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Tom Renaud : « Il ne faut pas que la dépression soit un tabou dans le foot »

En un été, Tom Renaud pourra se vanter d’avoir joué dans les trois compétitions européennes (Ligue des champions, Ligue Europa, Ligue Conférence) à l’occasion de tours préliminaires. Le joueur de 25 ans, habitué du troisième échelon à Versailles et Cholet, a débarqué au Heart of Midlothian dans l’espoir de jouer l’Europe. Et de vivre une première belle aventure à l’étranger après avoir traversé une dépression dont il souhaite parler pour sensibiliser les jeunes à la dureté du foot.
Comment passe-t-on du National 1 (aujourd’hui Ligue 3) à un tour préliminaire de Ligue des champions en quelques semaines ?
C’est marrant que tu m’en parles parce qu’on s’est fait cette réflexion avec Amadou (Ba-Sy, ancien joueur de Rouen) qui a lui aussi rejoint le club cet été. Le premier match, c’était contre le Sturm Graz. Dans le vestiaire avant la rencontre, on se regarde et on se dit : « En vrai, c’est une dinguerie ! » On venait de passer une année en National, avec tout le respect, à jouer dans des stades pas faciles, comme le nôtre au Camp des Loges, et là on était dans celui de Sturm Graz. Je m’en suis vraiment rendu compte après le match, je me suis dit : « Ok, là je viens de faire mon premier match européen. » C’était un gros step. Comme on a perdu (0-4, 0-2), on va à Benfica (en tour préliminaire de Ligue Europa, NDLR), là tu vois le stade… C’est là que j’ai pris conscience que j’ai changé de vie.
C’est le moment le plus marquant de ta carrière d’avoir joué à l’Estádio da Luz ?
C’est le plus gros stade que j’ai fait. Quand on s’est entraîné là-bas la veille, même sans supporters, je suis resté au moins cinq minutes à faire le tour du stade avec mes yeux. J’ai découvert aussi, pendant le match, qu’on ne sentait pas forcément le bruit autour de nous quand on était sur le terrain. C’est à la fin que tu entends et que tu réalises que c’est fou.
Tu as fait tes débuts avec les Hearts en entrant en jeu à 4-0 pour Sturm Graz en Ligue des champions, est-ce qu’on réussit à profiter du moment malgré le résultat ?
J’ai commencé la saison en étant un peu frustré, car je n’avais pas beaucoup de temps de jeu. Je n’ai pas pris le temps de savourer le fait de jouer dans un stade comme ça, je suis entré pour montrer que je pouvais jouer plus. Je n’ai pas pris autant de plaisir que si j’avais été titulaire.
C’était un peu la même chose contre Benfica là-bas, vous perdez 6-1, mais tu marques le seul but de ton équipe.
Je le vis différemment parce que j’entre à la pause. J’arrive sur le terrain dans l’optique d’apporter un plus à l’équipe, mais aussi de prendre du plaisir de jouer dans un stade de fou à Lisbonne. J’ai ce ballon qui me vient dans la surface et je fais un enchaînement pour marquer. Là, en revanche, le plaisir est dingue à l’intérieur, même si tu ne peux pas célébrer parce que l’équipe perd, mais c’était incroyable pour la confiance. La saison dernière, je mets 0 but en National 1, là je me retrouve à marquer contre Benfica en Ligue Europa, c’était fou.
Quand j’étais sur le banc à Benfica au début, ils marquent vite, ils enchaînaient les occasions, avec mon pote Amadou on se disait : “Putain, qu’est-ce qu’on fout là.”
Vous allez maintenant jouer le barrage de Ligue Conférence contre le Rapid Vienne. Au club, vous ne vous dites pas que ce serait un peu injuste de se retrouver sans Europe après avoir fini 2e la saison passée ?
On n’a pas eu des tirages faciles non plus, en Ligue des champions comme en Ligue Europa. On ne se pose pas cette question, on a tous envie de jouer l’Europe. Il faut prendre le match de jeudi comme un match crucial, je le prends comme ça. C’est aussi ce qui m’a fait venir ici, on était une équipe qui allait potentiellement jouer l’Europe et on a cette ambition. On a eu une courte préparation avec un nouveau coach, le match de Sturm Graz est arrivé très vite. On a pris deux gros scores, c’est vrai, mais ça n’a pas affecté le groupe, au contraire ça nous a rassemblés. Le match retour contre Benfica, on fait 1-1, ce sont des bons signaux pour nous.
On parlait du passage de la N1 à l’Europe au niveau des émotions, mais comment tu t’y es pris pour hausser ton curseur technique, physique et tactique ?
Ce qui m’a le plus choqué, ce n’est pas en matière de qualité technique, même si à Benfica il y a des joueurs monstrueux, notamment au milieu de terrain, c’est le haut niveau. C’est plus l’intensité et l’adaptation à avoir après le National : tu ne peux pas te permettre de faire cinq ou six touches, tu dois jouer et voir vite. Tactiquement, tu sens que les mecs ne se trompent pas beaucoup dans leurs choix, c’est plus ça qui m’a choqué. Même si attention, techniquement c’est n’importe quoi. Quand j’étais sur le banc à Benfica au début, ils marquent vite, ils enchaînaient les occasions, avec mon pote Amadou on se disait : « Putain, qu’est-ce qu’on fout là. » (Rires.) Après, quand tu entres sur le terrain, tu te dis que tu mérites d’être là.
Qu’est-ce qui t’a motivé à signer en Écosse et à quitter la France pour la première fois de ta carrière ?
J’ai commencé les conversations avec Hearts début mai, à un moment où j’avais déjà dit à mes agents que je voulais aller à l’étranger pour sortir de ma zone de confort. Si je dis vraiment ce que je pense, en France malheureusement ça ne se joue pas au mérite, donc je voulais tenter une nouvelle aventure. Il y avait aussi Dundee, puis les Hearts m’ont invité à venir voir un match contre les Rangers. Je m’y suis senti bien directement, ma famille aussi. C’est une super ville, un stade de fou, ils faisaient une grande saison, ça m’a grave donné envie de les rejoindre. Le dernier match contre le Celtic, ça fait vraiment mal de voir les images, les voir rentrer en pleurs. Je voulais me prouver que j’avais le niveau pour jouer plus haut.
J’avais des discussions avec des clubs français, mais ça bloquait à chaque fois. Aujourd’hui, on va plus miser sur le physique que la qualité technique.
Quand tu dis que ça ne se joue pas au mérite, qu’est-ce que tu veux dire ? C’est du réseau, du copinage ?
Pas du copinage, mais j’ai fait quatre ans de National où j’ai côtoyé des joueurs qui avaient un niveau incroyable mais pour lesquels ça n’évoluait pas. Moi non plus, j’avais des discussions avec des clubs plus haut, mais ça bloquait à chaque fois. Je ne sais pas comment te le dire… (Il réfléchit.) C’est une histoire de profil, aujourd’hui on va plus miser sur le physique que la qualité technique des joueurs. À 25 ans, tu n’es plus trop un jeune dans le foot, ça rentre aussi en compte. Je voulais faire mon expérience à l’étranger.
Qu’est-ce qui t’a marqué au niveau culturel et foot lors de tes premières semaines en Espagne ?
On m’a parlé de la météo, mais je suis originaire de Bretagne, donc ça ne m’a pas chamboulé. (Rires.) Je me suis très bien adapté à la vie extérieure. C’est vraiment au niveau du foot que j’ai été surpris, c’est très différent de la France. Quand j’ai commencé la prépa, on a fait un premier match contre St Mirren, j’étais à l’ouest total. Je n’étais pas prêt physiquement, ça m’a marqué. J’ai eu des discussions avec le coach pour lui dire que j’avais besoin d’un temps d’adaptation et j’ai réussi à progresser dans les duels et physiquement. La nouveauté aussi, c’est qu’on me reconnaît parfois dans la rue, on me demande des photos, ça donne trop de confiance. J’ai vu de loin ce qu’ils ont vécu la saison dernière, j’ai envie de le vivre aussi.
Tu as été élu homme du match de Coupe contre Inverness le week-end dernier et tu as eu le droit à une bouteille de champagne pour fêter ça. Qu’est-ce que tu en as fait ?
(Rires.) Elle est devant moi là, posée dans la cuisine. Je pense que je vais attendre mes parents à Noël pour l’ouvrir.
Tu as connu Régis Le Bris chez les jeunes à Lorient, tu le voyais arriver si haut ?
Il était directeur du centre de formation et c’est lui qui m’a lancé pour mon premier match de N2, à 15 ans, contre le Stade rennais. Tu peux interviewer tous les joueurs passés au centre de Lorient, ils diront pareil. Ça ne me choque pas du tout de le voir là, c’est un coach incroyable, il a une connaissance du foot qui est folle. Personnellement, il m’a tout appris. Je ne serais pas surpris de le voir dans un énorme club dans un ou deux ans.
Pour revenir sur ta carrière, après plusieurs saisons en National, est-ce qu’il y a des moments où tu te disais que tu ne pourrais plus aller voir plus haut et que tu avais raté le train ?
Tu peux vite être catalogué comme le joueur de National, oui. J’avais eu besoin de trouver ce monde où je me sentais bien et en arrivant à Cholet, j’ai pu retrouver goût au foot. Ce monde semi-pro m’a fait kiffer parce qu’on rencontre des gens incroyables. C’est le championnat avec des anciens pros, d’autres qui n’ont pas eu de chance dans le foot et des jeunes très forts, c’est un beau mélange. Je savais qu’une porte allait s’ouvrir pour moi, je ne me suis jamais dit que je n’irais pas plus haut.
Dans la saison 2 du documentaire sur le FC Versailles diffusée sur Canal+, tu dis être tombé amoureux du foot en entrant au centre de formation de Lorient. Souvent, les pros disent l’inverse et qu’ils sont nostalgiques des matchs avec les copains sans la pression. Ce n’était pas ton cas ?
Bien sûr que j’ai des souvenirs du foot quand j’étais gamin. J’ai commencé à Quéven et j’ai rapidement intégré le FC Lorient en même temps que des amis qui le sont toujours aujourd’hui. On a fait toutes nos classes ensemble, la génération 2000 on est tous potes : Ilan Meslier, Paul Joly, Enzo Le Fée, Julien Ponceau, etc. On a vécu un centre de formation incroyable, chacun avait son parcours. Tout se passait comme prévu pour moi, c’était le processus normal. C’est quand j’ai mis un pied dans le monde pro, il s’est passé quelque chose et j’ai compris qu’il y avait un monde entre le centre de formation et les professionnels. On ne m’y avait pas préparé, je n’avais jamais pris de claques dans ma vie en étant jeune dans le foot. Je n’ai pas eu le soutien que j’aurais aimé avoir.
À 18-19 ans, quand tu parles de dépression, tu as envie de dire : mais qu’est-ce que tu me racontes ? Je suis jeune, je vais très bien, et c’est quelque chose que tu ne vois pas venir.
Quand tu dis qu’il s’est passé quelque chose chez les professionnels, c’était quoi précisément ?
C’est le coach (Christophe Pélissier) qui fait une erreur sur une histoire extrasportive, mélange un peu tout et me fait passer pour un branleur. Il n’a jamais cherché à comprendre et plutôt que de m’aider, il disait aux gens que je n’aimais pas le foot alors que c’est pas du tout le cas. J’ai été viré deux semaines du centre de formation de Lorient, et à mon retour, il me met avec le groupe réserve. Je lui demande pourquoi, je n’ai pas eu de réponse. Je me retrouve avec un contrat pro de 5 ans et à faire le gardien de but avec les U17 nationaux… Si je te fais toute l’histoire, je dois partir à Concarneau en prêt à ce moment-là, mais on dit au coach que je suis un branleur donc il ne me prend pas. C’est Stéphane Rossi de Cholet qui finit par m’appeler pour me dire qu’il s’en fout ce qui se dit sur moi et qu’il veut me faire venir. Bref, ce sont plein d’histoires comme ça… Quand je reviens de prêt, on me dit des mensonges, Christophe Pélissier est viré, Régis Le Bris reprend le poste et on me dit qu’il ne me veut pas, alors que j’étais prévu dans le groupe. Je pourrais te faire un livre.
Dans cette histoire, tu avais vraiment fait une connerie, comme on peut faire quand on est jeune ?
On a tous eu notre période rebelle, mais j’ai été éduqué par mon père et ma mère, je sais que je suis un bon garçon et que je n’ai jamais fait de grosses conneries. Après tout ça, j’ai quand même connu une période très compliquée dans ma vie. Comme je l’explique dans la série de Canal, quand ton père attend tous les week-ends de te voir jouer et que tu te retrouves à faire gardien pour les U17 nationaux, tu perds le sourire et le goût du football. Et vu que le foot c’est ta passion, tu perds le goût à la vie. Une personne de famille m’a fait comprendre que j’étais en dépression et j’ai dû me battre pour me soigner et devenir l’homme que je suis aujourd’hui.

À quoi ressemblait ta période de dépression, maintenant que tu as un peu de recul ?
Au centre de formation, tu es préparé à devenir une machine. On ne te parle que de foot, tout le temps, tu n’es pas préparé aux moments de doute. À 18-19 ans, quand tu parles de dépression, tu as envie de dire : mais qu’est-ce que tu me racontes ? Je suis jeune, je vais très bien, et c’est quelque chose que tu ne vois pas venir. Je l’ai mieux compris quand on m’a mis le mot « dépression » : je ne dormais plus, je me suis réfugié dans la nourriture. Quand je finis à Lorient, je suis à 73 kilos, à Cholet, je suis à plus de 86 kilos. Chaque personne essaie de cacher son mal-être à sa manière. Il y avait des journées où je restais enfermé toute la journée dans ma chambre. J’avais aussi perdu des amis parce que tu ne veux plus parler à personne, j’envoyais même balader ma mère et mon père. Un jour, je suis tellement au fond du trou que j’appelle ma tata qui est infirmière et avec laquelle j’avais plus de facilités d’en parler qu’avec mes parents, vu que j’avais honte. C’est là qu’elle m’a dit : « Mon neveu, tu es en dépression. » J’ai fini par comprendre que j’avais besoin d’en parler avec un professionnel. Il ne faut pas que ce soit un tabou, c’est trop important pour les jeunes. Le foot, ce n’est pas facile et c’est important d’être bien entouré.
Tu racontes qu’on vous apprend à être invincible au centre de formation, mais cela ne vous prépare pas forcément à l’échec ?
On va te mettre au-dessus de tout le monde. À 14 ans, en contrat aspirant, tu reçois tes premiers salaires de 300 ou 400 euros, très peu de personnes gagnent de l’argent à cet âge-là. Tu as deux heures d’école le matin, trois heures l’après-midi, si tu veux te faire masser, tu peux… C’est une vie incroyable, une vie de fou. Sauf qu’après on te prend par le tee-shirt, on te pose dans le monde pro et tu dois te débrouiller. En tout cas, je l’ai vécu comme ça. Tu es avec des joueurs qui ont 200 matchs de Ligue 1, des coachs qui n’ont pas le temps pour les jeunes, ce ne sont plus les mêmes problèmes.
À Cholet, comme j’avais pris du poids, j’avais un peu honte de mon corps et c’était compliqué pour moi de me mettre torse nu dans un vestiaire.
Comment est-ce que le ou la psychologue que tu as consulté a pu t’aider à t’en sortir ?
À ce moment-là, j’avais mis le foot de côté, j’avais même dit à mes parents que je voulais arrêter, donc ce n’était pas pour soigner le footballeur. C’était vraiment l’homme qui était touché. C’est le foot qui m’a rendu mal, donc on en a forcément parlé, mais j’ai pu discuter de mes incompréhensions, mon mal-être… Comme j’avais pris du poids, j’avais un peu honte de mon corps et c’était compliqué pour moi de me mettre torse nu dans un vestiaire. J’étais vraiment à plat, on a beaucoup travaillé là-dessus. Au début, je ne voulais pas voir un psy, je trouvais ça un peu honteux. En fait, personne n’est fort quand il est atteint par quelque chose. Mentalement, ça m’a beaucoup servi et ça m’a aidé à retrouver le goût du foot, même si ça a pris un an ou deux. Aujourd’hui, j’ai un préparateur mental, ce qui est un peu différent, mais ça me sert quand je sens des baisses au niveau de la confiance. La dépression, ça ne se soigne pas en trois séances de psy non plus.
Tu as pu en parler avec des gens du foot ?
Les seules personnes avec qui j’en ai parlé, ce sont mes amis. Je m’étais éloigné d’eux, je mettais la faute sur tout le monde sauf sur moi, et on a repris contact, j’ai pu leur expliquer ma situation. Mes parents et ma famille étaient au courant. Je n’en ai pas vraiment parlé, à part à Jordan Gonzalez, mon coach la saison dernière. Avant le docu de Canal+, je n’en avais jamais parlé, mais si ça peut servir à des jeunes, c’est important. Ça doit arriver à trop de jeunes, on va juste te dire que le foot c’est incroyable, tu vas gagner beaucoup d’argent et jouer dans des grands stades, mais ce n’est pas ça.
On sent un vrai rapport fusionnel avec tes parents dans le documentaire, est-ce qu’ils t’ont suivi en Écosse ?
Non, ils ne m’ont pas suivi. Je suis venu avec ma copine qui est incroyable et qui m’aide énormément dans mon quotidien. Ils viennent souvent, mon père est comme un fou parce qu’il adore le pays et la ville.
Cette période délicate a-t-elle changé ton approche du foot et de ta carrière ?
Ça a tout changé. J’ai ouvert les yeux sur le foot, j’ai compris que ce n’était pas facile et que c’était un monde de requins dans lequel il fallait se faire une place. Mon rêve à court terme, c’est de gagner le championnat avec les Hearts et j’ai aussi toujours ce rêve de Premier League. En tout cas, le footballeur et l’homme que je suis devenu, j’en suis très fier.
Jordan Gonzalez : « Je n’étais pas prévu pour ça »
Propos recueillis par Clément Gavard





















































