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« L’argent ne suffit pas à gérer un mercato  »

Propos recueillis par Adel Bentaha et Mohamed Benkhalfa
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Ancien conseiller à l’AS Monaco ou au Stade rennais, Paulo Tavares a roulé sa bosse dans les coulisses du foot et compte dans un futur proche appliquer sa méthode dans un club européen. Avant ça, il prend le temps d’analyser ce mercato d’été et la tendance prise par le football actuel.

Ce mercato d’été 2026 a semblé franchir de nouvelles limites dans les sommes dépensées. Quel regard portez-vous sur cet emballement ?

Aujourd’hui, le football est devenu une industrie rentable et l’Angleterre, puisque ce sont les Anglais qui font augmenter les prix, l’a compris. Ils ont différents revenus, pas simplement les droits TV, qui leur permettent donc d’injecter de cette manière. La différence aussi, c’est qu’aujourd’hui, on est dans une quête de talents. Avant, ceux qui coûtaient vraiment cher, c’étaient des joueurs stars, déjà établis. Désormais, les clubs cherchent des talents pour en faire de grandes stars. C’est l’exemple de Bradley Barcola à Liverpool. Ils n’ont peut-être plus la capacité d’attirer les plus grands joueurs, alors ils mettent le prix sur une star en devenir.

Tous les clubs ne peuvent pas se permettre d’élever leurs standards économiques. Comment faire pour exister dans ce cas ?

Il faut aller chercher… Je vais vous prendre l’exemple de Benfica. Il y a quelques années encore, Benfica, ou même le Sporting, allaient chercher leurs talents en Amérique du Sud, puis les revendaient aux plus grands clubs. Désormais, ils sont bloqués par d’énormes groupes comme BlueCo ou le City Group, qui vont eux-mêmes chercher ces talents au Brésil ou en Argentine à 15 ans. Donc un club comme Benfica n’a eu d’autre choix que de se tourner vers de nouvelles régions, comme la Scandinavie. Tout comme on a des joueurs d’Ouzbékistan qui sont aujourd’hui très bons aussi. En France, il y a Lille, où le travail d’Olivier Létang et de son équipe en cinq ans est exceptionnel. Il a récupéré un club quasiment sans argent et l’a rapidement valorisé. Une fois, il avait dit un truc du genre : « Ton centre de formation ne doit pas te coûter d’argent » et c’était tout à fait vrai. Dans ton effectif, tu dois avoir trois ou quatre jeunes du centre, que tu développes et que tu vends quand ils sont prêts.

 

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Prêts à quel niveau ?

Sportif mais pas que. Par exemple, en France, on a parfois tendance à ne former que le footballeur, sans développer « l’homme ». Il faut que nos jeunes soient plus formés, voire formatés, au niveau intellectuel, notamment pour ce qui est des langues. Histoire d’être prêt, une fois que vous devez signer en Premier League ou ailleurs.

Aujourd’hui, Lille n’a pas besoin de vendre pour être bon. L’important, c’est simplement de garder un équilibre et de ne pas “trop vendre” à chaque fois.

N’y a-t-il pas le risque, pour un club comme Lille par exemple, de ne jamais dépasser ce statut de simple club tremplin ?

Non, parce que Lille joue l’Europe quasiment chaque année par exemple. C’est une condition importante. Lille peut vendre un ou deux de ses bons joueurs chaque année, comme là avec Bouaddi et Fernandez-Pardo, mais tant qu’il est européen à la fin de la saison, c’est bon. Parce qu’il faut aussi donner des résultats aux supporters. Son modèle est similaire à celui de Benfica, ou Séville, Parme ou l’Udinese à l’époque. C’est aussi normal que ces jeunes joueurs souhaitent aller plus haut quand ils en ont la possibilité. Mais aujourd’hui, Lille n’a pas besoin de vendre pour être bon. L’important, c’est simplement de garder un équilibre et de ne pas « trop vendre » à chaque fois. Après, il peut évidemment y avoir des ratés.

Ce mercato a aussi mis en lumière certaines défaillances concernant les joueurs. D’un côté Julián Álvarez qui souhaitait partir mais qui a été retenu par l’Atlético de Madrid. De l’autre, Malick Fofana, pas forcément sur le départ mais qui s’est retrouvé baladé un peu partout.

Pour Álvarez, c’est le lot de tous les joueurs évoluant dans le sud de l’Europe : ils ont une clause libératoire, mais ils doivent ensuite avoir l’accord de leurs dirigeants. Je ne connais pas son contrat, mais je suis sûr que dans sa clause, était indiquée une interdiction de signer chez un rival (Real Madrid ou FC Barcelone). Lorsque j’échangeais avec Leonardo Jardim, il avait une clause à 25 millions d’euros, et le club qui le voulait devait en plus se mettre d’accord avec les dirigeants. Donc si Benfica ou Porto venait cherchait Jardim, il fallait passer par la direction. À l’inverse, le transfert de Neymar s’était par exemple fait sans problème, parce que le Barça ne lui interdisait pas de signer à Paris. Le PSG a déposé la somme de sa clause auprès de la Ligue espagnole, puis s’est mis d’accord avec le joueur et c’est réglé. Donc quand j’entendais les gens dire « oh le pauvre Julián Álvarez… » je suis désolé, mais il devait quand même être au courant de ce qui est marqué dans son contrat. Concernant Fofana, je ne connais pas l’affaire, mais je trouve ça un peu triste. J’ai l’impression qu’il y avait plusieurs parties dans l’histoire et que tout le monde a cherché à tirer la couverture.

 

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Y a-t-il une dimension psychologique à donner à un mercato ?

Il faut savoir laisser partir les gens au bon moment. Pour en revenir à Jardim, lorsque Monaco remporte le titre (en 2017), on sent qu’il est temps pour lui de quitter le club. Mais la direction tire un peu pour le conserver. Le problème, c’est que lui avait donné tout ce qu’il avait donné, et qu’il n’était plus motivé pour faire plus. De l’autre côté, vous avez aussi des joueurs qui l’ont eu pendant un certain temps et qui ne sont plus forcément réceptifs à son discours. Il est quand même resté, tout ça pour qu’ils finissent par le licencier trois mois plus tard. Dans le management d’un club, il faut donc savoir quand laisser partir un joueur ou un entraîneur.

Plus haut, vous nous parliez de certains « ratés ». Vous en avez en tête dans votre parcours ?

Je pense à Aly Cissokho. On le prend de Setúbal vers Porto, puis il arrive à Lyon. Le transfert est bon, sauf que le joueur ne s’y retrouve pas au point de vue personnel. Je me souviens d’un rendez-vous avec lui durant lequel il me demande de retourner à Porto car il n’arrivait pas à se sentir bien. Et quand un joueur en vient à vous dire qu’il est prêt à laisser tomber un salaire important pour son bien-être, vous vous dites que vous avez complètement raté votre travail. J’aurais peut-être dû laisser Aly un an de plus à Porto et aviser ensuite…

Quand vous avez un club qui donne à certains joueurs des salaires dignes des plus grands européens, comment voulez-vous ensuite vendre ces joueurs ?

Et de vos réussites ?

Il y en a, évidemment. Je peux parler de Bernardo Silva. Quand on l’amène à Monaco, il ne doit même pas signer en équipe A. Il arrive de la réserve de Benfica et n’est pas là pour jouer. Nous sommes alors en 2014, avec un très mauvais début de saison (Monaco est alors avant-dernier de Ligue 1) et la réception du Bayer Leverkusen. Au club, tout le monde est sur la sellette. Pour faire bouger les choses, Jardim décide donc de faire entrer Bernardo peu après la pause, et ça a été le déclic. Il a fait très mal à son latéral et n’est ensuite plus sorti de l’équipe, jusqu’à devenir le Bernardo Silva que vous connaissez.

Comment un club de Ligue 1, sans revenus énormes – à l’image de l’OM cet été – peut désormais gérer une période de transferts ?

La première question à se poser en tant que dirigeant est : avec tout l’argent dont j’ai pu bénéficier, que reste-t-il ? C’est une vision globale. On ne dépense pas simplement parce que l’on a. Il faut évidemment avoir certains moyens à sa disposition, mais ça n’a jamais suffi pour gérer un mercato. Il te faut les compétences. Le PSG l’a appris, après avoir recruté toutes les stars, ils ont remis le sportif au centre du projet. On a parlé de Lille qui s’est aussi stabilisé. Mais quand vous avez un club (comme l’OM), qui donne à certains joueurs des salaires dignes des plus grands européens, comment voulez-vous ensuite vendre ces joueurs ? Si Barcola avait un salaire d’un million par mois, il n’aurait pas pu être vendu.

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Propos recueillis par Adel Bentaha et Mohamed Benkhalfa

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