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Uruguay-Espagne au Mexique : plus qu'un match de foot

Déjà qualifiée pour les seizièmes la Roja affronte l’Uruguay à Guadalajara, dans la nuit de vendredi à samedi (en France). Un match à haute valeur symbolique qui scelle surtout la fin d’une guerre froide diplomatique entre l’Espagne et le Mexique. Explications.
Le football unit les peuples. Alors en attendant que notre collègue Christophe Gleizes soit enfin gracié par le président algérien Abdelmadjid Tebboune, l’Espagne et le Mexique ont décidé de faire la paix. Ou plutôt de renouer des relations diplomatiques mises sur pause depuis mars 2019, et une lettre envoyée par le président mexicain Andrés Manuel López Obrador au roi Felipe VI. Dans cette fameuse missive, le dirigeant latino-américain exigeait à la Couronne espagnole des excuses publiques pour les abus commis sur les populations indigènes durant la Conquista. Après avoir essuyé plusieurs refus, AMLO finit par proclamer officiellement « une pause dans les relations diplomatiques entre les deux pays ». Celle-ci a pris fin ce jeudi après-midi avec une poignée de main symbolique entre la nouvelle présidente mexicaine Claudia Sheinbaum et Felipe VI au Palacio Nacional de Mexico.
Encore impensable, il y a deux ans, puisque pour marquer son mécontentement la dirigeante mexicaine n’avait pas invité le fan de l’Atlético de Madrid à son investiture. Encouragé par le premier ministre espagnol Pedro Sanchez, le rapprochement entre les deux pays les plus hispanophones du monde a commencé à se dessiner après que le Roi évoque pour la première fois des « abus » lors de l’inauguration d’une exposition sur les cultures pré-hispaniques à Madrid, en mars dernier. « Un premier pas », salué par Sheinbaum qui a notamment débouché sur la présence ce vendredi de Felipe VI dans la tribune présidentielle du Guadalajara Stadium. « La Coupe du monde a accéléré la normalisation des relations entre l’Espagne et le Mexique, explique Alfredo Avila, professeur d’histoire à l’UNAM. Ces deux pays avec des liens commerciaux, culturels et linguistiques si forts ne pouvaient pas rester fâchés à l’occasion d’un tel événement. »
À l’origine des conquistadors
Le fond du problème remonte à 1519 lorsque le Conquistador Hernan Cortés débarque pour la première fois au Mexique. Après avoir saccagé l’empire aztèque avec l’aide d’autres indigènes, puis fondé l’actuelle Mexico, l’Espagnol convertit de force les populations autochtones au catholicisme, avant de s’attaquer à la colonisation de son nouveau monde. Si la figure de Cortés, — dont l’effigie apparaissait sur les billets de 1000 pesetas avant l’apparition de l’Euro —, est aujourd’hui (re)discutée en Espagne, ses conquêtes, elles, bénéficient toujours du bouclier des Lois des Indes. Cet ensemble de mesures éditées par la Couronne Espagnole pour son empire comprend notamment la loi de Burgos, paraphée en 1512 par le Roi Ferdinand II pour garantir le bien-être des peuples autochtones conquis.
Malgré le gel des relations diplomatiques, les deux pays ont toujours entretenu des liens culturels et sociaux-économiques.
S’en suivit la controverse de Valladolid, un débat théologique et moral sur la colonisation des Amériques qualifié par l’historien français Jean Dumont comme « le début des droits de l’homme ». Autrement dit, pour certains, Cortés ne serait pas le salopard dépeint de l’autre coté de l’Atlantique. Au pire, il aurait juste oublié d’appliquer les mesures prévues par l’Empire espagnol. Isabel Ayuso aime particulièrement cette version de l’histoire. Elle aime aussi mettre des bâtons dans les roues du progressisme porté par Pedro Sanchez. En mai dernier, la présidente de la communauté de Madrid et numéro 2 officieuse du Partido Popular (une droite qui s’est alliée à Vox pour remporter des élections dans certaines régions autonomes espagnoles) s’est donc pointée à Mexico pour expliquer que « la Conquista était avant tout une histoire d’amour entre les espagnols et les populations autochtones ». Raillée des deux cotés de l’Atlantique, son intervention a pourtant bien failli court-circuiter le rapprochement entre le Mexique et l’Espagne.

Plus étonnant : Ayuso a raconté n’importe quoi à l’invitation de l’extrême droite mexicaine, un courant politique minoritaire apparu sous la présidence d’Andrés Manuel López Obrador : « À l’époque, son discours contre la Conquista était surtout un moyen de stimuler la patriotisme mexicain », analyse l’historien Alfredo Avila. Une réponse directe au Make America Great Again de Trump et à ses envies de rehausser la hauteur du mur à la frontière des deux pays. « Enflammer un discours nationaliste contre Trump aurait été très facile pour Obrador, mais il se serait exposé à des représailles des Etats-Unis, donc il a décidé de le faire contre l’Espagne, analyse Avila. Il avait moins à y perdre puisque malgré le gel des relations diplomatiques, les deux pays ont toujours entretenu des liens culturels et sociaux-économiques. »
« On a tous un peu de sang espagnol dans nos veines… »
Si Claudia Sheinbaum a hérité d’un cadeau empoisonné de la part de son prédécesseur, elle a fait de la question des communautés indigènes une priorité de son mandat. La dirigeante, habituée à mettre en exergue la culture millénaire de son pays à chacune de ses allocutions, compte bien mettre fin à l’éternel débat de la Conquista pour partir sur une feuille blanche. La réception de Felipe VI et de la Roja à Guadalajara constituerait presque la première pierre de son Mexique 2.0. Obed, croisé à Guadalajara le soir de la victoire du Mexique contre la Corée du Sud avec un maillot de la Roja sur les épaules avoue être dépassé par toutes ces histoires générées par ce maudit Hernan Cortés : « Après le Mexique, je supporte l’Espagne, parce que je suis un grand fan de Pedri, avance ce trentenaire, professeur de maths dans une école primaire de Guadalajara. « Je trouve plus étonnant de voir un Mexicain porter le maillot des Etats-Unis que celui de l’Espagne, parce qu’eux au moins, ils ne sont plus impérialistes, poursuit Obed. Et puis, qu’on le veuille ou non, on a tous un peu de sang espagnol qui coule dans nos veines… »
Avant le Mondial, la Roja a joué à Puebla et tout le monde l’a ovationné. J’espère que le public de Guadalajara en fera de même.
Illustration notamment avec Alvaro Fidalgo, milieu de terrain du Tri né dans les Asturies et sélectionné par Javier Aguirre, dont le surnom (El Vasco) s’explique par un père basque. Outre les passerelles linguistiques et culturelles évidentes, l’Espagne et le Mexique partagent aussi des liens footballistiques étroits. Sans parler de ces joueurs exilés ayant choisi de représenter le Tri après avoir fui le franquisme et du fait que le Omar da Fonseca local soit l’ancien Lyonnais Marc Crosas, le pays des tacos a vu se terminer dans ses clubs des joueurs de la taille de Butragueño, Michel, Pep Guardiola, ou plus récemment Sergio Ramos.
En retour, le Mexique a donné à la Liga des Cuhautemoc Blanco et surtout le “pentapichichi” Hugo Sanchez, seul être humain à avoir joué pour les trois plus grands clubs de la capitale espagnole (Real, Atletico, Rayo). « Ici, on regarde autant la Liga que la Liga MX », assure Obed, qui se ravit d’avance de voir jouer Pedri dans sa ville natale : « Avant le Mondial, la Roja a joué à Puebla (contre le Pérou, en amical), et tout le monde l’a ovationné. J’espère que le public de Guadalajara en fera de même. » Voir un Espagnol jouer en terrain conquis, voilà qui ne devrait pas enchanter des masses Claudia Sheinbaum.
En direct : Uruguay-Espagne (0-0)Par Javier Prieto Santos, au Mexique


















































