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Ezequiel Lavezzi et l'exploration du grand vide

Ezequiel Lavezzi ne se cache plus. Dans les tribunes du Mondial ou sur les live de Sergio Agüero, Pocho multiplie les apparitions publiques. Mais son état physique garde tout de même les séquelles de la descente aux enfers qu'il a vécue des dernières années, et qui illustre à elle seule une bonne partie des maux de l’après-carrière, entre escroquerie, dépression, drogue, alcool et grand vide.
Article initialement paru en mars 2024 dans le numéro 214 du magazine So Foot.
L’avenue Chiclana est ce que l’on pourrait qualifier d’artère ordinaire du sud de Buenos Aires. Autrement dit, sans aucune logique architecturale. À un chalet en briques rouges dont on se demande ce qu’il fout là succèdent un immonde bloc de ciment de deux niveaux, une vieille maison coloniale décrépie, une tour d’une quinzaine d’étages aux balcons grillagés, un garage Mercedes-Benz à l’abandon, et enfin, au numéro 3319, la clinique Dharma. « Il n’y a rien à faire ici, t’as même pas un café pour te poser », peste Florence, en achetant quatre paquets de cigarettes au kiosque du coin. « C’est pour mon fils, indique cette sexagénaire originaire de la Drôme, aussi pressée que bavarde. Il est interné là depuis un mois et demi. Avec le footballeur. » Florence vit en Argentine depuis deux ans. Elle a appris l’espagnol, connaît bien la ville, vient de s’installer dans un studio confortable du quartier de Chacarita, au rez-de-chaussée d’un immeuble avec piscine, mais n’a qu’une hâte : s’en aller. Et sortir son fils de 38 ans de l’enfer dans lequel il est tombé. « Il est arrivé ici il y a huit ans, a lancé sa boîte dans le milieu de l’art, a gagné beaucoup d’argent et a commencé à fréquenter pas mal de célébrités en soirée, confie-t-elle en enchaînant les Chesterfield. Pour travailler 48 heures d’affilée comme il le faisait, il n’y avait qu’une solution : la cocaïne. Et ici, le gramme est à moins de 10 euros… » La suite ressemble à un mauvais remake du film Requiem for a Dream : des crises, pas mal de paranoïa, des voix dans la tête, une tentative de suicide, encore des crises, et une entrée en détox, le 13 décembre dernier, à Dharma.
On est face à un cas similaire à celui de Diego Maradona.
Vu de l’extérieur, ce « centre de santé mentale » ressemble à un hôtel de passe. Pourtant, l’établissement est réputé pour avoir éloigné du vice et de la dépendance quelques grands noms du rock national argentin, dont le plus célèbre d’entre eux, Charly Garcia. « La façade n’est pas trompeuse, il n’y a aucun luxe à l’intérieur, mais les thérapeutes sont excellents, d’où le prix élevé, explique Florence, en tirant sur une énième clope. En tout, ils sont une vingtaine de patients, tous logés à la même enseigne. Les visites sont limitées, on est entièrement fouillé à l’entrée et on ne peut pas les contacter par téléphone. Ils dorment à quatre par chambre, ont accès à un réfectoire, une salle télé, une cour intérieure sécurisée, des ateliers musique… J’ai même fait un baby-foot avec le footballeur ! Il avait l’air très gentil. »
La chute du Pocho
Le footballeur en question n’est autre qu’Ezequiel Ivan Lavezzi, transféré à Dharma le 6 janvier 2024 sous escorte d’une brigade du commissariat 14-B, du fait d’un comportement « agressif ». La paranoïa, les voix dans la tête, les pétages de plombs et tout le reste, les proches du Pocho ont aussi appris à connaître. Le matin du 20 décembre 2025, aux alentours de 7 heures du matin, ils ont eux-mêmes appelé la police d’Arenas de José Ignacio, un repaire de célébrités de la côte uruguayenne où l’ancien joueur du PSG réside depuis sa fin de carrière en 2019, quand il n’est pas à Ibiza (où il passe l’essentiel de ses étés européens), à Paris (où il possède une maison près de l’Arc de triomphe), à Saint-Barth (où il a passé son confinement avec son ex-copine brésilienne), au sud de Rosario (d’où il vient), ou à Pilar (banlieue chic de Buenos Aires). En arrivant sur place, la Seccional 13 de José Ignacio trouve un Lavezzi maîtrisé mais blessé à l’épaule. Transporté en ambulance, le Pocho est pris en charge à l’hôpital Cantegril de Punta del Este. Diagnostic officiel : fracture de la clavicule.

La famille parle « d’accident domestique ». Une version mise à mal par Estefi Berardi, chroniqueuse de Mañanisima, une émission de télévision consacrée exclusivement aux potins. « Ce soir-là, Pocho est soudain devenu très nerveux, il a commencé à entendre des voix et il a pensé qu’elles venaient le chercher ou qu’elles le poursuivaient, explique alors celle qui assure disposer d’informations de premier ordre. Il s’est senti tellement mal qu’il a attrapé une paire de ciseaux et a commencé à se blesser. Son frère a essayé de le calmer, et c’est là que la situation s’est aggravée et qu’il a fini par se blesser à la clavicule. El Pocho est en affaire judiciaire avec son ex-femme et il pensait que ces voix pouvaient provenir d’elle… Il a eu une crise mystique. » Un pic d’angoisse que Luis Ventura, autre vedette de la trash TV locale, attribue à la consommation de stupéfiants. « On est face à un cas similaire à celui de Diego Maradona, assure le Jean-Marc Morandini local, dans l’émission Socios del espectaculo. Cela fait des années qu’il a une grosse addiction à la drogue. »
Dans le tourbillon médiatique, Mauricio d’Alessandro, l’avocat du Pocho, prend quelques minutes pour décrocher son téléphone, histoire de démentir les rumeurs d’overdose, tout en concédant que son client a quelques problèmes à gérer avec ses vieux démons. « Ce n’est pas la première crise que traverse Ezequiel, assure-t-il. Ce trouble, c’est une sorte de tendance à la dépression, difficile à détecter, même pour les proches. Les conséquences sont variables : si tu entends du bruit chez toi en pleine nuit, tu peux allumer la lumière, te lever et regarder partout pour vérifier si quelqu’un s’est introduit chez toi, ou bien tu peux te mettre à crier comme un fou, sentir une panique immense et mettre le feu à la maison… La seule solution était de se tourner vers un établissement spécialisé, car il ne pouvait pas s’en sortir seul. »
« Il ne demandait qu’à s’amuser »
Depuis, le monde du foot s’interroge. Comment lui, le joueur à l’éternel sourire, peut-être bien le plus apprécié du circuit, a-t-il pu en arriver là ? Escroquerie, trahison, rupture amoureuse, vie hors-sol, perte d’adrénaline, addictions, journées sans lendemain… Tous les maux de l’après-carrière semblent avoir ciblé l’un des footballeurs les plus populaires de l’époque, comme pour mieux rappeler à tous les fissures qui se cachent derrière la gloire, les titres, l’argent et les projecteurs. Le « milieu », lui, s’est aussitôt mis en mode silencieux. « Pour nous, c’est le moment de nous taire et de lui faire comprendre qu’on est là », résume Nicolas Bianchi, ami et ex-coéquipier du Pocho à San Lorenzo, le club qui lui a servi de tremplin pour Naples.
À l’époque, tout le monde tombe sous le charme de ce gamin qui joue comme il vit : librement, intensément et sans aucun calcul. « C’est impossible de ne pas aimer le Pocho, et pourtant je suis son exact opposé, sourit Daniel Vega, son partenaire d’attaque à Estudiantes de Caseros (2003-2004), un club de troisième division où le duo s’est lancé chacun à sa manière dans le grand bain du professionnalisme. Moi, je pensais repos, alimentation et formation universitaire en parallèle de ma carrière. Lui, il s’arrêtait sur la route de l’entraînement pour s’enfiler un énorme sandwich à la saucisse, jouait à droite quand on lui demandait de le faire à gauche, et me réveillait la nuit parce qu’il s’ennuyait dans son lit. Il ne demandait qu’à s’amuser, mais avait profondément besoin d’être aimé et de se sentir utile. »
Le pire dans le foot, c’est que tout est régi par les intérêts personnels.
Sa carrière, Lavezzi l’a scellée en Chine le 27 novembre 2019, sous le maillot rouge de l’Hebei Fortune, un club où il était devenu le joueur le mieux payé de la planète, mais aussi le moins motivé. À quoi bon continuer ? Le Pocho aimait le football, mais pas son milieu, trop rigide, trop exposé, trop hypocrite. « Pour être sincère, la fois où j’ai pris le plus de plaisir à jouer, c’était lors de ma dernière saison à Naples, confiait-il à Marca début 2015, après avoir prolongé ses vacances sans l’autorisation du PSG. Parfois, je pense à tout arrêter. Ça me tourne dans la tête actuellement, mais ça a déjà été le cas dans le passé. […] Le pire dans le foot, c’est que tout est régi par les intérêts personnels. »

En Chine, l’Argentin se serait ainsi fait escroquer l’équivalent de 27 millions d’euros par Alejandro Mazzoni, son ex-ami et agent. Une trahison vécue comme un ultime dégoût. Alors, après un dernier but sans saveur inscrit face au Guangzhou Evergrande, l’Argentin s’est enfermé dans une chambre d’hôtel de Pékin en compagnie de son coéquipier Javier Mascherano et de Guillaume Galliot, le chef français triplement étoilé dont il était devenu l’ami et le plus fidèle client chez Caprice à Hong Kong, et s’est ouvert une bouteille de champagne Krug millésime 98 pour célébrer son entrée dans la vie d’après. Hélas, la liberté retrouvée n’était qu’un mirage.
La vie sous une capuche
Pour le gamin de Villa Gobernador Galvez, une ville ouvrière de la banlieue sud de Rosario, le foot a toujours été un refuge plus qu’un moteur. Star à San Lorenzo, idole éternelle à Naples, chouchou du Parc des Princes, finaliste du mondial 2014, ami de Lionel Messi et de Zlatan Ibrahimović, Lavezzi n’a pourtant rêvé que d’une seule chose : jouer pour Coronel Aguirre, le club de son quartier, de ses amis et de son grand frère. Celui qu’il s’est tatoué (plusieurs fois) sur le corps, au milieu de Jésus, d’une croix, de Maradona, de son père, de sa mère, de son fils, d’un flingue, d’une chanson de Bob Marley, de deux Bouddha, et d’autres choses existentielles encore. Longtemps, le stade du Club Atlético Coronel Aguirre, qui bataille actuellement dans le championnat régional, fut un champ de patates comme un autre de la périphérie rosarina. C’en est toujours un, mais il a désormais deux grandes tribunes fraîchement repeintes pouvant accueillir 12 000 spectateurs, des bancs de touche dignes de la Premier League, une boutique officielle, des cabines de presse en construction, et un nouveau nom : le stade Ezequiel Pocho Lavezzi, inauguré au mois d’octobre 2025 à l’occasion d’un match de gala entre l’ancien Parisien et ses amis et l’équipe première.
C’est un peu le drame des footballeurs de son rang : tu peux avoir la meilleure voiture, la meilleure maison et la meilleure femme, mais tu n’en profites pas.
L’enceinte a aussi un gardien, ou plutôt un homme à tout faire, Gustavo Aguirre, que tout le monde ici appelle Pitu, pour Los Pitufos (Les Schtroumpfs, en VF). Pitu n’est pas bleu. Il est petit, souvent torse nu, et sa vie est peu ou prou la même depuis 38 ans. Le jour, il est au stade, le seul endroit où il se sent « libre et heureux » ; la nuit, il est à Paladini, une usine de charcuterie locale fondée en 1923, soit un an avant la naissance de Coronel Aguirre. Alors que le soleil se couche sur Galvez, Pitu asperge le terrain d’un herbicide censé éliminer ces saloperies de vers qui grignotent la pelouse. « Avant, il n’y avait que des pins parasols ici, raconte-t-il. L’argent du transfert du Pocho au PSG a servi à construire la première tribune, et comme il lui restait quelques pesos, il a financé la deuxième. Quand il est dans le coin, il passe, mais il est obligé de se cacher sous une capuche et d’entrer une fois que le match a commencé… C’est un peu le drame des footballeurs de son rang : tu peux avoir la meilleure voiture, la meilleure maison et la meilleure femme, mais tu n’en profites pas. »

Pitu, qui ne se déplace qu’à vélo, n’a pas tous ces problèmes de riches. Ces derniers temps, les voisins le voient tirer derrière sa vieille bicyclette une carriole remplie de bidons de flotte. Il habite en haut d’une rue du quartier, et avec la forte consommation due à la chaleur de l’été, l’eau n’arrive plus chez lui depuis dix jours. Le week-end, il supporte Newell’s Old Boys, l’un des deux géants de Rosario, mais à l’instar des nappes phréatiques locales, sa passion pour le club cher à Marcelo Bielsa s’est tarie avec le temps. Comme tout le monde ou presque à Galvez, seul le Club Atlético Coronel Aguirre le met désormais dans tous ses états. Et comme tout le monde ou presque dans le coin, il préfère ne pas s’épancher sur les maux du Pocho, un gamin qu’il a vu grandir, rouler ses premiers joints, dribbler tout ce qui se présentait, draguer, et surtout danser. « À l’époque, on avait un petit local au stade, où on organisait des tournois de truco (un jeu de cartes, NDLR) et des bals de cumbia pour faire entrer un peu d’argent dans les caisses du club, rejoue-t-il. Ezequiel n’en ratait jamais un. Il finissait la nuit dans le vieux vestiaire et se réveillait pour son match du lendemain. Il a toujours été comme ça. En fait, je pense qu’il n’a jamais voulu partir d’ici. »
Le Schtroumpf, le Barbu et la dépression
Pourtant, un jour de 2003, il s’en est allé. Il avait 16 ans, était parti pour mener une vie d’électricien aux côtés de son frère, après des essais infructueux à Rosario Central et à Boca Juniors, club qui lui a un temps ouvert les portes de sa pension de Buenos Aires avant de finalement le renvoyer chez lui du fait « de sa façon d’être ». À Galvez, tout le monde sait ce que « sa façon d’être » veut dire, à commencer par son père, Alberto. Tout sec dans son vieux marcel de la sélection argentine, l’homme est assis contre un mur au bord des deux petits terrains collés au stade d’Aguirre, où s’entraînent les jeunes du club à la tombée de la nuit, quand les températures commencent à redevenir acceptables. Il observe son dernier fils, Nicolas, sept ans, vêtu d’un full kit de l’Inter Miami, et bousculé à chaque duel par ses petits camarades. « Il est perdu ici, c’est un autre football », tance le paternel.
Depuis qu’Ezequiel a ses problèmes, tous les journalistes m’emmerdent, mais moi je parle à personne, c’est lui la célébrité, pas moi.
Nicolas vit avec sa mère à Mendoza, à l’autre bout du pays. Il est là pour les vacances d’été, avec celui que tout le monde prend pour son grand-père, et qui n’a pas l’air d’être un chantre de la parentalité positive. « Depuis qu’Ezequiel a ses problèmes, tous les journalistes m’emmerdent, mais je ne parle à personne, c’est lui la célébrité, pas moi, maugrée-t-il, avant d’interroger : Vous l’avez vu à Buenos Aires ? Il va bien ? » Alberto bouffe du foot toute la journée, mais n’est jamais allé voir son Pocho de fils au San Paolo, au Parc, et encore moins en Chine. « Je vais vous dire, je n’ai même pas de passeport », balaye-t-il, avant de disserter avec Pitu sur le bon vieux temps où l’on pouvait laisser les portes des maisons ouvertes. Les deux hommes, adeptes du « c’était mieux avant », enchaînent avec ces flics qui contrôlent les motards « simplement parce qu’ils n’ont pas de casque et de rétro » et espèrent bien que Javier Milei, le nouveau président argentin d’extrême droite, « aura de la chance ».
Arrivé à Villa Gobernador Galvez il y a 50 ans, cet ancien réparateur de frigos et d’air conditionné a vu la ville se peupler de travailleurs pauvres, les dealers s’installer au coin des rues, son frère, “El Barba” (le Barbu), se faire tuer par balles alors qu’il partait à la pêche, et pourtant, il « préfère mourir plutôt que partir d’ici, même pour un appart dans le centre-ville de Rosario », comme le lui ont plusieurs fois suggéré ses enfants. « Un des premiers matchs d’Ezequiel en première division, c’était au Monumental contre River, embraye Alberto, sans transition. Il m’appelle le lendemain, et je lui dis : « Alors, tu t’es chié dessus ? » Ce con m’a répondu : « Tu rigoles papa ? J’ai joué à Aguirre ! » Je crois que Diego, son grand frère, était encore meilleur que lui. Il était aussi parti à Platense (le club formateur de Trezeguet à Buenos Aires) quand il avait 15 ans, mais il est revenu au bout de deux semaines. Il ne voulait pas rester enfermé à la pension du club, et puis ici, il avait ses amis, sa copine… »

Passer du temps avec Alberto Lavezzi donne quelques indices sur « la façon d’être » du Pocho. Quand il ouvre le grand roman familial, le paternel oublie cependant un chapitre : celui où il frappait femme et enfants, et quittait la maison du jour au lendemain. Diego, l’aîné de la fratrie, a alors 12 ans. « Ma mère m’a dit : « Désormais, tu es l’homme de la maison », explique-t-il à bord de son énorme Dodge Ram, dans lequel il se balade dans Galvez et dans ses souvenirs. Elle ne s’en est jamais remise, elle s’est réfugiée dans la religion, et on a dû se débrouiller seuls. C’est donc moi qui ai élevé Ezequiel. Quand il a commencé à percer dans le foot, notre père est revenu dans nos vies. Et Ezequiel est un être tellement extraordinaire qu’il lui a pardonné. » Le quadra se gare à l’arrache devant le stade de Coronel Aguirre, dont il est le président depuis 2004, lève ses lunettes de soleil et sèche ses larmes.
Depuis la fin de sa carrière, Ezequiel cache sa dépression derrière son éternel sourire.
Curieux personnage, ce Diego. Après avoir fait dans le recyclage de plastique, ce qui a failli lui coûter un bras, resté coincé dans une machine, il gère désormais les affaires immobilières de la famille, de l’achat-vente d’immeubles à Buenos Aires, Paris et New York. Pas mal pour un homme qui pourrait bien mener la vie dont son frère a toujours rêvé : celle du héros local, parti de tout en bas, et qui vit aujourd’hui au treizième étage d’un confortable immeuble du centre de Rosario avec vue sur le fleuve Parana. Un type qui passe d’une Philip Morris Blue Spin à l’autre ; envoie du « Todo bien, Flaca? » et du « Como va, amigo ? » à chaque coin de rue ; passe déposer une liasse de billets à Marcela, qui gère une cantine solidaire pour les sans-dents du quartier le plus pauvre de Galvez ; et va supporter avec famille et amis d’enfance Rosario Central. Le tout avec un bob avec la carte des Malouines sur la tête.
Une vie interdite pour le vice-champion du monde 2014, « condamné » à rester cloîtré dans sa maison de General Lagos, plus au sud de Rosario, où il n’a jamais vraiment été heureux. « Depuis la fin de sa carrière, Ezequiel cache sa dépression derrière son éternel sourire, lâche Diego. Il y a cette chanson de Fito Paez (star du rock argentin, originaire de Rosario), écrite suite à son départ pour Buenos Aires, qui dit : « Je ne suis pas d’ici, ni de là-bas, je suis canaille (surnom de Central) depuis ma plus tendre enfance ». Le Pocho est un déraciné, il est parti à 16 ans, m’appelait tous les jours pour rentrer. On est des familles d’origine italienne. Pour nous, le week-end, c’était sacré, on mangeait tous ensemble. Quand il a arrêté en 2019, il n’a pas trouvé quoi faire. Le milieu du foot l’avait fatigué, il s’est retrouvé dans un vide, n’avait plus de carotte pour avancer. Et tout ça, on s’en rend compte seulement aujourd’hui… »

De la coke au Coca-Cola
Comme son père, Diego Lavezzi porte les stigmates de son époque. La sienne, c’est celle de l’arrivée massive de la drogue à Rosario, et avec elle des gangs et des règlements de comptes. « La cocaïne a inondé la ville », explique celui qui s’est tatoué le visage du Pocho sur le biceps droit. La veille, il a croisé un autre « frère de », Matias Messi, le vilain petit canard de la famille de l’octuple Ballon d’or. Propriétaire du Bar VIP dans le centre de Rosario, ce dernier fait plus parler de lui pour ses liaisons dangereuses que pour ses cocktails. Il faut dire que celui qui ne se déplace jamais sans son calibre 32 avait l’habitude de traîner avec Los Monos, l’un des plus gros groupes narcos de la ville. A priori, le parallèle s’arrête là avec le frangin de Lavezzi, Diego étant plutôt à ranger du côté des consommateurs. « Petits, avec des amis du quartier, on coupait un arbre pour en faire un banc, puis on passait une partie de la journée dessus, à boire des bières et à fumer des joints, confie-t-il. Le week-end, on mettait chacun quelques pesos pour s’acheter cinq grammes de coke, et on restait là à ne rien faire sur notre tronc d’arbre. » Lorsqu’on lui demande comment il est sorti du bois, le père de quatre enfants – issus de deux unions différentes –, dont un qui joue à Tristan Suarez en D2 argentine et une qui s’appelle Azul Amarela (bleu et jaune, pour les couleurs de Central), répond : « On ne s’en sort jamais vraiment ».
Des addictions de son frère, attrapé lors d’un regroupement en sélection fin 2016 en train de fumer du shit, il ne dira rien, sauf ceci, dans un appel en haut-parleur avec celle qui s’occupe de la maison de l’ancien international argentin à Paris : « Tu vérifies tout ce qu’il y a sous les matelas et les semelles des chaussures, et tout ce qui ressemble à de la poudre, tu jettes. Les bouteilles d’alcool, tu les vides, et s’il faut changer les serrures de la cave, on les changera. On va le sortir de là. » En raccrochant, Diego Lavezzi fait cracher les enceintes de son pick-up pour mieux s’injecter dans les oreilles une chanson de Pity Alvarez (« J’aime les femmes, j’aime les drogues »), un rocker hospitalisé plusieurs fois pour sa forte consommation de crack, passé lui aussi par la clinique Dharma et actuellement en prison pour meurtre. Soit ce qu’il ne veut pas pour son Pocho : « L’objectif de la famille, désormais, c’est de laver son image. Parce qu’il ne mérite pas ça. »
La différence entre lui et les autres, Angel, Leo, le Flaco (Pastore), Marco, c’est qu’ils étaient tous casés, avec femme et enfants. Lui, il avait sa copine, mais bon… C’était un électron libre.
Joueur, le quadruple champion de France a toujours su cohabiter avec les tentations. Notamment à Paris, où l’Argentin est arrivé à l’été 2012, avec deux étiquettes : celle de l’ailier virevoltant, et celle du bon vivant, débarqué en Europe à 22 ans, avec huit kilos en trop. « Le problème, c’est qu’à l’époque, je buvais moins de vin et beaucoup de Fernet, et le Fernet, tu le bois avec du Coca-Cola, ça fait gonfler, confiait-il à So Foot en 2013. Et puis, je n’ai jamais fait gaffe à la nourriture. Je ne me suis jamais dit : « Ouh, je dois faire un régime parce que je suis gros ». Mon métabolisme s’est adapté. » Dans la capitale française, Diego Lugano l’emmène dès le premier soir à Volver, le restaurant argentin situé rue Dauphine, fief de toute la clique sud-américaine, et « consulat de Boca Juniors », selon son patron, Carlos Muguruza. Pendant quatre ans, le Pocho y traîne quasiment tous les soirs. « Par rapport à Naples, où il devait se cacher dans le coffre de sa voiture à chaque sortie, il était plus tranquille, remet Muguruza, devenu un ami. La différence entre lui et les autres, Angel, Leo, le Flaco (Pastore), Marco, c’est qu’ils étaient tous casés, avec femme et enfants. Lui, il avait sa copine, mais bon… C’était un électron libre. »

Un oiseau de nuit, aussi. Quand il ne traîne pas dans une boîte de la capitale avec Marco Verratti, l’attaquant squatte la salle du haut de Volver, où il brave le décalage horaire pour suivre un Boca-River ou un Central-Newell’s, son habituel verre de Fernet-Coca rempli de glaçons à la main. « Quelquefois, en le voyant se pointer à l’entraînement le matin, on s’est dit : « Pocho est sorti hier, c’est pas possible », mais par contre, sur le terrain, tu ne le remarquais pas, concède Sylvain Armand, l’homme à cause de qui le nouvel arrivant n’avait pas pu utiliser son numéro fétiche, le 22. C’était le même sur et en dehors du terrain, un hyperactif qui vivait à cent à l’heure. Il avait tout simplement décidé d’avoir la vie qu’il voulait à l’extérieur. »
L’ancien coordinateur sportif du LOSC raconte la même histoire que tous les autres, celle d’un enfant dans la peau d’un adulte, toujours le sourire aux lèvres, toujours généreux, et fondamental pour la vie du groupe. Partout, Lavezzi fut le lien entre jeunes et anciens, entre stars et soldats, lui-même se situant quelque part entre les deux. « À l’époque, tout le monde pensait qu’il y avait cette barrière entre les Français – Jallet, Hoarau, Ménez, Matuidi, moi – et les autres qui sont arrivés comme Ibra, Pastore, Beckham ou Lavezzi, resitue Armand. Or, pas du tout, et Lavezzi y était pour beaucoup car il organisait beaucoup de repas de cohésion au restaurant Volver. Nous, on était surpris d’avoir cette proximité avec ces mecs-là, parce qu’on les avait vus arriver avec les Qataris en nous disant : « Putain, on va se faire marcher dessus par ces gars. » Mais non, c’était fluide, super agréable. » Problème : ça ne l’est plus.
Trahison, baston, et désintoxication
Depuis sa « petite mort » fêtée avec une bouteille de Krug, Lavezzi continue à faire la fête, mais il n’a plus de raison de se lever le lendemain, ni de groupe à souder la nuit. Quand le quadruple champion de France a-t-il perdu pied ? Difficile de le savoir précisément. La presse argentine parle désormais de lui pour ses soirées au Pacha Ibiza et ses histoires d’amour compliquées. Il y a notamment eu Yanina Screpante, avec qui il est en procès, et à qui il faisait notamment des cunnis avec un képi de policier sur la tête. Un geste technique qui s’est retrouvé sur les Internets après que le Pocho a refusé de payer pour qu’il ne soit pas publié. Puis il y a son coup de cœur du confinement, Natalia Borges, un top model brésilien, dont la love story s’est finalement ponctuée par une baston dans sa maison d’Arenas de José Ignacio avec Pablo Cosentino, un (ancien) ami du showbiz, coupable d’avoir eu des vues sur la belle. Une énième trahison. « Dans une carrière, beaucoup de gens s’approchent de nous, indique Jonathan Santana, ex-international paraguayen, champion d’Allemagne avec Wolfsburg en 2009, et autre ami proche des années San Lorenzo. Dans le lot, il y a des gens pas sains, et d’autres qui nous aiment vraiment, sauf que ce n’est pas facile de faire la différence entre les deux. Parfois, on se sent utilisés. On fait confiance à des personnes, on les fait entrer dans notre intimité, et derrière on se fait avoir. Ça nous est tous arrivé. »
Le foot a laissé un grand vide, et il est devenu esclave de son propre personnage.
Au-delà des relations toxiques, d’autres voient un mal autrement plus profond encore. « Le foot était pour lui un moyen de développer sa personnalité, croit savoir Claudio Gugnali, l’adjoint d’Alejandro Sabella en sélection argentine (2011-2014). Ezequiel n’était pas un crack, mais il était déterminant partout où il est passé, notamment avec nous. Face au formalisme des Messi, Mascherano, Biglia, Demichelis, il était la folie dont on avait besoin. Malheureusement, le fait de ne pas avoir de stratégie dans la vie, comme sur le terrain, l’a sans doute mené à faire des erreurs. Le foot a laissé un grand vide, et il est devenu esclave de son propre personnage. » Voilà pour le comble : Lavezzi n’a jamais aimé le milieu dans lequel il a construit sa carrière, jusqu’à ce qu’il réalise qu’il ne pouvait pas vivre sans. « Pour lui pour qui tout est arrivé trop vite, la célébrité, l’argent, la paternité, le ballon signifiait la fin des problèmes, analyse Daniel Vega. Il a tout gagné, mais en arrêtant, il n’avait plus rien. L’après-carrière, c’est hyper dur. Moi, je m’étais préparé toute ma vie à ça, j’ai passé des diplômes, et quand j’ai raccroché les crampons, je suis tout de suite devenu directeur sportif, donc j’ai gardé l’adrénaline des matchs, même si je ne suis plus sur la photo le week-end. » L’ancien buteur d’Estudiantes de Caseros marque une pause, sort son téléphone et remonte ses messages. Son dernier échange avec son ex-coéquipier remonte à il y a plus d’un an, à l’occasion de la préparation d’un livre autobiographique, Querer es poder (Vouloir c’est pouvoir, en VF). « Je vais lui écrire tout de suite, dit-il avec un soupçon de remords. J’ai peut-être quelques outils à lui proposer pour sa reconversion. Il a un réseau, du charisme, il connaît le foot… »
Oui, mais voilà : à ce jour, Lavezzi n’a connu qu’une seule expérience professionnelle depuis son retrait des terrains. Une émission télé pour la chaîne de la Conmebol (la fédé sud-américaine), à l’approche du Mondial 2022. Baptisée Jeu sacré, elle consistait à interviewer quelques-uns des meilleurs joueurs des quatre sélections d’Amérique du Sud présentes au Qatar, en compagnie d’un journaliste de la maison, Cecilio Flematti. Le duo est ainsi allé rendre visite à Messi, Di Maria, Neymar, Marquinhos ou encore Federico Valverde. Un exercice dans lequel le Pocho, très mal à l’aise face caméra dans ses chemises et pantalons extra-larges, n’a pas vraiment excellé, se contentant de fous rires gênants, de private jokes et de quelques banalités. Début 2023, on l’a aussi vu parler ovnis sur la chaîne YouTube du Kun Agüero, dans un live au cours duquel il a été incapable de répondre à la question suivante : « Quel est le but le plus important de ta carrière ? » Un long silence qui arrache un sourire à Jonathan Santana : « Les gens pensent qu’on est des super-héros, qu’on ne peut pas avoir de problèmes, médite celui qui est désormais le directeur sportif de Trinidense, au Paraguay. Sauf que les chutes émotionnelles, ça existe, même quand on est très riche. La seule chose qu’on nous a apprise, c’est de jouer au foot. Le Pocho a besoin de se réinsérer dans la société. C’est bien de profiter de la vie, mais on a tous besoin de se sentir à nouveau utile. »

En Argentine, Sandra Rossi fait partie des rares à ne pas avoir été surprises à l’annonce de l’internement de l’ancien numéro 22 à l’hôpital psychiatrique de Dharma. Médecin de River Plate spécialisée dans tout ce qui touche au mental, celle-ci est malheureusement habituée à voir des joueurs se crasher une fois les projecteurs éteints. « C’est l’étape la plus dure, comme une disparition, et pourtant personne ne les y prépare, regrette-t-elle. Les joueurs ne savent pas par où commencer. De l’extérieur, on ne voit que ce qui brille, mais ce sont des vies que la plupart d’entre nous n’auraient pas supportées, même pour tout l’argent du monde. Lavezzi est un joueur tellement apprécié et souriant que l’impact est encore plus fort. Dans sa souffrance, il permet malgré lui de visibiliser le sujet. »
Le 7 février 2024, peu avant 11 heures du matin, une ambulance Swiss Medical se gare devant Dharma. Le Pocho et sa copine depuis un an, Guadalupe Tauro, 27 ans, montent à bord par les portes de derrière, quittant le quartier de Boedo pour rejoindre l’autoroute 25 de Mayo, puis tournent à droite juste après le stade de Vélez Sarsfield pour emprunter la General Paz jusqu’au Dot Baires Shopping. L’ambulance continue sur la Panamericana jusqu’à Boulogne, une localité du nord de la capitale, puis se gare au 40 de la rue Lope de Vega, devant une maison en briques, siège de l’association civile Gens, qui fournit une aide psychologique pour accompagner les patients dans leur cure de désintoxication. Le terminus pour Ezequiel Lavezzi. Avant de se faire soigner, l’homme au tee-shirt blanc XXL, aux grosses lunettes de soleil et au visage arrondi s’allume une dernière clope et explique poliment ne « pas être dans un bon moment pour donner une interview ». Le soir même, il publie sa première story sur Instagram depuis le mois de décembre, un but inscrit avec San Lorenzo. Puis il annonce à ses proches la grande nouvelle : il va être papa pour la deuxième fois.
Le CUP va en justice pour pouvoir se déplacer à MarseillePar Léo Ruiz, à Buenos Aires et Rosario
Tous propos recueillis par LR, sauf ceux de Sylvain Armand par Andrea Chazy et ceux de Mauricio d’Alessandro par Thomas Broggini

























































