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Hakan Sükür : « En Turquie, les gens ont peur de citer mon nom »

Meilleur buteur de l’équipe nationale turque, de Galatasaray, et de la Süper Lig, Hakan Sükür est le plus grand joueur de l’histoire de son pays. Depuis dix ans, l’ancien numéro 9 est pourtant devenu persona non grata chez lui, et vit désormais en exil à Palo Alto, en Californie. La raison : être entré en disgrâce aux yeux d’un autre homme fort du pays, Recep Tayyip Erdoğan. So Foot avait retrouvé la légende déchue au printemps dernier.
Article paru en juin 2026 dans le guide de la Coupe du monde du magazine So Foot (n°237)
Arriver jusqu’à toi a été très compliqué. Tu te méfies des interviews ?
Il faut savoir que je suis suivi par les services de sécurité américains pour ma protection. Dès mon arrivée aux États-Unis (en 2015, NDLR), des médias turcs proches du gouvernement ont suivi ma famille, filmé et pris en photo mes enfants à plusieurs reprises, pris contact avec eux et ont toqué à ma porte. Pendant les cinq premières années, j’étais constamment en état d’alerte. J’en étais arrivé au point de ne plus prendre de photos avec mes enfants et de ne plus sortir avec eux. C’était traumatisant. Et puis une fois, j’ai parlé à un journaliste allemand qui a ensuite raconté que j’étais devenu chauffeur Uber. Maintenant, tout le monde lit sur internet : « Hakan Sükür est chauffeur Uber ». Alors que je n’ai essayé qu’une seule fois avec un ami. Ça serait de toute façon trop dangereux de laisser n’importe qui monter dans ma voiture. Imagine que ce soit un Turc qui apprécie le gouvernement et qui me reconnaisse…
Pourquoi avoir accepté de nous répondre ?
D’une part, pour parler de la Coupe du monde (l’interview a été réalisée au mois de mai dernier, NDLR). D’autre part, pour raconter au plus de monde possible ce que je vis. Psychologiquement, c’est difficile de tout ressasser, mais j’ai eu l’impression de m’alléger d’un poids en acceptant. Il faut raconter la vérité, il faut que les gens comprennent. Cela fait un moment que j’essaye de le faire sur X et sur YouTube. Mais le gouvernement turc a censuré mes plateformes en Turquie pour m’empêcher d’atteindre la société. Mon seul moyen de le faire, c’est donc précisément ce type d’interview. On a raconté beaucoup de choses fausses à mon égard dans les médias turcs, par exemple que j’avais gagné mon argent grâce au terrorisme… Je n’ai jamais eu le droit de répondre à ces accusations. J’ai peur que plus le temps passe, plus la société s’endorme sur ces mensonges. En Turquie, beaucoup de gens restent silencieux, et d’autres parlent pour changer les choses. C’est ce que j’ai fait et j’en paie le prix.
Je compare souvent notre parcours en 2002 au film “À nous la victoire”, celui avec Pelé et Sylvester Stallone. C’est l’histoire d’une équipe qui évolue dans des conditions difficiles, mais qui arrive finalement à s’en sortir en misant sur le collectif.
Revenons en arrière alors, et notamment à ce Mondial 2002 où vous finissez à une troisième place historique. Qu’est-ce que tu gardes en mémoire de cette épopée ?
On avait une très bonne génération. Pas seulement talentueuse, mais aussi très soudée, parce qu’on jouait tous ensemble dans le championnat turc. Certains évoluaient dans la même équipe depuis l’âge de 13 ou 14 ans. Malgré l’incroyable culture foot en Turquie, il y avait très peu de moyens financiers et beaucoup de difficultés à l’époque. Notamment un manque criant de professionnalisme au niveau de la gestion. Le football dit beaucoup de choses sur l’état du pays. Personnellement, cette Coupe du monde 2002 a été assez difficile pour moi. J’étais le joueur le plus connu, donc le plus scruté, et naturellement le plus critiqué parce que j’avais du mal à marquer. Je m’étais blessé et je devais jouer sous infiltration. Malgré tout, on a fini troisièmes grâce à mon but contre la Corée du Sud lors de la petite finale, qui est encore aujourd’hui un record dans la compétition (celui du but inscrit le plus rapidement). Vu ce qu’il se passait en coulisses, finir à cette place-là lors de la deuxième Coupe du monde de notre histoire, après un quart de finale à l’Euro 2000, c’était formidable.
Concrètement, vous évoluiez dans quelles conditions ?
Je compare souvent notre parcours au film À nous la victoire, celui avec Pelé et Sylvester Stallone. C’est l’histoire d’une équipe qui évolue dans des conditions difficiles, mais qui arrive finalement à s’en sortir en misant sur le collectif. Dans l’équipe nationale, on était nombreux à jouer à Galatasaray ou dans le championnat turc, alors qu’on avait le niveau pour jouer dans d’autres championnats européens. Parfois, on faisait même sortir l’entraîneur du vestiaire rien que pour rester entre nous et discuter de nos tactiques de jeu. Notre force, c’était ce collectif.

En 2002, vous affrontez le Brésil à deux reprises, pour deux courtes défaites, 2-1 en poules et 1-0 en demi-finales. Vous vous êtes vus champions du monde ?
Jouer face à ce Brésil-là, c’était vraiment à part, même si on n’était pas non plus une équipe de second plan. On avait des joueurs vraiment exceptionnels et on était remontés à bloc. Dans ces deux matchs, on a eu beaucoup d’opportunités, mais il ne faut pas oublier que c’est grâce au Brésil si on sort de ce groupe au premier tour : c’est parce qu’ils ont battu le Costa Rica 5-2 lors de leur dernier match, alors qu’ils étaient déjà qualifiés, qu’on est passés à la différence de buts. Après, être champions du monde… C’est impossible de dire si on aurait battu l’Allemagne en finale. C’est quand même une équipe redoutable, surtout en Coupe du monde, même si, encore une fois, nous l’étions aussi. En tout cas, le Brésil a prouvé lors de ce Mondial que la qualité technique peut prendre le dessus sur la puissance et la discipline.
Les gens disaient de Ronaldo qu’il n’avait pas un mode de vie adapté au haut niveau. Je me demande bien ce qu’il aurait pu accomplir s’il avait exploité tout son potentiel.
Tu as passé un an à l’Inter Milan aux côtés de Ronaldo. Quelle relation entretenais-tu avec lui ?
Je n’ai pas joué longtemps avec lui parce qu’il était blessé la moitié de la saison, mais je vivais dans un appartement juste au-dessus du sien. Il y avait des fans qui venaient le voir tous les jours. Une fois, ils étaient mille à attendre devant la porte de l’immeuble pour célébrer son anniversaire. C’était vraiment une superstar. C’est quand il a commencé à s’entraîner avec nous que j’ai eu l’occasion de le voir de près. Je restais parfois sur le bord du terrain pour le voir s’entraîner seul. Du jamais-vu… Les gens disaient qu’il n’avait pas un mode de vie adapté au haut niveau. Je me demande bien ce qu’il aurait pu accomplir s’il avait exploité tout son potentiel. À mes yeux, c’est le meilleur joueur de tous les temps. Dommage qu’il se soit éloigné du football aussi tôt. Trop tôt, à mon avis. Je suis en train de produire un film sur ma vie et, s’il est disponible, peut-être qu’il fera une apparition.
Tu es le détenteur du record de buts inscrits avec l’équipe nationale, Galatasaray et en Süper Lig. Aujourd’hui, aucun de ces records n’est reconnu en Turquie…
(Il coupe.) C’est une grande injustice. On peut comprendre comment fonctionne la Turquie rien qu’à partir de cette situation. Les statistiques, les buts marqués, les records établis, les récompenses remportées, ce sont des choses qui sautent aux yeux. Mais il y a aussi toutes les choses qui ne se voient pas : l’intelligence de jeu, la contribution à l’équipe, la résistance physique ou le leadership en dehors du terrain. Par exemple, quand les salaires des joueurs ont été réduits par la fédération et que le groupe ne voulait plus s’entraîner – on était dans un système où chaque joueur était payé au match, encore fallait-il jouer –, j’étais celui qui remotivait les troupes. J’ai longtemps hésité à raconter ce qu’on vivait en tant que footballeurs en Turquie mais j’ai toujours pensé au succès de l’équipe, j’étais prêt à me sacrifier pour elle. Donc ce ne sont pas que des records qu’on efface, c’est tout le joueur que j’étais.
Si tu devais garder un moment de ta carrière, ce serait lequel ?
La demi-finale de la Coupe de l’UEFA contre Leeds United, en 2000. Parce qu’il y a une histoire triste derrière. Deux supporters anglais sont décédés la nuit avant le premier match à Istanbul, après une bagarre avec des supporters turcs. On était tous chamboulés dans le vestiaire. J’ai marqué ce jour-là, mais j’aurais perdu ce match et le tournoi tous les jours pour que ces supporters ne perdent pas la vie. Lors du deuxième match, l’ambiance était donc très tendue. À l’aéroport, on a été obligés de sortir par une porte dérobée et de prendre des bus différents. Ce soir-là, j’ai provoqué un penalty et marqué le second but qui me définit parfaitement. Tout part d’une contre-attaque, je reçois un ballon de Gheorghe Hagi, je crochète, je fais quelques touches de balle et marque dans le petit filet. Le soulagement qu’on a tous ressenti, c’est indescriptible. Pourtant, je suis habitué à la pression en Turquie. Sans elle, j’aurais doublé mon nombre de buts. Il se passe des choses en Turquie que personne au monde ne peut comprendre.
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Comme ce match retour entre Galatasaray et Manchester United lors de la saison 1993-1994, après lequel Alex Ferguson avait dit qu’il ne remettrait plus les pieds à Istanbul, et Gary Pallister qu’à côté du stade Ali-Sami-Yen, Anfield ressemblait à un salon de thé. C’était si terrible que ça ?
C’était vraiment unique. L’ancien stade était plus compact, en plein cœur de la ville et plus petit, avec seulement 25 000 places. Mais il y avait un tel brouhaha que personne ne pouvait s’entendre sur le terrain. C’était encore pire lorsqu’on affrontait une équipe non-turque parce qu’il y avait l’envie d’impressionner, de faire parler la fierté nationale.
Tes expériences au Torino, à Parme, à l’Inter et aux Blackburn Rovers ont toujours tourné court. Comment ça se fait que tu ne te sois jamais adapté au football étranger ?
Souvent à cause du timing. Je débarque par exemple à l’Inter Milan en 2000 parce que Marcello Lippi me voulait. Il avait déjà essayé de me faire venir à la Juventus deux ans plus tôt. À l’époque, l’Inter ne recrutait que des stars, mais était gérée de manière un peu chaotique. Et Lippi se plaignait souvent du comportement de certains joueurs. Il comptait donc sur moi pour créer un esprit d’équipe comme je l’avais fait à Galatasaray. Sauf qu’il a démissionné dès le premier match de la saison. (Rires.) Ensuite, Marco Tardelli puis Héctor Cúper sont arrivés, mais ne sont pas restés beaucoup plus longtemps. Je n’ai pas eu de chance.
Les purs numéros 9, ça ne court plus les rues aujourd’hui. Tu aurais pu faire carrière dans le foot actuel ?
On ne forme plus de joueurs comme moi aujourd’hui. Il y en a encore quelques-uns : Osimhen, Gyökeres ou Haaland, que les clubs s’arrachent. Mais quand on regarde les plans tactiques mis en place, comme celui du PSG par exemple, on se rend compte que les profils sont différents. On veut des joueurs capables d’attaquer, de défendre, d’éliminer en un contre un, de jouer sur les ailes. Beaucoup d’équipes jouent sans avant-centre. La Turquie, actuellement, n’a pas de vrai 9, mais parce qu’elle n’en trouve pas. Si je dois m’exprimer en mon nom, je pense avoir plus de talent que certains joueurs que j’ai cités. Le foot actuel a encore besoin de joueurs comme moi, qui peuvent servir de pivot pour les joueurs autour d’eux, qui maîtrisent le jeu aérien, et qui ont une bonne technique balle au pied. J’étais d’ailleurs assez agile pour ma taille (1,91 m). Kane est un bon exemple de ce style de jeu. Regarde comment il fait briller les ailiers autour de lui ! Je pense que c’est juste un effet de mode, et que les 9 purs finiront par revenir.
Ni Erdoğan ni Gülen n’étaient à mon niveau de notoriété à l’époque. Loin de là.
Tu es devenu une star très jeune en Turquie. En 1995, ton mariage est même retransmis en direct à la télévision nationale. On voit deux personnes à tes côtés : Recep Tayyip Erdoğan et Fethullah Gülen, mort en 2024 aux États-Unis et dont le mouvement Hizmet est aujourd’hui classé terroriste par Ankara. Quelle était ta relation avec eux ?
Ni Erdoğan ni Gülen n’étaient à mon niveau de notoriété à l’époque. Loin de là. Les joueurs de football ont toujours été instrumentalisés à des fins de communication. C’est comme ça que fonctionne la politique. Moi, la politique, ça n’est pas mon truc, et ça ne l’a jamais été, d’ailleurs. Je ne me suis jamais considéré « güléniste ». Je n’étais pas un membre du mouvement à proprement parler. Mais le message de paix qui en découlait et les idées promues, notamment le vivre-ensemble et la tolérance envers les autres religions et les autres idéologies, font que j’ai toujours été sensible à leur combat. J’ai toujours considéré que les gülénistes étaient les victimes dans toute cette histoire. J’avais pris une position claire en tant que député à l’époque.
Pourquoi être devenu député au sein du Parti de la justice et du développement – le parti d’Erdoğan – en 2011 si la politique ne t’intéressait pas ?
Je vais revenir au point de départ. En 1993, on affronte la France lors des Jeux méditerranéens. Il y a dans leur équipe Zidane et d’autres joueurs qui ont ensuite gagné la Coupe du monde 1998. On remporte pourtant le match 1 à 0. Si on était capables de battre cette équipe, comment se fait-il alors que la Turquie ait pris autant de retard ? En France, il y a tout un système mis en place, des centres de formation comme Clairefontaine, par exemple. C’est ce qui manquait chez nous. J’avais donc comme objectif après ma carrière de monter une académie et de devenir président de la fédération turque. À l’époque, j’étais assez proche d’Erdoğan. On s’entendait bien. Ce n’était pas l’homme qu’il est devenu ensuite. Il m’avait fait beaucoup de promesses. Mais au moment de nommer le président de la fédération et un ministre des Sports, il a choisi parmi ses proches. À moi, il m’a donné ce poste de député pour m’éloigner du football. J’ai été dupé. C’est pour ça que j’ai fait le choix de démissionner dès 2013.

Quelques mois plus tard, tu te retrouves poursuivi pour « insulte » envers le président Erdoğan et ses fils, un crime passible de quatre ans de prison. Que s’est-il passé ?
Je n’avais jamais dit directement que le président était un voleur. C’est le gouvernement qui a interprété mes propos. Dans tous les cas, il y avait énormément de preuves à l’époque sur la corruption qui gangrenait le pouvoir. C’est ensuite que j’ai été accusé de financer des groupes terroristes. Je suis prêt à être jugé par une commission indépendante, des juges de la Cour européenne ou des droits de l’homme, ou encore à participer à un débat télévisé. Je n’ai même pas besoin d’un avocat pour prouver mon innocence. Le gouvernement serait incapable de prouver l’inverse. En revanche, ils savent que les accusations de corruption qui les visent sont vraies. C’est simplement une fuite en avant. Ils n’ont pas d’autre choix que de devenir encore plus autoritaires pour continuer à diriger. Je n’ai insulté personne, je n’ai commis aucun crime et j’ai encore moins financé le terrorisme. Mon honneur est intact. C’est ce que je laisserai en héritage à mes enfants.
Je n’ai insulté personne, je n’ai commis aucun crime et j’ai encore moins financé le terrorisme. Mon honneur est intact.
Des stades nommés en ton honneur ont été rebaptisés, les archives de Galatasaray ont supprimé ton nom, et même les photos de l’épopée de 2002 ont été photoshopées pour te faire disparaître.
C’est pour instaurer la peur ! Si ça arrive à Hakan Sükür, alors personne n’est à l’abri. C’est un signal envoyé à toute personne qui s’aventurerait à critiquer le gouvernement. En 2022, lors de la Coupe du monde au Qatar, un commentateur turc (Alper Bakircigil, de la chaîne TRT) a été viré à la mi-temps du match entre le Canada et le Maroc pour avoir mentionné mon nom et mon record en Coupe du monde. Récemment, un autre journaliste s’est vu demander qui était le plus grand attaquant turc de l’histoire. Il a répondu ça : « Il y avait autrefois un grand joueur, mais je ne peux pas citer son nom ». Les gens ont peur de citer mon nom, tu te rends compte ? Mon cas fait figure d’exemple parce que j’étais célèbre en Turquie. J’étais par exemple très ami avec le gardien de but Brad Friedel (ancien portier américain de Liverpool et Tottenham, NDLR), avec qui j’ai joué à Galatasaray. Il est depuis devenu entraîneur aux États-Unis. Il a été obligé de couper ses relations avec moi pour pouvoir acheter ou vendre des joueurs en Turquie. Je suis d’ailleurs certain que les transferts des superstars à Galatasaray, comme Icardi ou Osimhen, alors même que la situation économique du championnat turc est mauvaise, visent d’une certaine manière à me faire oublier.
Y a-t-il encore des gens qui te soutiennent dans le milieu ? Parmi tes coéquipiers de l’équipe nationale, par exemple.
Beaucoup de gens me soutiennent, mais de manière indirecte. On parle parfois ensemble, par l’intermédiaire d’une tierce personne. Mais il faut savoir que tout est sous la tutelle de l’État en Turquie : les clubs, les municipalités, la culture, le travail… Donc me parler ou me soutenir publiquement pourraient leur nuire. Ils me parlent donc à travers leur épouse, parfois, ou alors lorsqu’ils sont à l’étranger et qu’ils peuvent m’appeler. La Turquie est un régime basé sur le renseignement. Tout est scruté, les appels, les photos que contiennent les téléphones… Donc je comprends que les gens n’osent pas me soutenir. Il faut vous imaginer un système où les gens sont menacés par l’argent, la mort, la mafia ou les réseaux liés à la drogue. Bref, la Turquie…

Quand tu quittes la Turquie en 2015, tes comptes bancaires sont gelés et tous tes biens sont confisqués. Comment as-tu vécu la transition entre ta vie de footballeur star et celle où tu te retrouves sans rien ?
C’est difficile de vivre aux États-Unis, c’est un pays très capitaliste. Pour s’en sortir, il faut les moyens. Ça a été très long avant que je puisse revenir au football. Actuellement, je gagne de l’argent grâce à du coaching privé, ou en entraînant des enfants en situation de handicap. Mes enfants ont dû se mettre très tôt à travailler pour gagner leur propre argent. Grâce à leurs économies, mes filles ont pu aller à l’université. Ça leur a au moins appris à se débrouiller seules. Qu’est-ce que ça leur aurait apporté de vivre aux crochets de leur père ? Je ne l’aurais pas permis, de toute façon. Mais c’est très dur. On perd ces belles maisons, tout ce qu’on a mis du temps à gagner dans sa vie.
On t’a proposé de revenir en Turquie, à condition de renier tes liens avec Gülen. D’autres joueurs l’ont fait, mais pas toi. Pourquoi avoir refusé ?
J’ai reçu ce genre de propositions, en particulier durant les premières années qui ont suivi mon départ. Ils ont emprisonné mon père et l’ont pris en otage un an pour faire pression sur moi : « Si tu reviens, nous le libérerons. Tous les biens que nous avons saisis te seront rendus. Il suffit que tu parles dans notre sens. » On m’a fait cette offre par l’intermédiaire de personnalités et amis du monde du football. Ma réponse a été claire dès le début : « Comment pouvez-vous me faire une telle proposition en toute connaissance de cause ? Vous voyez bien qu’il n’y a pas d’État de droit. » Ils m’ont rétorqué : « Occupe-toi de tes affaires, pourquoi te mêles-tu de celles des autres ? » Aujourd’hui, ces mêmes amis ont eux aussi rompu le dialogue avec le régime. La persécution n’a pas lieu qu’à mon égard, ils démettent des présentateurs, des fonctionnaires, des représentants politiques dans toutes les institutions, dès que quelqu’un leur fait du tort. Tout cela finira par éclater au grand jour, mais j’ignore quelle sera la suite.
Prendre mon père en otage et me proposer de revenir en échange de mon soutien, c’était pour devenir l’esclave d’un seul homme et du système qu’il a bâti.
Le gouvernement t’accuse d’avoir pris part au coup d’État raté de 2016. Tu as été visé par un mandat d’arrêt un an plus tard et la Turquie a demandé à plusieurs reprises ton extradition. Comment vis-tu avec cette menace ?
Cette tentative, on l’appelle un « faux coup d’État ». Il a servi à renforcer le régime, qui a préparé le terrain pour ce système d’homme fort. À qui a-t-il profité ? Il suffit de regarder dans quelle direction le pays a évolué. Quant au supposé mandat d’arrêt, rien ne m’est jamais parvenu officiellement. Ce n’est qu’une manœuvre pour effrayer la société. Quel rapport avec moi ? Pourquoi tenter de m’impliquer ? Je ne suis ni militaire, ni policier, je n’ai rien à voir avec ça. Le monde entier sait qui l’a fait, sait qu’un certain mouvement n’en est pas l’auteur comme on le prétend, et sait à qui cela a profité. Prendre mon père en otage et me proposer de revenir en échange de mon soutien, c’était pour devenir l’esclave d’un seul homme et du système qu’il a bâti. On vous demande de vous ranger de leur côté en vous garantissant une vie confortable. Moi, je ne suis du côté de personne.
En quoi consistent tes journées aujourd’hui ?
Je regarde et je commente des matchs de football sur YouTube, notamment le championnat turc. C’est un moyen de m’exprimer. À côté de ça, je gagne aussi ma vie avec le coaching privé. Mes relations se développent, je rencontre de nouveaux amis, je passe du temps en famille, avec mes trois enfants. Je dois m’occuper d’eux, les scolariser, et donc travailler. Il y a divers secteurs d’activité, des amis qui me soutiennent de temps en temps. J’accepte tout cela comme des dettes que je rembourserai, si Dieu le veut, quand tout ira mieux et que j’en aurai les moyens. C’est difficile, bien sûr : être désigné de cette manière dans mon pays, être exposé à ce traitement médiatique, subir d’immenses injustices… Les gens ne comprennent pas tout le temps.

On a lu que tu travaillais aussi dans un café-boulangerie, fermé depuis. Que s’est-il passé ?
On avait ouvert un café avec trois amis. Avec ma femme, on y avait dédié beaucoup de temps et de travail. On y faisait la plonge, le ménage, j’étais moi-même le barista. Mais nos moyens étaient trop limités et on n’avait pas vraiment l’expérience pour tenir un commerce. Et puis, nous avons commencé à avoir des visites. Des gens passaient devant le café en voiture en jouant du dombra (musique traditionnelle mise en avant par l’AKP comme l’unique « vraie musique turque », NDLR). D’autres ont aussi commencé à nous suivre sans cesse. Ils nous prenaient en photo, harcelaient nos filles. Il y avait aussi ce journaliste qui ne nous lâchait pas… C’est durant cette période que mes enfants ont arrêté de sortir avec moi, par peur. On a fait un signalement aux services de sécurité, et on a fermé le café peu de temps après.
Dans tes lives sur YouTube, tu parles beaucoup de l’équipe nationale et de Galatasaray.
Le régime actuel a quasiment tout mis sous tutelle en Turquie. Ce sont eux qui désignent les dirigeants, les administrations partout. Ils contrôlent l’ensemble du climat footballistique turc. Pour des pays qui n’ont pas de gros revenus en matière de droits TV, qui ne génèrent pas d’énormes sommes d’argent, qui ne sont pas au plus haut niveau européen, la seule façon de monétiser ça, c’est la collaboration avec le régime. Dans tous les régimes dictatoriaux, c’est ainsi qu’on noie les grandes fractures sociales et les difficultés économiques, au nom du football. Je ne pense pas que le foot en Turquie soit capable de produire des revenus par lui-même. Galatasaray, peut-être, parce que le club a fait quelques résultats en Europe, mais je ne suis même pas sûr que cela suffise à éponger l’endettement de la politique de transferts en cours. C’est en tout cas ce que j’entends d’amis qui connaissent bien le club en interne.
Aujourd’hui, je suis très seul. Ma vie s’est assombrie. Mais au bout de l’obscurité, il y a toujours la lumière. C’est avec cette mentalité que j’avance.
Tu ressens de la colère envers le monde du football ?
Pas de la colère, plutôt une grande déception. Je parlais plus tôt de ces amis qui m’ont transmis la proposition de revenir pour faire sortir mon père de prison et récupérer mes biens… Je pense que cela partait d’une bonne intention. À leur manière, ils essayaient de me « sauver ». C’est ce qu’ils croyaient. Mais ils fermaient les yeux sur le reste. « Comment pouvez-vous accepter cela, comment pouvez-vous me transmettre ce message en sachant tout ça, comment pouvez-vous tolérer qu’on me traite ainsi, qu’on me fasse vivre ces choses ? » Et j’ai clos le sujet. Aujourd’hui, je suis très seul. Ma vie s’est assombrie. Mais au bout de l’obscurité, il y a toujours la lumière. C’est avec cette mentalité que j’avance.
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Penses-tu revenir un jour en Turquie ?
Bien sûr, je veux rentrer en Turquie. J’en rêve. Mes proches sont là-bas: ma mère, mon père, ma famille et mes amis, que je voudrais revoir de leur vivant et pour qui je prie. C’est pour eux que je pense à rentrer. Est-ce que je reviendrai y vivre ? C’est difficile à dire. Cela fait environ onze ans que je suis à l’étranger. Mes enfants ont grandi avec la culture d’ici, la langue d’ici, ils sont allés à l’école ici. Maintenant, je me bats pour leur construire un bel avenir ici. Je suis pour l’instant dans une situation où je dois me concentrer sur mon travail et m’occuper d’eux. Pour la suite, j’ai bon espoir que la Turquie pourra se redresser un jour. Nous attendons avec impatience ce moment où nous pourrons y retourner.
Pour Zidane, ici tout commencePropos recueillis par Victor Jezequel
Article paru en juin 2026 dans guide de la Coupe du monde du magazine So Foot (n°237).



















































