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De la folie des grandeurs au serrage de ceinture : le changement de cap de beIN Sports

Acteur majeur de la diffusion sportive en France depuis bientôt quinze ans, beIN Sports traverse une zone de turbulences. En quelques années, la chaîne franco-qatarie a perdu ses plus beaux joyaux, le dernier en date étant la Liga, qu’elle diffusait en exclusivité depuis 2012. Alors, simple changement de cap ou clap de fin d'une aventure historique ? Éléments de réponse.
Il va falloir s’habituer à vivre les golazo à Sánchez-Pizjuán ou San Mamés sans la voix éraillée d’Omar Da Fonseca. Mais faudra-t-il pour autant la remplacer par la voix de Mickey ? Dans un entretien accordé au journal Le Monde, Javier Tebas, président de LaLiga, officialisait la semaine passée le passage des droits du championnat espagnol chez Disney+ et DAZN : « Le moment était venu d’ouvrir un nouveau chapitre […] avec le streaming qui est devenu un mode de consommation naturel pour des millions de personnes. » Du côté de beIN Sports, l’argument technologique ne passe pas : « On est présent sur toutes les plateformes, sur téléphone, mobile et tablette. En réalité, LaLiga s’est offerte au plus offrant. »
Diriger une chaîne de télévision ne s’apparente pas à un mercato, où l’on gagne ou perd des joueurs.
En réponse à cette décision de la Liga, le diffuseur s’est défendu. « Diriger une chaîne de télévision ne s’apparente pas à un mercato, où l’on gagne ou perd des joueurs. Il est question de logique économique, de connaissance de nos abonnés et de notre capacité à investir durablement dans les droits qui créent de la valeur », développe une source interne avant d’envoyer une pique à ses successeurs : « LaLiga a fait le choix de répartir ses droits entre deux diffuseurs. L’un (DAZN) a déjà connu un échec après seulement une saison sur la Ligue 1. L’autre (Disney+) reste aujourd’hui un acteur invisible sur le marché français. » Pas sympa pour la Ligue des champions féminine, mais ça joue. Cette annonce, qui en a surpris plus d’un, interroge légitimement sur l’avenir du groupe franco-qatari. Après avoir vu disparaître de ses écrans la Ligue des champions, la Serie A, la majeure partie de la Ligue 1 et désormais le championnat espagnol, est-ce l’heure du downfall définitif pour beIN Sports ?
Des débuts clinquants, trop clinquants
En 2012, dans un paysage audiovisuel dominé par le monopole historique de Canal+, beIN Sports déboule et renverse la table. Le diffuseur rafle la quasi-totalité des grands championnats européens (hors Premier League), les compétitions continentales, la C1, mais aussi l’Euro et la Coupe du monde. Quand on évoque beIN avec Anne-Laure Bonnet, c’est avec une immense fierté que l’ancienne journaliste se remémore ses années sur le terrain : « Quand je pense à beIN Sports, je pense à la Ligue des champions. Déjà parce que la compétition était la tête de gondole de la chaîne, mais aussi car le niveau du travail et du traitement des compétitions était immense. C’était du haut niveau, du premium. »

Dès son arrivée, le groupe s’impose comme la référence grâce à un « ton beIN » rafraîchissant : « On ne s’est pas contenté d’aligner les droits TV. Plusieurs émissions ont été mises en place, ce qui a permis aux abonnés de s’attacher à nos consultants et nos journalistes : Smaïl Bouabdellah comme visage de la Ligue 1, Omar Da Fonseca pour LaLiga, ou encore l’équipe NBA. L’ambiance était formidable. On avait des quotidiennes et on était toute la semaine sur le terrain dans les clubs pour préparer des reportages et des interviews. »
C’était le prix juste pour du sport. Mais pour ceux qui vendent les droits, c’était intenable d’avoir un abonnement aussi peu cher. Ça devrait être la norme, mais beIN est resté une exception.
À cette couverture XXL s’ajoute un prix défiant toute concurrence : de 11 euros/mois en 2012 à 15 euros en 2018, permettant à la chaîne de revendiquer 4 millions d’abonnés à l’été 2018. beIN devient « la chaîne du peuple », comme disent les autres. Une fierté pour Anne-Laure Bonnet : « C’était le prix juste pour du sport. Mais pour ceux qui vendent les droits, c’était intenable d’avoir un abonnement aussi peu cher. Ça devrait être la norme, mais beIN est resté une exception. Cet abonnement très bon marché est peut-être aussi ce qui a mené la chaîne dans cette situation. » Effectivement, ce tarif accessible et « populaire » devient aussi son fardeau : dès 2014, l’antenne enregistre un déficit record de 336 millions d’euros. Pour éviter la faillite, la maison mère à Doha orchestre fin 2015 une restructuration financière massive : l’actionnaire réinjecte plusieurs centaines de millions d’euros pour éponger les dettes et réorganiser le capital. Rattrapée par la réalité et par l’arrivée de nouveaux concurrents dépensiers, la chaîne a dû revoir ses ambitions à la baisse.
Lucidité ou perte d’attractivité ?
Pendant de longues années, beIN Sports bénéficie d’un quasi monopole dans les droits télévisuels, avec Canal+ qui se contente alors de la Premier League, de la plus belle affiche de Ligue 1 et du Top 14. Mais à la fin des années 2010, la donne va changer. Le premier véritable KO intervient en 2018 lors de la perte de la Ligue des champions au profit de RMC Sport, pour la somme astronomique de 350 millions d’euros par saison : « C’était un premier coup dur en interne, mais ça nous a fait comprendre que la C1 ne nous appartenait pas », se rappelle Anne-Laure Bonnet. « Quand on a vu le prix mis par SFR, on s’est dit que ce n’était pas judicieux de s’aligner. Il fallait être lucides : la somme était beaucoup trop importante », nous confie-t-on. L’arrivée d’acteurs comme Mediapro, DAZN ou Prime Video accélère l’inflation. « On n’avait plus le monopole et ces nouveaux venus proposaient des montants colossaux. On a pesé le pour et le contre, et on a compris que ça ne valait plus le coup. »
On n’avait plus le monopole et ces nouveaux venus proposaient des montants colossaux. On a pesé le pour et le contre, et on a compris que ça ne valait plus le coup. »
Si du côté de Boulogne-Billancourt, on nous assure que « le groupe est toujours ambitieux et a une vision sur le moyen-long terme », tout en rappelant que « beIN Sports reste l’un des seuls groupes encore actifs après toutes ces années », la chaîne a nettement réduit la voilure. En attestent les chiffres : après avoir cumulé plus d’un milliard d’euros de pertes entre 2012 et 2016, beIN a drastiquement réduit ses investissements sur les droits les plus chers. Cette cure d’austérité et l’accord de distribution exclusive avec Canal+ ont porté leurs fruits : selon les bilans de l’Arcom, la chaîne est sortie du rouge dès 2020 en affichant ses premiers résultats nets positifs, stabilisant depuis sa situation financière. Reverra-t-on un jour le beIN conquérant des années 2010 ? « Pas impossible, on fera toujours les choix les plus judicieux, on est toujours là », nous confie-t-on en interne, alors qu’on n’oublie pas que la chaîne avait l’ensemble des matchs de la dernière Coupe du monde. En attendant, les abonnés devront se contenter de la Ligue 2, de la Coupe de France ou du handball. Moins clinquant, mais nettement plus soutenable.
Le football de retour en Palestine, trait d’union d’un peuple meurtri et exiléPar Tristan Pubert
Tous propos recueillis par TP, sauf mentions.






















































