- Italie
Ciro Immobile : « On m’a sous-coté »

La semaine dernière, Ciro Immobile a surpris son monde, en plein été, en annonçant sa retraite à 36 ans après six mois passés au Paris FC. Au printemps, l'ancien bomber de la Lazio, champion d'Europe 2021 avec l'Italie, avait accordé un long entretien à So Foot. Alors voilà une occasion de se (re)plonger dedans.
Que viens-tu faire au Paris FC à 36 ans ?
On s’est trouvés au bon moment. Le projet m’a plu car il en est au stade de la rampe de lancement. C’est un club qui monte de Ligue 2, qui veut grandir, et qui a besoin de joueurs expérimentés pour encadrer des jeunes prometteurs. Ma venue leur permet de savoir quel type de footballeurs ils vont vouloir pour leur projet, de mesurer la différence entre un bon joueur, un très bon joueur et un champion. Pour moi, c’est un choix qui me permet de rester dans un championnat compétitif et d’envisager la suite sereinement, car j’aimerais rester dans le foot après ma carrière – sans trop savoir encore ce que je vais faire.
Une last dance en Italie ou en Arabie saoudite, ce n’était pas dans tes plans ?
J’ai 36 ans, il était temps de ne plus penser seulement à moi mais aussi à ma famille. Au-delà du sportif, c’était une opportunité pour nous de vivre à Paris. On n’y habite que depuis deux mois, en plein centre, car je voulais qu’on soit au cœur de la ville pour la vivre pleinement. Pour le moment, je n’ai pas peur de dire qu’on a fait le bon choix. On avait fait pareil quand j’ai signé à la Lazio en 2016, on habitait non loin du centre (sur la Collina Fleming, NDLR) alors que l’option la plus pertinente aurait été de vivre dans une villa à dix minutes du centre d’entraînement de la Lazio situé en périphérie de la ville. Mais bon, comme à Rome, quand tu viens jouer à Paris, ce n’est pas pour vivre à Orly. Tu t’attends à autre chose (Rires.)
Tu apprends encore des choses dans un club en développement comme le Paris FC ?
Tu ne cesses jamais d’apprendre. Je lisais récemment que des cinq grands championnats européens, c’est en Italie que le ballon va le moins vite. Et j’ai pu le constater sur ces premiers matchs : le football est plus rapide ici. Mais là où la France est en avance sur l’Italie, c’est surtout au niveau des stades et des infrastructures. Je le savais déjà pour Lyon, contre qui j’ai joué l’an dernier en Coupe d’Europe, mais même à Strasbourg, le stade est magnifique. Le championnat italien devrait être envieux d’enceintes de ce type.
Il y a deux mois, So Foot a publié un long dossier pour comprendre comment le football italien, autrefois avant-gardiste, est désormais plongé dans une forme d’inertie qui lui fait prendre du retard sur les autres. Quel regard portes-tu là-dessus ?
Le problème part de la base, des structures. Une équipe comme Paris a son stade moderne, où tout le monde voit bien que les tifosi peuvent se l’approprier et créer une atmosphère spéciale. Si la Lazio avait un stade comme Strasbourg ou Lyon, ça changerait tout. Il faudrait à mon sens donner plus de continuité à tout ce qu’on fait et mieux accompagner les gamins. On a pris du retard à ce niveau-là. Moi, la grande majorité des choses que je sais faire, je les ai apprises dans la rue quand j’étais môme. Attention, je sais que les temps ont changé, que les jeunes ne jouent plus dans la rue, on a entendu cette phrase trois mille fois. Mais il faut toujours que les joueurs actuels et de demain aient en tête que le but final reste de divertir, où que tu décides de jouer.
Ton enfance, parlons-en : tu as grandi à Torre Annunziata, dans la banlieue de Naples, un ancien fief de la Camorra. Comment c’était ?
J’ai grandi dans une ville “pauvre” qui, du temps où j’étais adolescent, pouvait s’avérer dangereuse. Tu ne te promenais pas dans la rue sans raison, c’était facile de te retrouver dans des situations qui pouvaient te causer des problèmes à toi ou ta famille. Mes parents nous ont toujours mis en garde vis-à-vis de ça : ne pas céder à la facilité, ne pas faire confiance au premier venu. Mon père était ouvrier, ma mère, femme au foyer. Mon frère et moi avons grandi dans une famille normale avec nos passions. On a par exemple toujours été des dingues de voitures, on faisait la collection des petites voitures Ferrari. Encore aujourd’hui, on supporte la Scuderia pendant les Grands Prix. Mon père jouait au foot, attaquant, c’est de là que ma passion vient.
Tu as beau être né à Naples en 1990, année du deuxième Scudetto du Napoli, ton idole d’enfance était Alessandro Del Piero, une légende de la Juve. Comment est-ce possible ?
(Rires.) En réalité, je n’ai que cette date de naissance en commun avec ce grand Napoli-là, car quand j’ai commencé à m’intéresser au foot, le club ne vivait déjà plus sa période faste : même pas dix ans plus tard, ils étaient en Serie B. C’était difficile de se passionner pour ce club, et plein d’autres enfants de mon âge, à Torre Annunziata, devenaient tifosi des équipes dominantes du moment : l’Inter, le Milan, la Juve… Comme tous les gamins, en fait. À l’époque, Totti et Del Piero étaient les deux meilleurs, donc le choix n’était finalement pas si difficile.
Les coachs conçoivent désormais l’attaquant comme un regista avancé… Avant, on lui demandait d’être là pour mettre ce foutu ballon au fond.
Ces joueurs-là, le football italien ne les produit plus. Des attaquants comme toi non plus, sauf que cette fois, la tendance se vérifie au niveau mondial : c’est la faute de Guardiola et de ses faux numéros 9 ?
Je fais aussi ce constat et il n’y a qu’à regarder les récents vainqueurs du Soulier d’or, les meilleurs buteurs de chaque championnat : tu as toujours les mêmes noms qui reviennent. En France, le seul vrai numéro 9 qui fait une bonne saison, c’est Joaquín Panichelli. Mason Greenwood, par exemple, n’est pas réellement un buteur comme on l’entend, un attaquant de surface à la Vieri, Inzaghi. En Italie, quand tu regardes les stats des attaquants, il n’y en a aucun qui a les mêmes standards que moi quand j’ai gagné le titre de meilleur buteur du championnat pour la première fois avec le Torino en 2014. Et je ne vous parle même pas des années suivantes ou de quand j’ai gagné le Soulier d’or en 2020 à la Lazio (il avait alors marqué 36 buts en Serie A). Pourtant, moi, je me bagarrais avec des Gonzalo Higuaín, des Luca Toni, des mecs qui plantaient les yeux fermés. Quand j’ai commencé à jouer, même le buteur du Genoa marquait ses 12-13 buts facilement : les Maccarone, Di Michele, Lucarelli, des mecs qui jouaient à Sienne, Livourne ou Palerme… C’était la norme pour eux. Mais je ne blâme pas seulement les attaquants actuels : peut-être que les entraîneurs leur demandent des choses différentes.
C’est-à-dire ?
Aujourd’hui, les coachs conçoivent l’attaquant comme un regista avancé plus qu’un bomber. Avant, on lui demandait d’être là pour terminer les actions, de mettre ce foutu ballon au fond. Aujourd’hui, l’entraîneur est content au coup de sifflet final si l’attaquant a bien fait jouer le reste de l’équipe. Qu’il marque ou non. Le seul Italien qui me paraît capable de marcher dans ces traces-là aujourd’hui est Francesco Pio Esposito. Mais même lui cherche davantage l’action décisive sous toutes ses formes que la recherche pure et dure du but.
Qu’est-ce qui fait un vrai buteur ?
La chose la plus importante, c’est d’imaginer le but avant même que l’action ne commence. Un attaquant doit toujours sentir où il peut faire mal. Ceux qui savent marquer le font dans toutes les divisions, de toutes les manières, parce qu’ils ont ça dans le sang. Ensuite, tu peux améliorer la technique de frappe, la finition, le placement. Mais l’instinct, tu l’as ou non. À la Lazio par exemple, j’ai marqué une vingtaine de buts sur corner, en surgissant en deuxième lame après une déviation de la tête d’un coéquipier au premier poteau. Bah ça, c’est du pur placement. Tu ne le répètes pas mécaniquement à l’entraînement, c’est une lecture de la situation. Et puis il te faut cette volonté de marquer en permanence. Je ne me suis jamais remis en question quand je loupais un but car, à mon sens, il ne faut le faire que quand tu ne te procures plus d’occasions. Quand tu les as, tu peux en louper une, mais tu sais que la prochaine a des chances de terminer au fond.
Si cela ne se travaille pas, tu te rappelles au moins comment tu as cultivé cet instinct ?
C’est lorsque je jouais dans la rue : tu dois être en alerte en permanence. Indirectement, tu t’entraînes aussi sur la prise d’informations. Ce que j’ai le plus appris dans la rue, c’est le tir. C’était ce que j’aimais déjà le plus. Je me rappelle même de certains foots où on était que deux, chacun dans un but, et on s’allumait pendant des heures. Ça rendait fous les voisins, mais à l’époque, tu ne penses pas au fait que ça te façonne. Tu t’amuses, c’est tout.

Il y a eu un attaquant qui t’a particulièrement marqué ?
David Trezeguet. À l’entraînement, lors de mes premières années à la Juve, c’était impressionnant. Dans la surface, peu importe la façon dont le ballon arrivait, il trouvait toujours le moyen de marquer. Du droit, du gauche, de volée, au rebond : le voir de près, au quotidien, c’était quelque chose. Son penalty sur la barre en 2006 ? Bon oui, là j’étais heureux que ça n’aille pas au fond… Je me rappelle la folie que c’était à Torre Annunziata, on avait regardé la finale chez mes oncles. Les feux d’artifice n’en finissaient plus de pleuvoir.
Des souvenirs, on imagine qu’il t’en reste de cette saison devenue légendaire sous Zdeněk Zeman avec Pescara, en 2011-2012, en Serie B. Ton premier titre, ton premier statut de meilleur buteur d’un championnat, à la pointe d’une équipe qui a marqué 90 buts cette année-là. On en parle encore aujourd’hui en Italie.
C’est en partie parce que Guardiola, quand on lui demandait quels matchs il regardait, répondait à cette époque : « Les matchs du Pescara de Zeman. » (Sourire.)
Avec Insigne, Verratti et les autres à Pescara, on avait une équipe incroyable : même les juges de touche ne voulaient pas venir à nos matchs tellement ça allait trop vite pour eux.
C’était comment à l’intérieur du réacteur ?
Zeman a vite compris que l’équipe était jeune et n’avait pas besoin qu’on lui mette trop de pression, de tactique à outrance. Parfois, il se contentait juste de regarder l’entraînement de loin. La seule chose qu’il nous faisait faire à outrance, c’était courir. Ça allait, on était jeunes. C’était comme jouer dans la rue, on faisait des gestes de ouf d’un naturel dingue. Un jour, on jouait à Crotone, en Calabre, à 600 kilomètres de Pescara. Le match était le vendredi soir, il y avait eu un problème d’avion, donc on s’est pointés à peine deux heures avant le coup d’envoi, on a gagné 2-1 et on est rentrés. Comme des amateurs qui partent à midi pour jouer leur match du dimanche à une heure de caisse (Rires.) On était tellement unis et forts qu’on a même fait une série de deux-trois 6-0 de suite, en fin de saison. Avec Insigne, Verratti et les autres, on avait une équipe incroyable : même les juges de touche ne voulaient pas venir à nos matchs tellement ça allait trop vite pour eux.
De cette année à Pescara, tu retiens un truc hors du terrain ? La fête du Scudetto ?
Bah j’ai surtout rencontré ma femme cette année-là, le point d’orgue d’une année incroyable ! Elle savait dès le mois de janvier que j’avais signé avec le Genoa pour la saison suivante, que j’allais donc partir une fois le championnat terminé. Et pourtant, elle m’a suivi. Si j’aurais pu rester avec Pescara en Serie A ? Oui, mais je sentais que l’équipe n’allait pas être la même. Tout le monde commençait à partir, je voulais laisser un souvenir positif.
Lorenzo Insigne laissait récemment entendre à La Gazzetta dello Sport que tu pourrais à ton tour revenir à Pescara cet été, alors que Marco Verratti est désormais copropriétaire du club. Reformer le trio, ça te plairait ?
On ne sait jamais… J’espère déjà qu’ils feront une bonne fin de saison et qu’ils se maintiendront en Serie B. Ensuite, on verra.
Avant Paris, ta première expérience à l’étranger était à Dortmund avec Klopp, un mini fiasco. En 2015, Francesco Totti écrivait ceci à propos de certains joueurs allemands : « Ils pourront bien arracher un match nul 1-1 grâce à un coup de chance, mais au coup de sifflet final, je reste ici, à vivre ma vie à Rome, et toi, milieu de terrain du Borussia Mönchengladbach, tu dois retourner dans l’hiver gris de la Westphalie. » Toi qui as vécu les deux, qu’en penses-tu ?
Ça dépend où l’on naît… Bon OK, Dortmund, ce n’était peut-être pas Paris ou Rome. Quand j’y étais, c’était difficile car on s’est retrouvés dans une réalité totalement différente de celle que l’on vivait en Italie. Les Allemands ont leur mentalité, je ne juge pas, mais une fois à Dortmund, ma femme, enceinte, a garé la voiture trente minutes en dépassant d’un demi-mètre d’une ligne blanche. À Paris ou en Italie, même si tu n’es pas à 100 % en règle, il ne va rien t’arriver. En Allemagne, quelqu’un l’a reprise directement : « Là, ça ne va pas, tu t’es mal garée. » Bon… Ça te fait comprendre la différence de culture. Je ne te dis pas qu’il y en a une qui est mieux que l’autre, mais pour moi, l’idéal se situe entre les deux.
Ta première expérience majeure avec la Nazionale, c’était au Mondial 2014. Le dernier disputé par l’Italie. Quels souvenirs en gardes-tu ?
C’était particulier. Si je compare ce groupe à celui qui a remporté l’Euro 2021, il n’y a pas photo. On était beaucoup plus unis en 2021, il y avait plus d’affection entre nous. On était imperméables à tout, et c’est ça qui nous a portés. Au Brésil, c’était différent. On était installés très loin de Rio de Janeiro (au Portobello Resort de Mangaratiba), dans une sorte de village, et on pouvait faire venir les familles, les amis. Chacun passait son temps libre avec ses proches, il y avait rarement des moments uniquement entre joueurs, et je crois que cela nous a pénalisés. Dans des compétitions aussi courtes, le vivre-ensemble fait une énorme différence.

Lors du match décisif contre l’Uruguay, que l’Italie perd 1-0, il y a cette fameuse morsure de Suárez sur l’épaule de Chiellini. Tu l’as vue en direct ?
Je n’ai pas vu précisément l’instant de la morsure, mais on a tous compris qu’il s’était passé quelque chose d’anormal. Giorgio Chiellini n’est pas quelqu’un qui se plaint pour rien. C’était plus celui qui mettait des coups que celui qui en prenait (Sourire.) À l’époque, j’étais encore un gamin. Je n’ai pas fait un scandale, je faisais confiance à ce que disaient les plus anciens.
Lorsqu’on regarde l’Italie de l’extérieur, on a parfois l’impression que le poids de la sélection est plus lourd qu’ailleurs. À tel point que certains joueurs ne sont pas les mêmes en club qu’en sélection.
Je ne sais pas si c’est pareil dans tous les pays, mais en Italie, il y a une forme d’ostracisme liée aux clubs. Les supporters ont parfois du mal à soutenir en sélection un joueur issu du rival: si tu es tifoso de l’Inter, tu ne vas pas naturellement encourager un joueur de la Juve. Si tu supportes l’AS Roma, tu ne portes pas forcément un Laziale dans ton cœur. Ça joue.
J’ai marqué autant que Luca Toni dans un grand tournoi. Pourtant, dans l’imaginaire collectif, il est le grand bomber de la Nazionale, et moi, je n’ai rien fait.
Tu l’as ressenti, toi ?
Oui, surtout médiatiquement. Je n’étais pas aussi “protégé” que d’autres. J’avais moins le droit à l’erreur. Pourtant, sous Roberto Mancini, j’ai été le joueur qui a marqué le plus. Certaines critiques étaient absurdes, j’ai marqué autant que Luca Toni dans un grand tournoi, par exemple. Lui a mis deux buts à la Coupe du monde 2006, moi deux à l’Euro 2021. Pourtant, dans l’imaginaire collectif, lui a été le grand bomber de la Nazionale, et moi, on a l’impression que je n’ai rien fait ! C’est fou !
Après la défaite contre la Macédoine du Nord en 2022, match où tu étais capitaine, tu en avais pris plein la tête. Maurizio Sarri, ton coach à la Lazio, avait volé à ton secours en expliquant que tu étais devenu un bouc émissaire…
Cette élimination a été très dure. Peut-être encore plus que celle contre la Suède en 2017. Après l’Euro gagné, les attentes étaient immenses. Mais le football a changé : la Macédoine du Nord d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle d’autrefois. Ses joueurs évoluent dans de grands championnats, ils savent parfaitement ce qu’ils font. Aujourd’hui, la Norvège met quatre buts à tous ses adversaires, alors que dans leur histoire, ils ont participé à trois coupes du monde. Alors, bien sûr, les gens s’attendent à ce que l’Italie passe. Et nous aussi. Mais il n’y a pas de droit divin parce que nous sommes l’Italie, et quand ça n’arrive pas, nous sommes les premiers à en souffrir. Ce n’est pas une excuse, mais il faut regarder la réalité du football moderne en face.
Au fond, quand tu repenses à ton histoire avec la Nazionale, qu’est-ce qui est le plus fort : le titre à l’Euro ou les échecs en qualification pour le Mondial ?
Quand tu gagnes, tu fais taire tout le monde. Et ça compte. Parce qu’il y a toujours des gens qui refusent d’accepter ce que tu as fait. Mais les statistiques, elles, restent. Ces quatre titres de meilleur buteur de Serie A, le Soulier d’or européen, personne ne pourra me les enlever. Ensuite, chacun est libre de penser qu’un joueur est plus ou moins fort. Mais à la fin, il reste les chiffres : 29 buts, 36 buts, 27 buts. Et les chiffres comptent plus que les bavardages.
Tu t’es senti sous-coté ?
Oui, clairement. Surtout pendant mes meilleures années.
Le « voi magnatev u limone » (une formule à base de napolitain intraduisible qui convoque un citron et qui veut dire en gros « Prends ça dans ta gueule ») inventé par ton frère, c’était une réponse à ça ?
Oui, un peu. Une façon de piquer ceux qui parlaient mal de moi. Mon frère en avait même fait des tee-shirts après mon Soulier d’or. (Rires.)
Raconte-nous ta saison 2019-2020 stratosphérique où tu finis meilleur buteur d’Europe.
C’est simple, il y a eu une période où tout semblait facile. Même gagner les matchs. On avait une équipe incroyable avec Simone Inzaghi aux commandes. Certaines rencontres étaient presque pliées avant même de commencer. Je me souviens de quatre ou cinq matchs où l’on menait déjà 3-0 à la mi-temps. On était injouables. Ensuite, il y a eu l’arrêt lié au Covid (la Lazio vient alors de passer leader après avoir remonté 9 points à la Juventus), et ça a cassé quelque chose. Quand tu interromps une dynamique pareille, c’est très difficile de la relancer. Imagine si Leicester avait dû arrêter de jouer pendant trois mois lorsqu’ils marchaient sur l’eau… Ils n’auraient pas terminé champions. On aurait pu aller au bout cette année-là, on était dans une période exceptionnelle. On avait battu la Juve deux fois (en championnat et en Supercoupe d’Italie), on avait dominé l’Inter et le Milan. Tout tournait bien.
J’aurais aimé un autre type d’adieux avec la Lazio. C’est comme un couple qui s’éloigne sans jamais vouloir l’admettre.
Après huit saisons à la Lazio, un statut de meilleur buteur de l’histoire du club, une coupe d’Italie et deux Supercoupes gagnées, tu as quitté Rome en 2024, sans avoir vraiment d’adieux dignes de ce nom. Qu’est-ce qui s’est passé ?
J’aurais aimé un autre type d’adieux. C’est comme un couple qui s’éloigne sans jamais vouloir l’admettre. Il y avait un renouvellement de génération, tous les anciens partaient peu à peu. Moi, j’étais le capitaine, donc on ne pouvait pas me traiter comme les autres. Mais moralement, je ne voulais pas être celui qu’on garde en attendant de lui faire comprendre qu’il n’a plus sa place. Alors j’ai choisi d’accepter l’offre du Beşiktaş.
Pendant tes années à Rome, tu as rencontré le pape François trois fois. Quel souvenir tu gardes de lui ?
Il était fou de San Lorenzo et de l’Argentine. En tant que chrétien, j’étais forcément très ému de le rencontrer. Mais le moment le plus fort, c’est quand il nous a reçus avec ma famille dans ses appartements privés au Vatican. Il y avait ces portes immenses, ces plafonds très hauts et un silence impressionnant. Puis nous sommes arrivés avec ma femme et mes trois enfants. Un bordel : ils ont commencé à courir et grimper partout. Un chaos total. Moi, j’étais mort de honte. Je ne savais pas comment m’excuser auprès de lui.
Qu’est-ce qu’il t’a dit à ce moment-là ?
Il m’a souri puis m’a accordé sa bénédiction pour un quatrième enfant. Qu’on a eu depuis (Rires.)

Tu es croyant mais tu ne t’es jamais caché derrière ça pour éviter certains engagements. Tu as soutenu des associations contre les violences faites aux femmes, tu as participé à Drag Race Italia avec ta femme. Ce n’est pas très courant dans le football.
Oui, et si je l’ai fait, c’est parce que je pensais que c’était important. Avec ma femme, on y a bien réfléchi. On savait que les producteurs avaient choisi de nous inviter précisément parce qu’on représentait, à leurs yeux, une famille chrétienne “classique”, avec quatre enfants. Et l’idée, c’était d’apporter dans ce contexte notre vision de l’amour et de l’unité.
Tu trouves que les joueurs devraient s’engager davantage ?
Absolument. Les gens nous regardent en permanence. Ils ne doivent pas voir uniquement le stéréotype du footballeur, mais aussi des personnes qui défendent le respect, l’amour, certaines valeurs importantes. Dès qu’on parle de ça, je suis toujours en première ligne. La seule chose sur laquelle je ne me suis jamais exposé, c’est la politique. Là-dessus, on ne m’a jamais vu prendre position.
Ma femme m’a toujours dit de lire Le Seigneur des anneaux, mais t’as vu la taille des pavés ? J’adore la trilogie de Peter Jackson, en revanche.
On sait aussi que tu aimes lire et regarder des documentaires. Ça a compté dans ton équilibre ?
Oui, beaucoup. J’ai découvert que certaines lectures pouvaient vraiment m’aider. L’an dernier, j’ai terminé La Règle des cinq secondes, un livre que Igli Tare (ancien directeur sportif de la Lazio, aujourd’hui à Milan) m’avait offert. Je le conseille souvent. Il explique, en gros, à quel point l’esprit doit passer avant le physique. C’est utile dans beaucoup de métiers, et encore plus quand on traverse une période de doute ou qu’on doit faire des choix importants. Ma femme m’a toujours dit de lire Le Seigneur des anneaux, mais t’as vu la taille des pavés ? J’adore la trilogie de Peter Jackson, en revanche.
Tu partageais cette passion avec d’autres joueurs dans le vestiaire de la Lazio ?
Pas vraiment, mais lire, regarder des séries, des documentaires, ça me permettait de sortir un peu du football. J’aime aussi beaucoup les vidéos qui montrent comment les gens d’ailleurs vivent dans des environnements extrêmes. Dans le genre, j’aime beaucoup les documentaires de Ruhi Çenet, que j’ai découverts durant mon passage en Turquie. Ils montrent la vie des gens dans le village le plus froid de Sibérie ou dans la ville la plus polluée du Pakistan… Ça me passionne.
Tu as beaucoup voyagé au cours de ta carrière. Mais y a-t-il une expérience hors football qui t’a marqué ?
Oui, un voyage en famille aux États-Unis, l’année dernière. On était une dizaine, en camping-car. On a atterri à San Francisco puis traversé la Death Valley, Monument Valley… L’immensité, c’était incroyable. Rien à voir avec des vacances classiques de footballeur dans des hôtels de luxe. Là, on vivait vraiment le voyage. À un moment, en redescendant de Monument Valley, le camping-car s’est mis à trembler dans une pente. On a dû s’arrêter dans une ville qui n’était pas du tout prévue au programme, près du fleuve Colorado. Là, on s’est retrouvés dans l’Amérique la plus authentique, à prendre un petit déjeuner œufs-bacon dans un vrai diner. J’ai adoré.
De tous les grands joueurs que tu as croisés, lequel t’a le plus impressionné ?
Pedro. Parce qu’il me ressemble un peu, d’une certaine façon. Il a absolument tout gagné, mais on ne parle jamais assez de lui. Sans doute parce qu’il a joué avec Messi. Mais quand on regarde les matchs importants, les finales, les grands rendez-vous, Pedro a toujours marqué. Et en plus, humainement, c’est une personne exceptionnelle, un garçon en or.
Tu as encore des rêves ?
Oui, beaucoup. Je veux rester dans le monde du football. J’ai ouvert une école de football et j’aimerais voir certains de mes jeunes réaliser leurs rêves. J’aimerais aussi voir mes enfants atteindre les leurs. Et puis, il y a quelque chose auquel je tiens énormément : continuer à faire vivre mon mariage avec le même amour et le même engagement.
Le nouveau président de la fédé italienne déjà dans le viseur d’une enquête ?Par Andrea Chazy et Éric Maggiori, à Orly
Interview publiée dans le numéro 235 de So Foot paru en avril 2026

























































