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Cherki : « Personne n’a lu Proust à 22 ans »

Propos recueillis par Ulysse Llamas
8' 8 minutes
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Cherki : «<span style="font-size:50%">&nbsp;</span>Personne n’a lu Proust à 22 ans<span style="font-size:50%">&nbsp;</span>»

Il s’appelle Cherki, aime le football et faire parler sa liberté. Lui, c’est l’avocat et homme politique Pascal Cherki. Il a évidemment un œil avisé pour parler de Cherki, Rayan. 

En avril, lors de Manchester City-Arsenal, L’Équipe faisait joliment référence à « un bijou absolu de Pascal Cherki, qui a éliminé coup sur coup Gabriel, Declan Rice, et William Saliba ». C’est vous ? 

Bien sûr que non ! Ceci dit, ça m’a fait marrer. Des copains m’ont envoyé l’article et m’ont demandé si j’avais marqué. Je remercie le journaliste pour ces cinq minutes warholiennes. Même s’il a dû passer un mauvais quart d’heure (Rires.), c’est beau que je sois dans son inconscient.

Des « bijoux absolus », vous savez en mettre ? 

Moins que Rayan Cherki. Désormais, quand on me demande si je le connais, je raconte que c’est un cousin éloigné. Bon, c’est totalement faux, mais je ne le faisais pas au début de sa carrière.

 

Cherki, on sent qu’il a joué dans les city stades, qu’il a dribblé, fait des roulettes et des talonnades.

Pascal Cherki

Vous dites ça parce qu’il est fort ? 

Je trouve que c’est un très beau joueur. Comme on dit, il a du ballon. Il a de l’instinct, ce truc du foot (Il claque des doigts)… Pas de l’insouciance, mais de la liberté. Il respire ce foot de rue, ce truc que les Argentins appellent « potreros » [voir So Foot n°168]. Quand j’étais petit, on me disait : « Arrête de jouer comme dans une cour de récréation. » Cherki a gardé ça. On sent qu’il a appris à dribbler dans des petits espaces, qu’il sait faire des trucs un peu fous que les gamins formés uniquement en clubs ne savent pas faire. Cherki, on sent qu’il a joué dans les city stades, qu’il a dribblé, fait des roulettes et des talonnades. Son but en match de préparation contre la Côte d’Ivoire. Ouah… Il incarne ce football-là et on en a besoin.

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Pourquoi en a-t-on besoin ? 

Il renvoie à ce qu’est le football. Le foot évolue avec son époque et là, dans notre époque ultra libérale et ultra individualiste, il tend vers des joueurs stars, des mecs obsédés par le Ballon d’or et les statistiques. Avec eux, on oublie que le foot est un sport collectif. Cherki, au contraire, nous rappelle qu’on ne peut pas gagner sans stratégie d’équipe. Pelé, en 1958, en 1962 et en 1970, n’est pas tout seul.

Comment mettre en avant Rayan Cherki ? 

On critique beaucoup Didier Deschamps, mais il a trois avantages : il comprend qu’il faut mettre en avant l’équipe, il gagne et il fait confiance aux jeunes. Deschamps est malin, il le fait monter progressivement. Cherki a joué une saison avec Pep Guardiola, il a côtoyé des Rodri, des Erling Haaland, ça fait grandir. Il sait qu’il peut devenir un joueur exceptionnel. Il a un truc en plus. Avec Cherki ou des stars, on ne peut pas se comporter comme un CPE de collège.

Qui de mieux que Pascal Cherki, ancien adjoint aux sports de la mairie de Paris, pour parler de Rayan Cherki ?

Je ne le connais pas personnellement, même si notre nom de famille a la même étymologie. De mon côté, ma famille paternelle était originaire d’Algérie des Juifs d’Algérie. Lui, je ne sais pas, donc je ne peux pas trop en parler mieux que d’autres. On a été élevés dans une éthique petite bourgeoise, de gauche, Blum, Mendès France, avec l’importance des études, et de l’accomplissement personnel. Mes parents m’ont élevé dans le rêve de la classe moyenne, avec l’idée que leurs enfants fassent ce qu’ils ont envie de faire.

 

Rayan Cherki a un côté Peter Pan, comme Ronaldinho. Je lui souhaite d’atteindre son niveau.

Pascal Cherki

Rayan Cherki, vous pensez qu’il a été élevé comment ?

L’environnement familial, c’est important. Chez lui, tu sens que c’est stable. Être aimé, relativement protégé, grandir avec de la sécurité affective, psychique, tout ça est très important. Il faut être équilibré pour gérer tout ce qu’il lui arrive. Chez les Zidane, c’est structurant. Chez les Mbappé, c’est pareil. Ils ont été accompagnés dans le bon sens par leurs parents.

C’est plus facile d’aimer Cherki quand on partage son nom de famille ? Quand on a son nom sur un monument aux morts, ça aide à s’identifier.

Non pas forcément, mais ça me fait marrer.

Avez-vous creusé a un truc faussement psychanalysant avec son nom ? Cherki, c’est celui qui cherche ? Qui cherche le partenaire, l’adversaire, l’espace ?

Je ne crois pas, non. Je suis fils de psy, mais je ne me suis jamais posé la question. Cherki n’a pas l’air d’être dans la starification, donc ça pourrait marcher.

 

Drôle de moustique.
Drôle de moustique.

Comment grandit-on quand on sait être promis à un grand avenir ?

C’est compliqué. Vous êtes un gamin de 22 ans, vous sortez de l’adolescence, vous découvrez un peu l’existence mais vous ne connaissez rien à la vie affective et sexuelle. Vous avez du mal à vous créer une contre culture et vous devez gérer un salaire supérieur à celui de vos parents. C’est mieux ça que de travailler à 6 heures du matin, mais c’est compliqué. Il faut composer avec ses failles narcissiques, la presse, son sommeil, les trajets. On dit que les footballeurs sont bêtes, mais ils rentrent très vite dans le monde adulte alors qu’ils restent des grands enfants. On répète qu’il faut « être des exemples pour la jeunesse ». Mais personne n’a lu Proust à 22 ans !

Cherki reste un peu enfant, il apporte des sourires dans les vidéos de l’équipe de France… 

Il est joyeux, il tente des gestes de fou, on se demande « comment il fait » dès qu’il touche la balle. Il a un côté Peter Pan, comme Ronaldinho. Je lui souhaite d’atteindre son niveau. En tous cas, il a l’air d’en avoir envie. Il est super attachant. Il me fait aussi penser à Samir Nasri, qui est passé à côté de son destin car le contexte de l’équipe de France n’était pas le même.

Pensez-vous qu’il faut lui donner les clefs du jeu de l’équipe de France ?

La pression qu’a Rayan Cherki, c’est qu’on cherche un successeur à Zidane. On cherchait aussi un successeur à Platini. Ce ne peut pas être Kylian Mbappé, qui est moins joueur. Cherki a ça dans le sang. Il rappelle Maradona, Cruyff, Platini, les joueurs qu’on aime bien, les 10. On grandit avec ces mythologies.

Le foot, c’est ma langue maternelle

Cherki (Pascal)

Quand on fait de la politique, c’est important de montrer qu’on aime ces mythologies ?

Oui. Dans les partis de gauche, on a mal lu Karl Marx quand on dit que la religion est l’« opium du peuple ». On a calqué ça pour le sport, mais Marx parle aussi de « soupir de la créature opprimée ». C’est une question de débouchés politiques, pas de foot. En Égypte, au Brésil, en Turquie, en Espagne, le foot a joué un grand rôle à chaque révolte. Le sport reçoit les contradictions sociales. Aujourd’hui, il est l’une des voies de fabrication des self made men des classes populaires, en dehors de la voie de l’école publique républicaine. C’est le principe des Cendrillon : une souillon devient princesse, mais toutes en rêvent.

Quel est votre premier souvenir de foot ?

L’équipe des Pays-Bas, pendant la Coupe du monde 1974. On avait un pote dont le père était cadre chez l’entreprise Philipps. Il avait une grande télé en couleurs, donc on se retrouvait à 15, 20 dans son appart. Ensuite, mon père, qui m’a transmis la passion, m’achetait tous les lundis L’Équipe, puis le Miroir du football. Il me parlait de l’équipe de France de 1958, de la Hongrie 1954, du Brésil de 1970. Je suis né en 1966, donc j’avais neuf-dix ans à l’époque de Saint-Étienne. Je fais partie de cette génération, puis de celle qui a suivi la France en 1982. Je faisais les albums Panini. J’ai commencé à apprendre tous les vainqueurs de coupes d’Europe, de coupes de France. Le foot, c’est ma langue maternelle. Ce sport ne m’a jamais quitté. Aujourd’hui, je le regarde la télé et mon cousin m’a abonné au Paris FC cette saison. J’ai passé l’âge d’être ultra, mais j’ai été abonné un an en Auteuil. J’allais voir un PSG-Strasbourg avec 5 000 personnes, un 0-0 nul. J’y allais quand j’ai commencé à militer. Je suis allé voir un 5-0 contre Nantes au Parc en 1995, pendant les manifestations contre le plan Juppé. Je me demandais même si ça avait un sens.

 

Le stade vous procure quel genre de sensation ?

Je suis un grand fan. Je vais voir Benfica quand je vais à Lisbonne. Je vais voir un Herta Berlin quand je vais à Berlin. Au Parc des princes, j’aime chambrer Marseille. Avec leur « à jamais les premiers », ils me font rire. Ils continuent à en être fiers. C’est vrai, mais les hommes préhistoriques étaient aussi aussi « à jamais les premiers » à peindre des mammouths sur des grottes. Depuis, il y a eu Picasso et Van Gogh. Le PSG en est là.

Enfant, vous jouiez au foot ?

Oui, d’abord avec les copains. J’habitais dans un immeuble contigu à la gare Montparnasse à Paris. Il y avait un immense parterre de bétons, on allait jouer tous les soirs avec mes potes après les devoirs. Je jouais aussi dans le club du quartier.

Vous suivez Rayan Cherki cet été ? 

J’ai un souci… je suis fan de l’Argentine. En 2022, pour la finale, j’étais sur mon canapé avec mon maillot argentin. J’aime beaucoup Maradona, sa fragilité.

Vous le voyez où dans dix ans ?

Il a du potentiel. Il peut être un très très très grand joueurs. Un facteur X, comme on dit. Il a des gestes qu’avaient Zidane, Messi, Ronaldinho. Il faut accepter son déchet, mais on voit de moins en moins de gestes gratuits chez lui.

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Propos recueillis par Ulysse Llamas

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