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Au Mexique, les démons de l’Ángel

L’Ángel est à la fois un monument du centre-ville de Mexico mais aussi le lieu de célébration de tous les supporters du Tri qui se respectent. Plongée dans un raz-de-marée de joie à l’occasion de la victoire des Aztèques contre la Tchéquie.
« Vamos al Ángel ! Vamos al Ángel ! » Le match entre le Mexique et la Tchéquie est à peine terminé que tout le monde a la même idée en tête : aller célébrer la victoire du Tri (3-0) du côté du Monumento a la Independencia, plus communément appelé El Ángel par les habitants de la ville de Mexico. Le monument en question, une statue d’ange dorée fixée sur un gros terre-plein qui sert de rond-point, surplombe el Paseo de la reforma, les Champs-Élysées de la capitale mexicaine. Inauguré en 1910 par le président Porfirio Díaz Mori pour célébrer le centenaire de la guerre d’indépendance du pays, El Ángel, coincé entre d’énormes gratte-ciels, abrite un mausolée où reposent les héros de la patrie. Un repos tout relatif, car depuis sa construction, le monument a été frappé par plusieurs tremblements de terre, en plus d’être le théâtre de toutes les colères et joies des habitants de Mexico.
Passage obligé pour les photos de mariage et spot préféré des quinceañeras qui débarquent quotidiennement avec leurs robes de princesse pour immortaliser leur passage de l’enfance au statut de femme, la statue dorée fait aussi office de lieu de rassemblement de toutes les luttes, bonnes ou mauvaises, qui ont agité l’histoire de la capitale, et donc du Mexique. Depuis le début de la Coupe du monde, des retraités en colère, des mères de disparus, des salariés des secteurs minier et pétrochimique, des profs, et du personnel soignant ont ainsi défilé pour montrer leur colère contre le gouvernement. Ce jeudi, après la troisième victoire de leur sélection en phase de poules, l’ange doré a également accueilli plus de 300 000 hystériques du Tri sous ses ailes.
Le chevreau, la tradition, et Cypress Hill
Pour se rendre à l’Ángel depuis l’Azteca, le plus facile est de descendre à la station Insurgentes. En sortant du métro, des centaines de supporters gueulent en chœur : « Celui qui reste à l’intérieur est une pute ! » Ce jeudi soir, personne n’est resté assis sur son strapontin. Tout le monde voulait célébrer la victoire de la bande d’Aguirre à grand renfort de trompettes, de grands drapeaux mexicains et de canettes de Tecate. « C’est la tradition ! crie Cecilia, une jeune supportrice dont les joues sont recouvertes de peinture aux couleurs de son pays. J’ai regardé le match à la télévision en priant pour qu’on gagne juste pour venir faire la fête ici ! » La fête en question ferait passer le Nouvel An sur les Champs et le Carnaval de Rio pour une vulgaire petite boom. Serré comme des sardines, mais sourire aux lèvres, tout le monde danse, se balance des cotillons, s’asperge de bière et embrasse le premier inconnu qui passe.

Dans la foule, des hommes torse nu, des déguisements de dinosaures, de Batman, de Spiderman, des mariachis, des vendeuses de burritos, des ados hystériques, des enfants plein de bonbons dans la bouche, des vieux qui vivent leurs meilleures vies, des motards faisant rugir leur moteur, un chevreau apeuré tenu en laisse par un type portant un chapeau de cow-boy, et bien sûr des pickpockets. « Il faut faire attention, mais normalement ça se passe toujours bien. C’est toujours bon enfant », explique une mère de famille avec un maillot noir de la sélection mexicaine, entre deux reprises de Cielito Lindo. Malgré le vacarme ambiant, où reggaeton, chansons traditionnelles et rap de Cypress Hill s’entremêlent, des grappes de milliers de personnes reprennent en chœur les grands classiques des chants de tribunes. « Chequia ya probo el chile nacional » (La Tchéquie a goûté au chibre national, en VF), ou encore « Puto el que no salte » (Celui qui ne saute pas est une pute).
Il faut profiter de ces moments de joie collective, car ils sont plutôt rares. Le reste de l’année, on vient surtout ici pour manifester et montrer notre colère.
Tout cela est plein de testostérone, mais Emilia, étudiante en psychologie, s’en fout : « Ici, on vient lâcher prise, sans se prendre la tête, explique la jeune femme, qui ne cesse de sautiller sans s’arrêter sous une pluie battante. Il faut profiter de ces moments de joie collective, car ils sont plutôt rares. Le reste de l’année, on vient surtout ici pour manifester et montrer notre colère. » Cette catharsis, aux allures de macro-rave, est aussi une aubaine pour les sacs-poubelle des recolectores (ou Cartoneros), des civils qui chassent les cadavres de canettes jonchant le sol afin d’en obtenir un petit billet après recyclage.
Il est minuit, et la pluie n’a pas douché les ardeurs des fêtards. Au contraire. Pour Marcelo, en revanche, il est temps de retourner à la casa : « Je viens de niquer mes souliers en traversant le terre-plein, faut que je rentre les frotter si je ne veux pas les mettre à la poubelle », râle ce trentenaire en montrant ses pompes blanches devenues complètement marrons. À ses côtés, Claudia, sa petite amie, ne peut pas s’empêcher de se marrer : « C’est pas grave, dis-toi que le Mexique a gagné, c’est tout ce qui compte, non ? » Avant de reprendre le chemin vers la station Insurgentes, la jeune femme l’assure : « On reviendra ici pour fêter la qualification du Tri en huitièmes de finale, et on espère que ce sera comme ça jusqu’à la finale. Ça serait grandiose. » El Ángel n’attend que ça.
Un conducteur fait une dizaine de blessés au Mexique après la victoire face à la TchéquiePar Javier Prieto Santos, à Mexico
Tous propos recueillis par JPS, à Mexico
















































