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À Leipzig, l’extrême droite toque à la porte

Par Siméon Groud, à Leipzig
12' 12 minutes
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À Leipzig, l’extrême droite toque à la porte

Alors que le Land voisin de Saxe-Anhalt vient de tomber ce dimanche dans les griffes de l’extrême droite, Leipzig voit grandir les tensions qui divisent les anciens territoires de l’Allemagne de l’Est. Dans l’ombre du RBL et de ses succès artificiels, les deux clubs historiques que sont le Chemie et le Lokomotive se déchirent sur fond de crise identitaire.

Article initialement paru en février 2026 dans le magazine SO FOOT, numéro 233

Quand Matthias Löffler pousse ce soir-là la porte du Kildare City Pub, un pub du centre-ville de Leipzig, tout son corps semble brusquement se crisper. Son regard nerveux s’arrête sur l’écharpe suspendue au-dessus du large comptoir, brodée aux couleurs du RasenBallsport Leipzig, tête de gondole de la galaxie Red Bull. Le quadra, dont la carrure de rugbyman porte surtout la marque des troisièmes mi-temps, maugrée quelques mots dans un allemand terrible, peu compréhensible, mais dont on devine sans mal la portée. Pour ce supporter du Lokomotive Leipzig, un des deux autres clubs de la ville dont il est fan depuis la petite enfance, et dont il est aujourd’hui membre de la direction, le « RB », fondé en 2009 à la suite du rachat d’un modeste club amateur de la région – le SSV Markranstädt – par le mastodonte de la boisson énergisante, est un parfait condensé de tout ce qu’il déteste dans le foot teuton. « Chez nous, d’ordinaire, ce sont les supporters qui tiennent le pouvoir dans les clubs, et pas les actionnaires », peste-t-il en commandant froidement une Guinness, avant de s’asseoir et de regretter aussitôt d’avoir encore perdu quelques secondes de sa vie à parler de la nouvelle vitrine de sa ville de naissance. « On ne les déteste pas, promet-il, en veillant bien à s’installer dos à cette écharpe de malheur. C’est surtout de l’indifférence, ils n’existent pas pour nous. »

Si les amateurs de fussball connaissent Leipzig pour le RB et la marque de boisson énergisante qui lui donne des ailes, sur place, c’est plutôt vers le derby entre les deux autres clubs de la ville, le Chemie et le Lokomotive, que se tourne la ferveur populaire. Deux vestiges du passé, aujourd’hui en quatrième division, dont la rivalité traduit à elle seule les maux qui traversent l’ancienne RDA.

Pour Matthias Löffler comme pour une partie des habitants de la ville la plus peuplée de Saxe, les soirées européennes à la Red Bull Arena sont la meilleure excuse pour éteindre sa télé ou s’installer devant sa série préférée. Trente-six ans après la chute du mur de Berlin, le cœur des locaux bat surtout pour les deux « vrais » clubs de la ville : le BSG Chemie Leipzig, que le groupe Red Bull avait tenté dans un premier temps de racheter avant de faire marche arrière à la suite de la fronde de ses supporters, et le 1. FC Lokomotive Leipzig, « Lok » pour les intimes, dont la naissance remonte à la fin du XIXe siècle. Deux clubs au passé glorieux qui végètent aujourd’hui en quatrième division, loin du regard du directeur du football de Red Bull, Jürgen Klopp, et des projecteurs de la Bundesliga. « T’as regardé dans les rues ? Excepté autour de la Red Bull Arena, tu ne vois ici que des stickers ou tags du Lok ou du Chemie, bombe le torse Matthias en vidant déjà sa troisième pinte. Ce club ne fait juste pas partie de l’histoire du coin. »

Une question de mémoire préservée

Si le Chemie et le Lokomotive passionnent encore les foules à Leipzig, c’est principalement dû à un héritage à la fois intime et politique. Celui d’une époque où le pays s’appelait la RDA, et où nombre de supporters actuels connurent en famille ou entre amis leurs premiers émois de stade. Et puisqu’on peut changer de tout sauf de club de foot, ces fidèles continuent à garnir par milliers les gradins en bois des enceintes vétustes de leur amour de jeunesse, malgré un spectacle cataclysmique sur le terrain. « Peu importent les performances sportives, au fond, car l’attachement aux deux clubs va bien au-delà, analyse Julien Beaufils, historien et auteur d’un livre sur le lien entre le sport et la politique en Allemagne de l’Est. C’est une question de mémoire préservée. Celle d’une période qu’on a voulu faire disparaître, et dont on a voulu effacer les symboles. » Une période prospère, pour ces deux grands représentants du foot est-allemand, qui, comme dans tant de villes, ont construit leur rivalité sur une opposition entre quartier populaire et quartier cossu, même dans le système communiste.

En y repensant, les insultes racistes qu’on entendait, c’était dingue. Ça existait déjà à l’époque de la RDA, mais plutôt que de traiter le problème, le gouvernement a décidé de l’ignorer…

Matthias Löffler, supporter du Lok.

D’un côté, les Jaune et Bleu du « Lok », donc, l’équipe des « bourgeois », dont le stade se trouve à Probstheida, zone pavillonnaire du sud de la ville où vivaient les caciques du régime. De l’autre, les Vert et Blanc du Chemie, le représentant de Leutzsch, un quartier alternatif plein de rastas blancs, marqué par son passé industriel, ses vitres brisées et ses immeubles abandonnés, et dont l’histoire est « profondément liée à un héritage ouvrier », selon Bastian Pauly, un blond aux yeux bleus de 40 ans membre de son conseil d’administration. Jusqu’à la chute du mur, le Lok brandissait sa réputation de spécialiste des coupes, avec quatre trophées en RDA dans les années 1970-1980, une demi-finale de Coupe de l’UEFA en 1974, et surtout une finale de Coupe des coupes en 1987, perdue contre l’Ajax de Rijkaard et Van Basten après avoir fait tomber Bordeaux en demies. Le Chemie, lui, vivait surtout sur ses deux titres de champion de RDA (1951, 1964). Le bon vieux temps, selon certains, puisqu’entre-temps le mur est tombé, et avec lui une bonne partie du foot est-allemand.

Frank Baum du Lok, face à un certain Marco van Basten en 1987.
Frank Baum du Lok, face à un certain Marco van Basten en 1987.

À l’époque, l’Allemagne de l’Ouest, en position de force, n’accorde que deux places pour les clubs d’Oberliga, le championnat de RDA, dans la Bundesliga réunifiée. Un sentiment d’humiliation qui n’a jamais vraiment quitté les supporters des clubs de l’Est. « Deux places pour 17 millions de personnes, souffle Matthias Löffler, dans des effluves de bière. Je comprends qu’on puisse trouver que ça ressemble plus à une annexion qu’à une réunification… » Pour le Chemie, le Lokomotive et les autres, l’entrée dans l’économie de marché est douloureuse. Relégations, redressements judiciaires, fusions et perte d’identité rythment tout au long des années 1990-2000 la vie des anciens clubs communistes, dont les supporters découvrent eux le chômage de masse plus que les promesses de croissance et de prospérité. Dans tout l’est du pays, la déception d’un ouest fantasmé s’accompagne d’une montée de l’extrême droite.

Une colère fascisante qui progresse particulièrement vite dans les tribunes du Bruno-Plache-Stadion, l’antre du Lok, où Löffler a vu s’installer autour de lui de plus en plus de sympathisants pas vraiment déconstruits. « En y repensant, les insultes racistes qu’on entendait, c’était dingue, remet le supporter. Ça existait déjà à l’époque de la RDA, mais plutôt que de traiter le problème, le gouvernement a décidé de l’ignorer… » Chez le rival de Chemie, c’est le phénomène inverse qui se produit, comme s’il fallait continuer à faire vivre l’antagonisme entre les deux déclassés de Leipzig. Dans les rues de Leutzsch, le QG du club, les combats portés par les militants du coin s’affichent sur les murs : symboles anars et antifas, tags pro-Palestine, et même une affiche de Gisèle Pelicot. « La lutte contre le racisme, le sort des réfugiés ou le combat contre l’antisémitisme font aussi partie des valeurs défendues par le Chemie », pose fièrement Bastian Pauly, refusant pour autant l’étiquette de « club antifa » qui colle désormais à la peau du double champion de RDA.

Baston, fachos et retour de hype

Le dimanche 19 octobre dernier, Lokomotive et Chemie avaient justement rendez-vous au Bruno-Plache-Stadion, au milieu des jolis pavillons et des berlines allemandes de Probstheida. Inaugurée en 1922, bien avant l’idée de « fan expérience » et de ces saloperies d’arenas, l’enceinte est un vestige de l’entre-deux-guerres. Sa tribune présidentielle construite en bois oblige le speaker du stade à rappeler au public de ne surtout pas se griller une clope, au risque de tout faire partir en fumée. Plus qu’un départ de feu, c’est un énième règlement de comptes entre supporters des deux clubs que tout le monde redoute, alors que plus de 11 000 fans sont attendus cet après-midi-là. Pour les ultras du Chemie, un trajet balisé par le bois bordant le nord du stade a été mis en place. En vain : une baston éclate avec les forces de l’ordre, et le groupe de supporters visiteurs rate la purge de la première mi-temps.

On essaye avec le club de faire bouger les choses, mais faut être honnête : les fans d’extrême droite sont toujours présents au stade.

Fabian, ultra du Lok

Côté locaux, les Blue Side animent le kop. Ils sont vêtus de noir mais sont en réalité là avec l’aval des dirigeants du Lok, qui essayent de changer leur réputation de « club de fachos ». Des communiqués contre le racisme et l’antisémitisme sont ainsi diffusés sur les panneaux publicitaires aux abords de la pelouse, des plaques en hommage aux joueurs juifs passés par le club sont scellées au sol, et Fabian, un membre des Blue Side, prétend même que son groupe, qui a pris le contrôle de la tribune, est de gauche. « Quelque chose d’inimaginable il y a encore 10, 15 ans, dit le jeune ultra en baissant l’écharpe jaune et bleu de son visage. Le kop s’est rajeuni et s’est ouvert aux femmes. On essaye avec le club de faire bouger les choses, mais faut être honnête : les fans d’extrême droite sont toujours présents au stade. » La preuve fin août, lorsque l’un d’entre eux avait proféré des insultes racistes à l’encontre de joueurs de Schalke 04, lors d’un match de Coupe d’Allemagne.

En ce jour de derby, alors que le Lok prend l’avantage sur le terrain, un groupe de supporters se manifeste sous la tribune présidentielle : tatouages nordiques, crânes rasés, esthétique skinhead, marques affiliées à l’esthétique des hooligans comme Helly Hansen ou The North Face, ils sont moins tournés vers le terrain que vers la tribune des supporters du Chemie, avec qui les antécédents sont nombreux ces dernières années. « Certains signes ne trompent pas, souffle Matthias Löffler, qui les a dans le viseur. On fait le maximum pour changer les mentalités avec des messages de prévention, des stickers, mais la montée de l’AfD en Saxe, c’est une réalité. »

Le baromètre des tensions en Allemagne

C’est le moins qu’on puisse dire. Si le parti d’extrême droite, arrivé à la deuxième place des législatives de février 2025 avec plus de 20 % des voix, perce dans tout le pays, c’est dans l’ex-RDA qu’il réalise ses meilleurs scores, se plaçant largement en tête dans la plupart des Länder de l’ancien territoire communiste. « Alternative pour l’Allemagne » ambitionne désormais de prendre le pouvoir en Saxe lors des élections régionales du 6 septembre prochain. (C’est finalement dans le Land voisin de Saxe-Anhalt qu’il a triomphé, NDLR.) À Leipzig, ville encore tenue par le Parti social-démocrate (centre gauche), il est ainsi possible d’assister à des marches xénophobes, comme celle de janvier 2016, en marge de laquelle environ 200 hooligans néonazis – dont une partie sera reconnue comme liée au Lok – réalisent une descente dans le quartier de Connewitz, identifié comme repaire de sympathisants du Chemie. Ce jour-là, ils détruisent des vitrines, agressent habitants et forces de l’ordre, et balancent des fumigènes dans des appartements. En réponse, des ultras du Chemie entrent par effraction chez un fan néonazi du Lok et retournent son domicile. De nombreuses condamnations et interdictions de stade tombent.

La violence ne s’arrêtera jamais. Ni la gauche ni l’extrême droite ne lâcheront le morceau.

Maurice, ultra du Chemie

Rien ne semble alors pouvoir stopper l’engrenage de la violence. « Il y a déjà eu des morts, j’ai des amis qui sont en fauteuil roulant, confie froidement Maurice, ultra du Chemie depuis toujours, qui donne rendez-vous au Tante Rosi, un pub où supporters et militants de gauche ont l’habitude de se réunir à Plagwitz, dans l’ouest de Leipzig. Avant, je me battais tout le temps contre les gars du Lok. Aujourd’hui, c’est plus possible, j’ai mal partout. » Le quadra au visage marqué par une vie d’excès se rallume une clope avec celle qu’il n’a pas encore terminée, puis dégaine son téléphone et montre une vidéo de caméra de surveillance du 23 mars 2025, sur laquelle on peut observer des ultras du Chemie se faire tabasser à une station-service de Böhlitz-Ehrenberg, dans le quartier de Leutzsch, par des hommes habillés en noir qu’il décrit comme affiliés au Lok. Ce à quoi il répond, non sans fierté, que les ultras du Chemie ont rétorqué avec le même mode opératoire. « Leipzig est encore de gauche, car on se bat pour que ça reste tel quel, défend-il. Mais l’AfD monte ici aussi. C’est pour ça que la violence ne s’arrêtera jamais. Ni la gauche ni l’extrême droite ne lâcheront le morceau. »

Le double rideau défensif.
Le double rideau défensif.

Une bataille idéologique de laquelle le nouveau venu en ville, le RB Leipzig, veille bien à se tenir à l’écart. Comme d’autres cités frappées par le déclin industriel – celui du coton notamment –, Leipzig a muté depuis une dizaine d’années, devenant attractive pour de plus en plus d’étudiants et d’artistes, séduits par la scène alternative locale, les loyers plus abordables que Berlin, les canaux, les friches et les espaces verts. Une hype qui a conduit une partie de cette « nouvelle jeunesse » à se détourner de la violence et de la morosité de Chemie et du Lokomotive pour embrasser la cause sans aspérités du RB, un club qui remplit désormais la Red Bull Arena – 46 000 spectateurs en moyenne par match – et offre tout le contraire de ses deux voisins : du spectacle, des titres – deux Coupes d’Allemagne –, des qualifications européennes – 9 de suite –, et surtout un regard tourné vers l’avenir plutôt que vers le passé. Une certaine culture ultra a même pris forme à la Red Bull Arena ces dernières années. « Avec la volonté de rester neutre, et de laisser la politique et le hooliganisme en dehors du stade », précise Julien Beaufils. Hélas pour lui, Matthias Löffler va devoir s’habituer à boire ses Guinness dans des bars branchés où l’on accroche des écharpes du RB aux murs. À moins que… « Ma sœur est quinze ans plus jeune que moi, donc pour elle, la RDA, ce n’est que de l’histoire, dit le musclé du Lok en allant s’enfiler un kebab d’après-match. Malgré tout, chez elle comme chez d’autres jeunes, il y a un fort sentiment d’appartenance à une identité d’Allemagne de l’Est, plus que dans ma génération. C’est bizarre de s’attacher à quelque chose qu’on n’a jamais connu, hein ? »

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Tous propos recueillis par SG

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