appelé ma mère, elle ne pouvait pas s’arrêter de pleurer. Je sais que mon nom restera à jamais gravé dans les mémoires. » Défier l’Angleterre, ce mercredi soir (18 heures), en seizièmes de finale, est un autre symbole pour lui. Traverser la Manche, en 2021, a été la confirmation d’une véritable progression sportive, et surtout l’étape d’après d’un drame qui aurait pu lui coûter la vue.

Le gardien qui faisait du rugby

Yoane Wissa, c’est le petit gars de Villeneuve-Saint-Georges, qui ne fait pas de centre de formation, qui joue à Épinay-sur-Seine et à Linas-Montlhéry. Il a même débuté gardien, poste qu’il a occupé un petit moment. « Après, je suis passé au milieu de terrain parce que ma mère estimait qu’un gardien ne faisait pas grand-chose pendant un match », racontait-il. Alors que la majorité commence haut sur le terrain, pour finir par reculer, Yoane, lui, fait le chemin inverse. Gardien, donc, numéro 6, numéro 10, ailier. Et c’est seulement à Châteauroux qu’il s’est véritablement installé en attaque. Tout ça alors que le Francilien hésite encore entre le ballon rond et le ballon ovale, qu’il pratique également. C’est le paternel qui le poussera vers le football. « Honnêtement, je ne m’attendais pas à devenir footballeur professionnel. Mon père voulait que je fasse des études. Une année, il m’a complètement interdit de jouer au football parce que j’étais mauvais à l’école. » C’est véritablement en intégrant la Berri qu’il comprend que le rêve est possible. « Ça remonte mais il était toujours impliqué, très bien intégré à la vie du groupe, à la vie locale, dit encore Michel Denisot, fier de préciser que quatre joueurs du centre de formation castelroussin sont à la Coupe du monde (Jean-Philippe Mateta avec les Bleus, Haissem Hassan avec l’Égypte, Ange-Yoan Bonny avec la Côte d’Ivoire, et donc Yoane Wissa avec la RD Congo). C’était quelqu’un qui ne posait aucun problème, avec cette sorte de bienveillance à l’égard de tout le monde. »

Armindo Ferreira et les recruteurs de la Berrichonne le repèrent à l’époque dans une finale de Coupe de l’Essonne. Wissa perd cette finale, mais gagne un essai à Châteauroux, qui l’enrôle en U17. « Yoane, il a exploité au maximum ses qualités, mais vraiment, insiste Ferreira. Il était loin d’être le plus doué. Ce n’était pas celui sur qui vous vous disiez : “Oh, quel super joueur, il peut éliminer en un contre un…” Personne n’aurait misé une grosse pièce sur ce joueur. Sauf qu’il avait, au niveau mental, une force incroyable, plus forte que tout le monde, une incroyable qualité de détermination. Il a su dès le départ qu’il allait réussir car il en voulait plus. Le moindre exercice, il le faisait à fond. » Comme pour montrer que, oui, seul le centre de formation de la Berrichonne de Châteauroux, peut-être pas le premier ou second choix sur le papier, lui a tendu la main, mais qu’il va finir tout en haut. Wissa fait forte impression pour sa première saison. Puis a des propositions de contrat pro en U19. Il choisit Angers SCO. À l’époque, les Angevins de Stéphane Moulin sont des spécialistes des jolis coups aux étages inférieurs. En 2016, les 7 buts et 5 passes de Wissa en National les interpellent. Mais à même pas 20 ans, Wissa se prend un mur : 25 minutes de temps de jeu, en tout, lors de ses six premiers mois en Ligue 1. Il faut vite redescendre.

L’étudiant à la découverte de la Corse

Ce sera d’abord à Laval mais c’est surtout sur l’Île de Beauté, à Ajaccio, que Wissa se montre. « J’ai joué pour la première fois contre lui quand il y était, se souvient Julian Jeanvier, son ancien coéquipier à l’ACA et à Brentford. Il était jeune, mais je l’avais trouvé très mature dans ses prises de décisions. Il était rapide. En Ligue 2, c’était un des joueurs les plus intelligents. » Il claque 9 buts et 2 passes en 20 matchs entre août 2017 et janvier 2018. Là-bas, il fait notamment la connaissance de Jérôme Hergault. « Quand on est arrivés, on était plusieurs joueurs en colocation, raconte-t-il. C’est marrant, je le vois jouer aujourd’hui la Coupe du monde, et je me rappelle qu’il faisait de ces périples en scooter avec sa femme pour aller à la plage en Corse. Ça faisait vraiment l’étudiant qui découvrait la région, et qui était prêt à tout pour aller à la plage. » Jérôme Hergault fait connaissance aussi d’un « mec qui a souvent le sourire. On sent qu’il est heureux d’être là, sa joie de faire ça. C’est un passionné, il regardait tous les matchs ! »

S’adapter fait partie de l’intelligence d’un joueur et lui s’adapte beaucoup. Tout ce qui lui arrive, il est allé le chercher.

Christophe Pélissier

Alors qu’il appartient toujours à Angers, Lorient aligne 2 millions d’euros pour le recruter. Mais tout ne se passe pas forcément comme il l’imaginait avec Mickaël Landreau. Il faut attendre l’arrivée de Christophe Pélissier sur le banc des Merlus pour qu’il trouve le déclic. « Il était un peu en difficulté, concède celui qui a été écarté de l’AJ Auxerre à l’intersaison. Je me rappelle une discussion ensemble en début de saison. Il avait vite basculé, notamment sur son travail journalier, sur lequel il avait augmenté l’intensité et les cadences pour performer. » Avec une priorité pour que cela matche entre le duo Pelissier – Wissa : le travail défensif. Le coach haut-garonnais a voulu absolument lui faire assimiler les devoirs d’un ailier qu’était alors Yoane Wissa. « Avant que je signe à Lorient, j’avais eu son agent, qui était un peu inquiet car il savait ce que je demandais aux joueurs excentrés, sourit Pelissier. S’adapter fait partie de l’intelligence d’un joueur et lui s’adapte beaucoup. Tout ce qui lui arrive, il est allé le chercher. »

Pélissier est surtout resté marqué par une caractéristique chez Wissa : « Il a la rage du but. Il ne paraît pas comme ça avec son côté jovial, mais il est attiré par ça. Il est très malin pour se positionner. » Quinze pions, 3 passes en 28 matchs pour faire monter Lorient en Ligue 1. Puis une saison pleine dans l’élite, sa première, avec 10 buts et 5 passes décisives, avec une association qui fait mouche aux côtés de Terem Moffi. Dans le Morbihan, Jérôme Hergault, arrivé d’Ajaccio, retrouve son ancien coloc. « Au début, oui, il n’était pas vu comme un cadre indispensable, resitue-t-il. Mais avec Christophe, il redevient ce joueur que tout le monde attendait. C’est là sa vraie explosion. Il prend une dimension. »

Un drame au moment charnière

Les courtisans ne manquent pas en ce début d’été 2021. Mais un drame absolument terrifiant va bouleverser sa vie. Début juillet, une femme s’introduit dans son domicile, en pleine nuit, avec l’objectif d’enlever l’enfant de Yoane Wissa. Une femme qui avait demandé, plus tôt dans la journée, un autographe à Yoane Wissa devant chez lui. Le joueur s’était alors exécuté gentiment. Sauf qu’à son retour dans la nuit, elle entre et jette de l’acide sur Yoane Wissa, qui parvient tout de même à la faire fuir. Il décrivait la scène lors du procès : « Quand je suis sorti des toilettes, j’ai juste vu quelque chose de rouge et j’ai fermé les yeux. Je donne un coup de pied et je crie. Elle est partie. Moi, je criais. Quand elle me jette le liquide, j’ai l’impression que ça brûle, mais avec l’adrénaline, je ne sens rien. Ensuite, ça me brûlait et je n’arrivais pas à respirer. »

Touché au visage, sa vue est en danger. Il est opéré. « Pendant plusieurs jours, j’ai les yeux fermés, racontait-il, dans des propos rapportés par Ouest-France. Je ne dors que le jour quand ma famille est là. Mais la nuit non. Ça a été très éprouvant. J’ai retrouvé complètement la vue au bout de trois à six mois. Un médecin m’a dit que j’aurais des gouttes jusqu’à la fin de ma vie. J’ai été opéré des deux yeux. Si j’avais été pris en charge plus tard, j’aurais pu avoir plus de séquelles. » Jérôme Hergault n’a pas oublié ce moment : « Toute l’équipe avait été le voir à l’hôpital. Un moment, on craignait le pire… On ne savait pas s’il aurait des marques à vie. C’était quand même un truc un peu incroyable, dans le mauvais sens… Mais on sentait qu’il était fort mentalement, avec toujours ce côté un peu positif. »

On m’a proposé de faire de la chirurgie, ce que j’ai refusé puisque ça fait partie de mon histoire.

Yoane Wissa

Il est transféré à Brentford, promu en Premier League, un mois plus tard, mais le traumatisme va les suivre, lui et sa compagne : « On a déménagé en Angleterre, témoignait sa femme au procès. On pense que ça va être une nouvelle vie. Mais pour moi, ça a été la descente aux enfers. J’ai eu un stress post-traumatique, une dépression. Je faisais des crises d’angoisse le jour et la nuit. Je ne dormais pas du tout, j’étais en état d’hypervigilance. On ne sera plus les mêmes personnes. On l’a déjà entendu auprès de notre cercle : avant nous étions des personnes plus ouvertes. » Et Yoane Wissa de préciser : « On s’est marié vite après, car je me suis dit que je ne savais pas de quoi était fait demain. Je me suis renfermé sur moi-même. Je ne supporte plus trop la présence de gens que je ne connais pas. Je n’arrive plus à exprimer autant d’amour comme je faisais avant. Quand je marche, j’ai le réflexe de regarder derrière moi. La nuit, je n’arrive pas à dormir seul. On m’a proposé de faire de la chirurgie, ce que j’ai refusé puisque ça fait partie de mon histoire. » L’accusée avait été condamnée à 18 ans de prison en janvier 2025.

L’Angleterre pour une nouvelle dimension

Pour reprendre le fil de sa carrière, Wissa a dû prendre son mal en patience, lui qui avait logiquement pris du retard dans la préparation et dans l’intégration avec son nouveau club. Il marque, certes, son premier but en Premier League lors d’un 3-3 spectaculaire contre Liverpool, mais il se blesse au pied. Il finira bien l’opus 2021-2022 (4 buts sur les 9 dernières journées) pour véritablement se lancer outre-Manche, où il retrouve Julian Jeanvier. Non sans appréhension. « On s’était pris la tête sur le terrain à Ajaccio, j’avais une mauvaise image de lui, raconte ce dernier. On se retrouve en début de saison à Brentford, on se dit bonjour, mais on sent qu’il y a un froid. On arrive dans la salle de soins. Le kiné demande si on se connaît de la France, on répond tous les deux la même chose : “On ne s’aimait pas !” Depuis, en l’ayant connu, c’est vraiment un bon gars, avec un bon fond. »

149 matchs, 49 buts, 13 passes décisives chez les Bees, et Newcastle qui aligne quasiment 60 millions d’euros pour le faire venir l’été dernier. « C’est un bosseur, un mec intelligent qui sait ce qu’il veut, rend hommage Julian Jeanvier. C’est un battant. J’ai en tête le match contre le Portugal à la Coupe du monde, où il fait une course avec du caractère. Il est comme ça dans la vie de tous les jours. Il ne se laisse pas abattre. » Jérôme Hergault abonde : « Il a eu à surmonter plusieurs obstacles. De voir où il en est, c’est beau. » Et ce n’est pas Armindo Ferreira qui dira le contraire : « C’est un mec simple, le star-system, il ne connaît pas. Quand je vois sa réussite actuelle, c’est incroyable. Qu’il joue contre Ronaldo ou contre Pierre, Paul ou Jacques, il s’en fout, lui, c’est prendre du plaisir. Une espèce de joie de vivre, de spontanéité, qui font du bien. Pour un garçon qui fait du bien. »

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Par Timothé Crépin

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