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Le club du troisième âge

Par Théo Denmat, à Boston
8' 8 minutes
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Le club du troisième âge

Savez-vous ce qu’il y a de pire que d’être américain ? Être un Américain retraité. Payés une misère, les seniors du pays complètent leur retraite en courant les jobs à temps partiel, les menant parfois dans les stades de foot de la Coupe du monde. Reportage tisane.

C’est un homme d’un autre âge et son téléphone aussi : il a un clapet. Il tape dessus avec l’index de sa main droite veinée d’hématomes bleus, derrière ses lunettes rectangulaires et ses sourcils blancs comme la toundra. À sa ceinture, son talkie-walkie crachote des informations dont il n’a que faire, il a préféré jeter son dévolu sur une bouteille de coca zéro et des barres de céréales au chocolat. En s’éloignant du frigo de la salle de presse du Gillette Stadium de Boston, il a claudiqué, de cette démarche lente qui lui appartient, la faute à un genou gauche déglingué par les années. Bref : Rob est un vieux.

Lui et sa gueule de six mètres de long sont devenus, pour quelconque journaliste suit la compétition depuis la cité sur la Colline, une présence familière au fil des matchs : là pour Haïti-Écosse, Irak-Norvège, Écosse-Maroc, Angleterre-Ghana et Norvège-France, là aussi pour le seizième de finale entre l’Allemagne et le Paraguay, puis plus tard, pour un quart à déterminer, dernier match de la compétition disputé sur place. À chaque fois, il assurera sa tâche avec flegme et détachement, comme s’il flottait au-dessus des responsabilités, celle d’agent de sécurité des deux étages réservés aux journalistes pour travailler – dans le détail, le « Red Level » au quatrième, avec ses pop-corns et chips gratuites, et le « Blue Level », au cinquième, une box toute en longueur située dans un virage dans laquelle la presse internationale se répartit pour regarder le match derrière une vitre -, autant dire un travail de peu de peine, les esclandres y étant rares et les gens privilégiés.

Appareil auditif et opération de la cataracte

Rob fait partie de la palanquée de « seniors » qui travaillent au Gillette Stadium à chaque rencontre de cette Coupe du monde. Un constat frappant dès la première entrée ici : c’est un vieux qui fouille votre sac à l’entrée, un autre qui vous indique la direction de l’ascenseur, une vieille qui pousse pour vous le bouton qui vous emmène aux étages, une grand-mère qui scanne votre badge avant de vous indiquer votre place. Un taux de présence anormalement élevée comparé aux stades français, souvent peuplés de la classe inverse, celle des intérimaires et étudiants en boulot d’été. Chacun et chacune a ses raisons d’être ici mais, le plus souvent, elles sont financières. « Les retraites ici sont tellement basses que tout le monde cherche à se faire de l’argent comme il peut », raconte un jeune bénévole avant Haïti-Écosse. « Ça vous surprend que je travaille encore à mon âge ? questionne Kathy sous sa longue chevelure blanche, « à l’ascenseur » au soir d’un pénible Angleterre-Ghana. On doit continuer à faire rentrer de l’argent quand on est à la retraite, c’est très cher de vivre aux États-Unis. »

Enfermée dans l’elevator, assise sur une chaise près des boutons, son travail consiste à demander où les entrants vont avant d’appuyer sur le bon étage et de refermer la porte. Pénible et long : le poste tourne toutes les deux heures. Il y fait chaud, les photographes s’y mélangent aux canardeux, aux cameramen et aux agents d’entretien. Une petite TV, qu’elle « entend plus qu’elle ne voit » – elle porte un appareil auditif, comme beaucoup de gens ici – diffuse les matchs au-dessus de sa tête. Elle est retraitée de l’État du Massachusetts, s’occupait d’enfants handicapés mentaux pour divers établissements. Sa retraite : 23 000 dollars par an, « pas assez pour vivre », dit-elle, ou alors à « payer ses taxes et dormir, mais vous avez envie d’extras, manger dehors, aller au cinéma… » Elle pointe donc ici, au Gillette, quatre à cinq jours par mois contre 16 dollars de l’heure, le tarif maison, qui que vous soyez, de l’argent de poche complété par trois jours par semaine de baby-sittings.

Ça ne m’ennuie pas d’être coincée ici. Parce que je rencontre plein de gens différents, et beaucoup qui ne sont pas d’ici.

Kathy

Un moyen « de lutter contre la solitude », dit-elle, qu’elle subit dans sa petite maison de Dedham, non loin. Son mari est mort en 2008, cancer de l’estomac généralisé. Ils s’étaient rencontrés à un concours de danse, ont été mariés pendant quinze ans. Les colibris ont remplacé sa présence, l’entretien du jardin les discussions sur l’oreiller. « Ça ne m’ennuie pas d’être coincée ici, promet-elle alors qu’un couple de journalistes marocains lui demande un lift. Parce que je rencontre plein de gens différents, et beaucoup qui ne sont pas d’ici. » Pour rentrer, elle a passé un test, croyez-le ou non : c’était à l’écrit, il fallait savoir quoi faire en cas de feu. Arrivée cinq heures avant le match, elle repartira entre deux et trois heures après le coup de sifflet final, une fois le stade vidé de ses quelque 67 000 personnes, employés compris. Une fois, en 2011, les Boston Bruins, une équipe de hockey locale, ont ramené la Stanley Cup dans l’ascenseur, comme si vous croisiez le trophée de la Coupe du monde entre deux étages. « Je pense que 40% des gens qui travaillent ici sont des seniors, dit-elle, il y a beaucoup de retraités. » Questionnée sur son âge, Kathy répond qu’elle a « vu ses 70 ans », et que c’est bien assez d’infos comme ça.

« Je me sens utile »

Ce constat – des personnes âgées travaillent dans les stades – est particulièrement visible à Boston. Moins au Metlife Stadium du New Jersey, encore moins en Pennsylvanie, au Lincoln Stadium de Philadelphie. Sans doute parce que le Massachusetts se place en 2026 comme le troisième État où la vie est la plus chère des 50 que comptent les États-Unis, seulement devancé par New York (1) et Hawaii (2), d’après une étude WalletHub. Parce que les offres d’emploi y sont précieuses, les gens d’ici font leur travail avec une application particulière, sans doute propre aux gens qui ont une carrière derrière eux et le sens des responsabilités. Le sentiment, aussi, de servir à quelque chose : « Le truc cool, c’est les gens qui me demandent où est leur siège, raconte Ed, 70 ans, charpentier à la retraite depuis la crise sanitaire du Covid, avec sa belle moustache touffue. J’aime leur répondre, parce que je connais les sièges par cœur et que je me sens utile. » Après 17 saisons ici comme agent de sécurité, il raconte avoir vu passer la vie : ceux qu’il a connu gamins et qui viennent un jour avec leurs propres enfants. Ed travaille aussi dans un club de golf, où il peut, du coup, jouer gratuitement. Sur son temps libre, il fait de la guitare, ne chante plus – le Covid lui a volé sa voix. Il est presbyte, encore cinq ans et se posera la question de la cataracte. Il dit que ça l’occupe, il avait besoin d’une activité après le départ de la maison de ses enfants, le syndrome du « nid vide ».

Un bon samedi, je pouvais me faire 100 dollars de l’heure dans mon ancien boulot. Je fais ça pour l’amusement plus que pour l’argent, moi j’aime les gens.

Paul

À ses côtés, Paul, plus grand, plus jeune (67 ans), se félicite simplement des bénéfices du poste : « On voit des matchs et des concerts, je suis nourri et on me donne des cadeaux gratuits. C’est pour ça qu’on est là ! » Il a vu gratuitement Bruno Mars, Beyoncé, Taylor Swift, Ed Sheeran, les Stones. Voilà 25 ans qu’il parcourt les coursives du Gillette une vingtaine de fois l’année, par soir de soccer, d’évènements privés ou Dieu sait quoi d’autre, sans trop plus savoir aujourd’hui l’intitulé exact de son poste. « Paresseux », vanne Ed. « Homme à tout faire », ajuste l’intéressé. Affecté à l’entrée Sud, il trimballe un gilet « Event Staff » et quelques vannes qu’il distribue aux quinquagénaires de passage, des jeunettes sensibles à son humour. Le reste du temps, il joue au poker – vendredis matin – et au pitch – les lundis, mardis et mercredis soir. Il y a sept ans, lui a eu une augmentation : 16,50 dollars de l’heure, privilège rare. « It sucks ! Un bon samedi, je pouvais me faire 100 dollars de l’heure dans mon ancien boulot. Je fais ça pour l’amusement plus que pour l’argent, moi j’aime les gens. » Ça se voit. Quelques fois, il en a vu mourir. Dix-sept exactement, il les a comptés, victimes de malaises ou tombés par-dessus les barrières dans les étages. C’est « comme ça », souffle-t-il en s’engouffrant dans un couloir.

Il y aurait sans doute autant d’histoires à écrire que de vieux croisés : Al, Bill, Evelyn ou Lydia, 68 ans dont 17 au Gillette, préposée au scan des billets, trois enfants, dix petits-enfants, ex-employée d’une société d’empreintes digitales et quelques concours de Monster Jam au compteur. Grant, sosie absolu de Larry David, handicapé à un degré mineur et chargé de vous diriger en tribune avec l’application d’un tailleur de robe Prada. « Ils acceptent les handicaps, ici, c’est rare, confie-t-il dans un bégaiement. It’s paid shit, mais moi je le fais pour le plaisir. » Le soccer les quittera pour la plupart aux portes du stade : globalement, ils s’en foutent. Leurs connaissances s’arrêtent à Mbappé et Thierry Henry, Ibrahimović pour les mordus de Fox Sports, où le Suédois est consultant aux côtés d’Alexi Lalas. En sortant d’Écosse-Maroc, on voulut poser quelques questions à un spécimen parfait, la calvitie avancée et le bouc poivre et sel. Il traînait la patte en se dirigeant vers sa voiture, alors il s’arrêta gentiment pour écouter ce qu’un trentenaire avait à lui causer. À la fin, il dit : « On peut faire ça demain par téléphone ? » Il était 21h30, et Bob avait très envie de dormir.

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Par Théo Denmat, à Boston

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