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Quand la remontada se transforme en œuvre d’art

Peintre féru de représentations de footballeurs à l’aquarelle, Louis Verret présentait ce vendredi 18 septembre sa nouvelle création originale : une retransmission de la remontada du Barça face au PSG sans sons, sans affichages ni quelconques repaires. Une œuvre qui prouve une nouvelle fois à quel point le football est un art, à part entière.
Que faisiez-vous le 8 mars 2017 entre 21 heures et 23 heures ? Le peintre et plasticien Louis Verret, lui, se souvient très bien : il était, comme tout supporter du PSG, sujet aux 90 minutes les plus traumatisantes de sa vie footballistique : la fameuse remontada et victoire du Barça 6-1 contre le Paris Saint-Germain. Inutile de le présenter, ce match reste jusqu’à aujourd’hui la plus grande désillusion de l’histoire du club francilien et traversera pour encore longtemps les générations de supporters parisiens. Une incroyable histoire dont s’est saisi l’artiste pour réaliser un pari très audacieux : proposer une rediffusion du match tel un film muet. Pas de sons, pas d’affichages, pas de bruit des supporters : 22 acteurs, des rebondissements à répétition, et une bérézina parisienne.
Un monument de la « mémoire traumatique »
C’est donc sur cette thématique que Louis Verret accueille, derrière un large sourire et les cernes d’un vernissage réussi la veille, dans la très lumineuse galerie d’art de la rue Commines, dans le cœur du troisième arrondissement parisien. Outre la projection du match, l’artiste profitait également de l’exposition temporaire Self Storage, autour du thème gargantuesque de la mémoire, pour y présenter l’une de ses nombreuses peintures. Œuvres dont les protagonistes sont souvent, si ce n’est tout le temps, des joueurs de foot.
Quand j’ai revu le match, je me suis demandé : comment c’est possible que Verratti ait des airs de Pietà ?
Bingo, celle-ci présente un Marco Verratti à la mine déconfite après la remontada, en superbe apéritif de la diffusion. « Mon travail est d’étudier les moments de latence que peuvent connaître les footballeurs au cours d’un match, explicite l’artiste. Et de ramener ça à de l’art beaucoup plus classique. Quand j’ai revu le match, je me suis demandé : comment c’est possible que Verratti ait des airs de Pietà ? Et c’est de là que partent mes œuvres. Il y a un côté très artistique, d’expression des émotions, mais en même temps de très réaliste, car ça n’est pas de la fiction. Et c’est là que tout se joue : la peinture à l’eau se colle parfaitement au football, car elle évoque la sueur, l’herbe mouillée ou encore la brume sur un terrain de foot, et d’un autre côté, tu traites une expression bien particulière, ici la désillusion, donc tu arrives à un mélange entre réalité et dimension artistique. »
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Le moins qu’on puisse dire, c’est que la peinture a le mérite d’attirer son public, plutôt confirmé dans ce genre de galerie. Un comble pour Louis Verret, qui n’oublie pas que « le football a longtemps souffert, et souffre encore aujourd’hui, d’un certain rejet dans les milieux artistiques français ». Karol, une Américaine qui s’excuse littéralement de l’être, et accessoirement férue d’art qui avoue ne rien piper au foot, insiste sur le penchant « dramatique de l’œuvre ». « Un visuel qui laisse penser que le “soccer player” paraît découragé et renforcé par le fond noir qui met le sujet comme seul protagoniste du tableau », reprend la sexagénaire.
Nicolas de Chérisey, commissaire de l’exposition, ne peut que partager son avis. « C’est précisément sur ce thème qu’on a pensé que Marco Verratti et la diffusion du match avaient leur place entre toutes ces œuvres. Notre démarche est de traiter le thème de la mémoire sous différents angles et formes. Des parties de l’exposition évoquent la mémoire familiale, d’autres la mémoire digitale, et ainsi de suite. Ici, les deux œuvres renvoient au registre de la mémoire traumatique. » Du drame, du choc, de l’inattendu.
Aytekin réveille les vieux démons
Inattendu, justement, comme un petit rectangle de lumière qui apparaît sur un mur des locaux, à 13 heures pétantes. 22 hommes, une qualité d’image de 2017 et donc, le foot, seulement le foot : le vrai spectacle peut commencer. Si la vidéo est muette, c’est aussi pour que chacun des spectateurs — dont le nombre oscillera autour de la dizaine tout au long de la diffusion — puisse échanger entre eux.
Les glissades, les réactions aux fautes et les dialogues entre les joueurs et l’arbitre ressortent beaucoup plus que sur un match classique.
Au bout d’un petit quart d’heure de jeu au Camp Nou, Louis Verret, fan inconditionnel du PSG depuis les années 1990, juge à juste titre l’équipe parisienne comme « nulle et incapable de garder les ballons ». Marc Donnadieu, critique d’art, offre lui une analyse beaucoup plus poétique de l’œuvre. « On a l’impression d’assister à une pièce de théâtre, affirme l’homme. L’absence de son et de repères visuels fait qu’on se focalise sur l’image, et uniquement sur l’image. Du coup, les glissades, les réactions aux fautes et les dialogues entre les joueurs et l’arbitre ressortent beaucoup plus que sur un match classique. En fait, c’est comme si l’on se trouvait au bord du terrain, avec des bouchons d’oreilles. On voit tout, on n’entend rien : notre sens visuel est d’autant plus captivé par l’image. » Effectivement, dès la première demi-heure de jeu passée, un Luis Suárez excellent dans la contestation en exaspère plus d’un.

Niveau footballistique, ce qui ressort surtout, c’est à quel point l’arbitre du match, Deniz Aytekin, semble passer à côté de la rencontre. Un constat partagé par tous à la mi-temps, annoncée par un écran noir qui casse subitement la domination flagrante du Barça sur des Parisiens acculés dans leur camp. « Il y a un problème avec l’arbitre. Il est vraiment à côté du match, analyse un des spectateurs. On en arrive à attendre la prochaine faute non sifflée ou sifflée pour le Barça tellement c’est flagrant. » La seconde mi-temps n’est que partie remise. Alors que le but du 3-1 de Cavani amène le commissaire à pousser un petit cri de joie, le penalty non sifflé sur Ángel Di María lors de l’action suivante provoque une indignation générale dans la salle.
Les regards rivés sur chaque fait et geste du match créent de belles blagues sur Layvin Kurzawa et sur les mimiques exagérées d’Unai Emery, plus stressé qu’autre chose. Mais celles-ci laissent vite place au silence général, quand Neymar, deux fois, et Sergi Roberto font définitivement passer le Barça devant. Regards tous rivés sur la joie extatique de Luis Enrique, à cette époque-là entraîneur du Barça. Les caméras restent braquées quelques secondes sur l’homme, qui ont plus l’apparence de minutes. Comme un signe de notre mémoire visuelle, que quelques années plus tard, le héros barcelonais de cette pièce à rebondissement allait devenir dieu en territoire parisien.
Ferran Torres est officiellement parisienPropos recueillis par Arsène Belgodère-Soria, à Paris


















































