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Jean-Kévin Duverne : « Ma carrière n’est pas si dégueulasse »

Propos recueillis par Nathan Beaufils
10' 10 minutes
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Jean-Kévin Duverne : « Ma carrière n’est pas si dégueulasse »

Il est parti du FC Nantes par la petite porte avant de s’en ouvrir en grand deux autres : une Coupe du monde avec Haïti et une Coupe d’Europe à venir. À 29 ans, Jean-Kévin Duverne est un nouveau joueur de l’Omonia Nicosie, engagé en Ligue Europa, qui affrontera Rennes notamment. Entretien avec ce père de famille de 7 enfants qui aurait pu aller à Liverpool il y a dix ans, nostalgique de son passage à Brest, avec toujours une pensée pour Éric Roy.

Tu as signé à l’Omonia Nicosie cet été, une destination plutôt méconnue en France. Comment te sens-tu depuis ton arrivée sur l’île ?

Franchement, très très bien. Les gens d’ici m’ont bien accueilli. Je ne m’attendais pas à ça. Le pays en soi est déjà magnifique. C’est une opportunité qui s’est présentée à moi. J’ai beaucoup réfléchi, je n’ai pas sauté dessus directement, mais c’était difficile de refuser. C’est un tout autre environnement et j’ai forcément dû en parler avec ma femme et mes enfants, sachant que je n’en ai pas qu’un.

Oui, avec sept enfants, on peut même parler de famille nombreuse. J’ai toujours aimé les enfants et j’ai voulu en avoir. Je suis très heureux avec eux. À la maison, c’est animé, j’aime ça. Ils font des bêtises mais tant qu’ils sont en bonne santé, Dieu merci.

 

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Dans les vestiaires que tu as côtoyés, on te raillait comme le papa poule ? C’est sûr qu’on en rigole un peu, mais c’est surtout des félicitations. Surtout pour ma femme. On nous dit : « Je ne sais pas comment vous faites, ça doit être compliqué, avec un, deux, mon crâne pète. » Ça va, nous, on est organisés. En plus, les enfants sont autonomes. Ils se suivent, ils s’entraident, ça m’arrange. (Rires.)

Sur le plan footballistique, qu’est-ce que tu penses du championnat chypriote depuis ton arrivée ? Ça joue du bon football. Les gens pensent qu’il n’y a pas de niveau, mais franchement, ça joue : au sein de mon équipe, à Paphos, à Limassol, à l’AEK Larnaca, et plein d’autres encore. Le football, c’est mondial, on sait qu’il y a de très bons footballeurs partout. Et je m’étais préparé à ça, il ne faut pas être surpris. Pour l’instant, tout se passe bien.

Tu as commencé le foot en région parisienne, avant de rejoindre le centre de formation de Lens à 13 ans, et d’en partir à 22. Tu continues à suivre ce que fait le Racing ? Bien sûr. Ça fait toujours plaisir de voir son équipe formatrice évoluer à un très, très haut niveau. Ce qu’ils proposent depuis leur remontée en Ligue 1, c’est surprenant, c’est top. Plusieurs qualifications en Ligue des champions, ce n’est pas rien, c’est que ça travaille bien.

Là-bas, tu as été très vite perçu comme un phénomène. En 2016, Liverpool et Tottenham ont manifesté leur intérêt pour toi. Comment ça s’est matérialisé et comment tu as vécu cette période ? C’était ma première année en pro (il a commencé le 5 août 2016 en Ligue 2). J’ai eu beaucoup d’appels de clubs, du très concret, mais tu as peur de faire l’erreur de jeunesse. Des fois, tu te dis : « Je peux y aller, j’y vais ou j’y vais pas ? Est-ce que je vais y aller trop vite ? » J’avais Lille aussi qui était intéressé. Finalement, je suis resté au RC Lens. La deuxième saison a été un peu compliquée, on était partis sur sept défaites. C’est pour ça qu’aujourd’hui, je suis très heureux pour eux parce que les supporters méritent.

Éric Roy était un meneur d’hommes, un combattant dans l’âme. Il nous a hissés à nos meilleurs niveaux.

Jean-Kévin Duverne

À tes débuts, il y avait un peu l’ombre de Raphaël Varane qui planait autour de toi. Tu penses que ces comparaisons t’ont desservi ? Non, parce que Varane, c’est Varane. Il n’y a pas de comparaison à faire. C’est un top joueur. Ce qu’il a fait dans sa carrière, j’applaudis. Si j’avais eu la même carrière, j’aurais signé tout de suite. Malheureusement, il y a des choix qui font qu’un jour, tu te retrouves là, puis là. Le foot, c’est comme ça. Du jour au lendemain, tout peut basculer. J’aurais pu partir dans un gros club directement. Peut-être que j’aurais eu une autre trajectoire ou peut-être que j’aurais échoué et je ne serais pas là aujourd’hui. Quand j’ai signé à Brest (en 2019), j’étais très heureux. Ensuite, il y a eu le FC Nantes (2023-2026) : la carrière en soi, elle n’est pas si dégueulasse. En plus, elle n’est même pas finie.

C’est à Brest que tu sembles avoir trouvé ta plénitude. Il y a des passages que tu n’oublies pas. Je ne vais pas te mentir, Brest, j’ai kiffé. On est passé par toutes les émotions. La ville, c’est excellent, le personnel, les gens qui vivent là-bas aussi. J’y ai joué mon premier match de Ligue 1, d’abord quelques minutes contre Angers, avant ma première titularisation contre Strasbourg. Je me rappelle que (Cristian) Battocchio avait fait une masterclass (triplé dans une victoire 5-0, NDLR). Ça s’était très bien passé. Après, il y a eu d’autres coachs, comme Éric Roy, paix à son âme. Je donne du courage, beaucoup de force à sa famille, parce qu’il a beaucoup été là pour moi. C’est émouvant.

Tu as connu Éric Roy comme entraîneur pendant seulement six mois, mais il a t’a visiblement marqué. Qu’est-ce que tu retiens de l’homme ? Je l’ai connu bien avant aussi à Lens, c’était mon directeur sportif à un moment. C’est pour ça que j’ai beaucoup de respect pour cet homme. C’était un meneur d’hommes, un combattant dans l’âme. Il fallait que tu te battes pour ton collègue qui était à côté de toi. Il nous a hissés à nos meilleurs niveaux. Après mon départ, ils terminent deuxièmes de Ligue 1, qualification en Ligue des champions. Incroyable. Dans les têtes des joueurs, c’était : « Rien ne peut nous arrêter ». Et tu le ressentais.

Ce qui est compliqué à Nantes, c’est que ça fait des années que c’est comme ça.

Jean-Kévin Duverne

À l’été 2023, tu pars à Nantes où ça a été plus compliqué pour toi au sein d’un club en difficulté. Est-ce que tu penses que l’ambiance autour et au sein du club est malsaine ? Au départ, ça se passait bien. C’est vrai qu’à un moment, il y a eu quelques performances où je n’ai pas été dans ce qu’ils voulaient, mais je ne dirais pas que c’était « malsain ». C’est compliqué à expliquer. Il y a de la pression dans tous les clubs. Ce qui est compliqué, c’est que ça fait des années que c’est comme ça. Ça rôdait autour des barrages, de la relégation, ça se sauvait à la fin. Mais il y a toujours eu de très bons joueurs. Quand tu vois (Moussa) Sissoko, (Pedro) Chirivella, (Jean-Charles) Castelletto ou Douglas Augusto et que tu joues le maintien, ce n’est pas qu’une question de performance. Il y a des joueurs qui ont réussi à Nantes, d’autres non. Si je fais un constat général, je n’ai pas été à la hauteur. Ça ne veut pas dire que je ne suis pas un bon joueur. C’est comme ça. Il y a eu des critiques, à droite, à gauche. De la part des supporters, c’est normal, mais parfois, ça serait mieux de plus supporter son équipe. Quand ça ne va pas bien, c’est là où tu dois remobiliser ton équipe.

Pour partir de ce marasme, tu as fait un petit passage en Belgique, à Courtrai et à La Gantoise, où tu n’as jamais été aussi décisif (6 contributions en 13 matchs à Courtrai). Qu’est-ce qu’il s’est passé là-bas ? Mon passage en Belgique, j’ai kiffé. Laisse tomber, j’étais comme un enfant. Je venais, je tirais, je voyais que ça rentrait encore, je me disais : « But encore ? » Je pensais que j’allais finir à 10 buts. (Rires.)

Ça correspond plus ou moins à tes débuts en 2024 avec la sélection d’Haïti, le pays d’origine de ta mère. Le Mondial que t’as disputé cet été, c’est le meilleur souvenir de ta carrière ? Bien sûr. Il y a de très grands joueurs qui n’ont jamais fait la Coupe du monde. On a kiffé, c’était incroyable. On a pu représenter Haïti. Ça faisait grave longtemps qu’ils ne l’avaient pas fait (1974). On s’est qualifié sans disputer un match à domicile en plus. Pour le pays, ça restera un moment fort. Pour nos familles aussi. J’ai de la famille à Miami, à Orlando. Là-bas, la communauté haïtienne est forte aussi.

Ça aurait été magnifique d’aller en Haïti juste après la Coupe du monde, pour avoir un moment de communion, tous en équipe, fêter ça avec le peuple.

Jean-Kévin Duverne

Ton premier match de Coupe du monde, c’était contre le Brésil. Difficile de faire mieux comme entrée en matière… T’entends Brésil, tu te dis Seleção. Il faut mettre du respect sur des équipes comme ça. Et là, c’est le Brésil de Vinícius, le genre de joueurs que tu as envie d’affronter dans ta carrière pour te mesurer. Je n’ai pas été dégueulasse, j’ai kiffé mon match. On a eu l’Écosse, le Brésil, le Maroc dans notre poule : on ne s’est pas déplacés pour rien.

Je suppose que tu suis de très près la situation en Haïti. Oui, ça fait longtemps. On a de la famille qui est encore là-bas, plus du côté du sud. Ça me touche beaucoup. J’aimerais bien y aller à un moment. Ça aurait été magnifique d’y aller juste après la Coupe du monde, pour avoir un moment de communion, tous en équipe, fêter ça avec le peuple. Même si on s’est pas qualifié pour les seizièmes de finale, ce n’est pas grave. On a été là, on a fait bonne figuration, le monde a kiffé.

Tu en gardes un bon souvenir de ce groupe-là ? Oui, bien sûr. Même s’il y a quelques joueurs qui sont arrivés juste avant le tournoi, on ne l’a pas ressenti sur le terrain. Après, il y avait quelques automatismes qu’on n’avait pas travaillés.

Raconte cette énorme frappe de Wilson Isidor contre le Maroc, un but sur lequel tu es le passeur décisif. Rien à dire. Je rigole parce que je l’ai vu de près, j’étais juste derrière. Je lui fais la passe. Je me dis : « Il ne va pas tirer… » Bam, il tire comme ça, avec l’instinct. Il la prend très bien. Si tu lui redemandes de faire cette frappe 20 fois, je ne sais pas si elle va partir à cette vitesse et cette précision. En face, le gardien, c’est quelqu’un. C’est un client (Yassine Bounou). Franchement, beau but. J’ai été décisif sur les deux buts, même s’ils ne m’ont pas accordé la première passe sur le contre-son-camp. Pour moi, c’est Lenny (Joseph, accordé à Yassine Bounou contre son camp) qui a marqué. Je m’en fous. Être décisif en Coupe du monde… Il y avait du poids sur mes épaules, et là tout sort. C’est plein d’émotions. Tu souffres, tu revis. J’ai adoré.

Dans la foulée de ton Mondial, tu vas disputer pour la première fois de ta carrière une Coupe d’Europe. Ce sera la Ligue Europa après un beau barrage à Saint-Trond. Tu as hâte ? Malgré les critiques, tout s’enchaîne. Rien n’est fait au hasard, c’est comme ça. Je signe à Chypre, tout se passe bien. Ce sera ma première Coupe d’Europe. Après, on ne sait pas de quoi demain est fait, si ça se trouve, demain, je ne serai pas titulaire ou j’aurai une blessure. Tranquille, on va faire ce qu’il faut pour performer, parce qu’en plus, t’as vu les équipes ? Juventus, Benfica, Celta, j’en passe encore… Rennes aussi, je retourne en France.

Contre l’ennemi du FC Nantes. (Rires.) C’est ça, c’est ça. Ça va être lourd.

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Propos recueillis par Nathan Beaufils

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