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Enzo Bardeli : « Je dépends beaucoup du style de jeu de mon équipe »

Propos recueillis par Rayane Amarsy
12' 12 minutes
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Eden Hazard, Leny Yoro, Ayyoub Bouaddi : la formation lilloise est un modèle national qui fait saliver beaucoup d’autres clubs de l’élite française. Pourtant, elle n’est pas infaillible. Chômeur après une décennie passée chez les Dogues et recueilli par le voisin dunkerquois, Enzo Bardeli a su forcer son destin. Aujourd’hui, le milieu de 25 ans affronte le FC Barcelone sous les couleurs de Levante, et vit son rêve comme il l’entend. Voici l’itinéraire d’un enfant que personne n’allait stopper.

Tu as déjà marqué l’un des buts de ce début de saison en Liga. C’est ta manière de te présenter en Espagne ?

Franchement, c’était pas prévu. (Rires.) Ce que je voulais, c’était réussir à m’adapter à l’équipe, aux joueurs, à la culture d’ici, de découvrir le championnat petit à petit, parce que c’est un gros changement, c’est une grosse étape pour moi de passer de la Ligue 2 à la Liga. Et de pouvoir marquer rapidement, ça fait du bien pour le moral et pour la confiance surtout.

 

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C’est un geste que tu travailles beaucoup ? Vous aviez vu que le gardien du Betis s’avançait beaucoup avant le match ?

Pas du tout. Franchement, c’était à l’instinct. J’arrive à anticiper la passe du défenseur et je lève la tête directement, je vois que le gardien est très loin de son but et je la tente. Franchement, j’étais super heureux.

Tu as un parcours atypique, intégrant le LOSC très jeune, à 10 ans. À plusieurs reprises, tu as dit que tu avais commencé trop tôt. Pourquoi ?

Parce qu’on est directement mis dans un esprit de compétition. Avec le recul, je pense qu’à 10 ou 11 ans, on doit essayer de prendre un maximum de plaisir, quitte à jouer avec les copains. Alors oui, c’est bien d’intégrer directement un club pro parce qu’il y a l’exigence directement, on a des formateurs de qualité, donc on progresse aussi très rapidement, mais c’est compliqué. Pour moi, ça s’est plutôt bien passé là-bas, j’ai pu faire dix ans là-bas et intégrer le centre de formation, mais pour ceux qui arrivent à 10 ans et qui repartent quand ils en ont 13 ou 14, c’est très dur à entendre de se faire virer aussi jeune.

Quand j’étais au LOSC, j’avais vraiment sacrifié énormément de choses. J’avais tout donné pour le foot et se prendre un mur, ça fait mal.

Enzo Bardeli

Au bout de ces dix ans, il y a un changement de direction et on te dit que tu ne continueras pas avec le groupe pro. À ce moment-là, tu as 20 ans. Comment vis-tu cette période ?

À ce moment-là, je pense avoir manqué de chance. Parce que lorsque j’intègre le groupe pro à 20 ans, je m’entraîne bien, et je pense avoir mes premières minutes. Et finalement, la nouvelle direction veut remettre un peu plus le projet de formation au cœur du club. Et à 20 ans, ils me disent que je suis un peu trop âgé, qu’ils veulent des joueurs de 16 ou 17 ans et ils me demandent quand même de rester pour encadrer le groupe réserve. Moi, ce que je voulais, c’était jouer en pro, donc je leur dis que ça ne va pas le faire. Je choisis de partir sans avoir d’autres plans, mais je me dis que lorsqu’on a fait la Youth League, quand on a fait dix ans au LOSC, on va réussir à trouver un projet facilement… Tous les autres clubs m’ont dit que je n’avais pas connu le monde senior, qu’ils savaient pas ce que j’allais donner dans le monde professionnel… Selon eux, oui, j’étais très intéressant chez les jeunes, mais dans le monde pro, avec le physique que j’ai, ça n’allait peut-être pas le faire. Donc personne a voulu prendre le risque.

 

Tu te retrouves donc au chômage. Est-ce qu’il y a un moment où tu as songé à arrêter le foot ?

J’ai pas songé à arrêter parce que pour moi, j’avais vraiment tout donné depuis mes 10 ans. Quand j’étais au LOSC, j’avais vraiment sacrifié énormément de choses. J’avais tout donné pour le foot et se prendre un mur, ça fait mal. Quand on est au centre de formation, on prépare pas forcément autre chose que le foot. Je retourne vivre chez mes parents à Dunkerque, je n’ai pas de diplôme. Je reste trois, quatre mois au chômage, je cogite, je me demande ce que je vais faire et je continue de m’entraîner tout seul dans le jardin de mes parents avec mon frère, et puis j’ai la chance que l’US Dunkerque vienne.

Le club de ta ville en plus.

Ouais, le club de ma ville. Le recruteur – Salomon Kashala –  il sait que je m’entraîne tout seul, que je suis sans rien, il me dit de venir au club m’entraîner avec une équipe, que ce sera toujours mieux que rien. Et en fait, c’est comme ça que je rejoins le club.

Demba Ba vient me voir et me dit qu’il avait vu quelque chose en moi. Je me suis dit que c’était bizarre…

Enzo Bardeli

Tu arrives à Dunkerque à l’hiver 2022. À l’issue de la saison, Dunkerque descend en National 1. Est-ce que tu penses que cette descente t’a permis d’avoir ta chance finalement ?

Le club a dû faire confiance à des joueurs plus jeunes, faire des paris. Si le club s’était maintenu en Ligue 2, ils auraient sûrement recruté des joueurs plus expérimentés et je n’ai pas du tout ma place à ce moment-là. Donc oui, que le club descende, c’est plutôt quelque chose de bien pour moi à cette époque.

Et à ce moment-là, tu as un contrat. Tu vis de ça ?

Quand je signe, le club est encore en Ligue 2, donc je signe un contrat professionnel assez rapidement avec eux, mais c’est un contrat « à la charte », donc on ne gagne pas beaucoup d’argent. Après moi, je suis chez mes parents à cette époque, donc j’ai pas forcément besoin de gagner énormément d’argent. Je pense avant tout à jouer, à reprendre du plaisir et reprendre confiance. Et puis l’année suivante, j’ai pris un appartement.

 

C’est cette saison en National où tu t’es vraiment imposé dans l’effectif dunkerquois ?

Oui, je joue mais je suis pas non plus un titulaire indiscutable. J’enchaîne des matchs mais parfois je commence pas. Et le club remonte en Ligue 2, après une fin de saison incroyable. Sur les 10 derniers matchs, je pense qu’on fait une série de 9 ou 10 victoires, quelque chose comme ça (10 victoires sur les 12 derniers matchs, NDLR). Quatre ou cinq mois se passent donc en Ligue 2, je suis encore vraiment dans la rotation et pendant la saison, vers novembre ou décembre, il y a un changement de direction, avec notamment l’arrivée de Demba Ba en tant que directeur sportif. À ce moment-là, Demba Ba vient me voir et me dit que j’allais être un joueur super important pour le club, qu’il avait vu quelque chose en moi. Je me suis dit que c’était bizarre… Il m’a aussi dit qu’il allait ramener un nouveau coach et il s’avère que c’était Luis Castro avec qui ça s’est super bien passé.

Qu’est-ce qu’il a changé pour toi, Luis Castro ?

Beaucoup de choses, surtout dans la manière dont le club joue. Déjà, à la trêve hivernale, on a seulement 13 points. Je pense qu’on a 99 % de chance de descendre, mais on arrive à se sauver à la fin avec une superbe deuxième partie de saison. Je suis un joueur quand même atypique, il y a beaucoup de clubs, beaucoup de coachs français qui ne vont pas aimer mon profil et cherchent des joueurs avec d’autres qualités. Quand le coach Castro arrive, il met en place une manière de jouer qui me correspond totalement. Il y a un jeu de possession, il demande à ses milieux de venir entre les lignes… C’est tout ce que j’aime ! Dès qu’il arrive, je prends du plaisir dans ce que je fais et toute l’équipe aussi, parce que c’était vraiment une nouveauté que Dunkerque soit une équipe joueuse, avec beaucoup de prises de risque. Finalement, un changement de direction à Lille m’a fait très mal, et un changement de direction à Dunkerque a tout changé positivement pour moi.

Lors de la saison 2024-2025, vous êtes la belle histoire de l’année en Coupe de France. Vous sortez Brest, Auxerre, Lille, vous meniez même 2-0 contre le PSG en demi-finales. Est-ce qu’après ce parcours, tu t’es dit que tu pouvais t’imposer dans un club de Ligue 1 ?

Oui, c’est sûr que de se confronter à des joueurs de Ligue 1 et de réussir à performer individuellement et collectivement, ça te permet de te dire que tu peux. Après, l’enjeu, c’est de trouver le meilleur projet pour pouvoir le faire. Parce que si le club joue d’une manière qui ne va pas me correspondre, on dirait de moi que je ne suis pas un joueur de Ligue 1. À l’inverse, si on fait tout pour que je sois dans les bonnes conditions, que le coach joue d’une manière qui me correspond et que je performe, là on dirait que je suis un vrai joueur de Ligue 1. Un profil comme le mien dépend beaucoup du style de jeu de l’équipe.

Tu regardes plus la façon de jouer que le standing du club ou de la ligue.

Oui, complètement.

 

En revanche, pendant ce parcours en Coupe de France, tu avais l’occasion de prendre ta revanche contre Lille aux tirs au but. Vous avez gagné, mais toi, t’as raté ton penalty. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Ah ouais… Ça arrive. (Rires.) Ce n’est jamais simple de marquer un penalty ! Après j’ai changé au dernier moment, je regarde le gardien et je vois qu’il fait un petit pas qui m’a un peu dérangé et je change au dernier moment. C’est la pire chose à faire quoi. Après bon, on a quand même gagné, donc ça va.

L’année dernière, c’est vraiment l’explosion pour toi. 10 buts, 7 passes décisives, t’es dans l’équipe type de la Ligue 2. Tu as dû être très sollicité pendant le mercato. Pourquoi avoir choisi la Liga plutôt que la Ligue 1 ?

J’ai eu des sollicitations en Ligue 1. Après, la Liga, c’est un championnat qui m’attirait depuis tout jeune. Ça joue au ballon, on aime beaucoup le collectif et ça a toujours été un rêve pour moi de pouvoir jouer dans ce championnat. Et quand j’ai vu que je pouvais le faire avec un coach (Luis Castro) que j’ai connu et avec qui ça s’est super bien passé, je me suis vraiment pas posé de questions quand j’ai eu cette opportunité avec Levante.

 

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La présence de Luis Castro a donc beaucoup pesé dans la balance.

Bien sûr, ça a été un point en plus qui n’est pas du tout négligeable ! Arriver dans un club et connaître le coach, c’est toujours un plus. Après, le projet du club était aussi très bon. Franchement, le club est tellement familial et c’était ce qu’il me fallait parce que Dunkerque, c’est un club très familial avec des gens très simples et j’avais besoin de retrouver ça, de rester un peu dans ce style de club. Alors bien sûr, ici c’est beaucoup plus grand, mais je retrouve ce côté familial entre le staff, les supporters et aussi bien les joueurs. La mentalité, elle est extraordinaire.

Quelles sont les différences avec la Ligue 2 ?

Tactiquement, techniquement, dans l’intelligence de jeu… La Liga, ça n’a rien à voir. Après, la Ligue 2, c’est un championnat très physique avec énormément d’intensité dans les duels. C’est un peu ce point-là qui est différent, mais j’ai été aussi surpris de l’intensité qu’il y a dans les courses et dans le contre-pressing ici. Il y a beaucoup d’intensité, mais d’une différente manière.

En France, il y a énormément de joueurs de mon profil, avec énormément de qualités aussi, qui ne passent pas à cause du physique.

Enzo Bardeli

Comment expliquer que l’Espagne laisse plus sa chance à des joueurs de ton profil, comme toi ou Antoine Griezmann, que la France ?

Je pense que c’est plus une question de perception du football. En Espagne, on doit s’attarder un peu moins sur le physique, on privilégie l’intelligence de jeu, les qualités tactiques et techniques, on fait moins attention au gabarit et à la puissance. En France, il y a énormément de joueurs de mon profil, avec énormément de qualités aussi, qui ne passent pas à cause du physique.

Un peu comme Gessime Yassine, avec qui tu as joué à Dunkerque, qui a dû attendre cette année pour exploser.

Ouais, c’est un petit gabarit, mais il est très technique. C’est quand même un profil différent du mien, plus dribbleur, sur un poste excentré, mais on a connu des choses similaires. Aujourd’hui, on dit que c’est l’un des meilleurs joueurs du championnat alors qu’il y a quelques années, aucun club français ne voulait de lui. Donc il a fallu qu’il trouve le projet qui lui correspondait. Et c’est ça le plus dur, il faut avoir aussi cette part de chance parce qu’il a toujours été bon, Gessime, mais c’est juste que lorsqu’il arrive à Dunkerque, il y a des gens qui croyaient en lui et ils l’ont fait jouer dans un système qui correspond à ses qualités. Ça permet de progresser et de vraiment montrer ce que tu vaux. Je suis vraiment très content parce qu’il a galéré et il mérite ce qu’il lui arrive en ce moment.

Ne pas passer par la case Ligue 1, ça donne parfois des carrières comme Florian Lejeune, des Français qui jouent dans l’élite du football européen sans jamais être vraiment connus du grand public en France. C’est quelque chose qui te dérangerait ?

Non, pas du tout. Moi ce que je veux, c’est surtout prendre du plaisir dans ce que je fais, dans mon quotidien, dans mon foot. Je sais que c’est ce qui me rend heureux. Si je me sens bien au foot, je serai heureux. Donc que je le fasse en Espagne ou en France, c’est la même chose.

 

Ce dimanche, tu joues contre le Barça, un club qui t’a toujours fait rêver. Qu’est-ce que ça te fait ? Tu vas retenter un lob ?

Le lob, c’était vraiment de l’instinct, ça ne se prévoit pas. (Rires.) Ce match, c’est vraiment quelque chose de grand pour moi, sachant d’où je viens. J’essaie de profiter, j’ai besoin de prendre du plaisir et de kiffer pour être bon sur le terrain, c’est comme ça que je suis le meilleur.

Enfin, tu as été présélectionné avec l’équipe de France aux JO 2024. La sélection nationale, c’est dans un coin de ta tête ?

Non, c’est pas un objectif parce que je pense qu’aujourd’hui, ce n’est pas possible. Donc ce n’est pas un objectif, mais c’est quelque chose qui me ferait énormément plaisir un jour. En fait, j’ai pas envie de regarder aussi loin alors que je dois déjà profiter de ce qu’il m’arrive, et c’est ça le plus important. Donc j’essaie de me concentrer vraiment sur ce qu’il se passe aujourd’hui et demain. Tout ce qui se trouve au-delà, je n’y porte vraiment pas d’importance pour le moment.

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Propos recueillis par Rayane Amarsy

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